samedi, 05 septembre 2026
“Les ramoneurs du racket / M'ont passé à l'attendrisseur”
À la page 249 du Livre des souterrains, la narratrice Marie Marzouk apprend de Berta une nouvelle expression, et un nouveau mot anglais :
“We’ll do it all by stealth”, dit-elle. Et elle répète encore, encore : “By stealth, by stealth”, ce qui veut dire quelque chose comme : nous allons agir avec furtivité en étant secret·es, insaisissables, animé·es par la duplicité.
J’ai dû lui demander de m’expliquer, d’écrire le mot. “Stealth.” Elle a écrit sur un bout de papier précisément la phrase qu’elle venait de prononcer, elle m’a fait jurer de brûler le papier le plus vite possible.
Plus loin, la narratrice : « Je me suis rendu compte que ce mot ressemblait à celui pour dire vol : “steal”. Et cela m’a fait plaisir. » (p. 250)
En fait, le nom (qui n’est plus employé en anglais – soutenu – que dans l’expression by stealth) est directement dérivé par suffixation du verbe steal. Ce n’est pas qu’il lui ressemble, cela reviendrait à dire que vol et voler se ressemblent comme par coïncidence. [Il va de soi, mais je le précise car ce blog a tendance à n’attirer de commentaires des auteurices et des traductrices que lorsqu’iels perçoivent une critique, jamais pour les centaines de billets que j’ai écrits pour dire du bien d’un film, d’un poème, d’un livre, d’une traduction, comme si tout le monde ne traquait que ce qu’on dit de mal, ou comme si une critique enthousiaste allait de soi.] MM apprend cette expression, que pour ma part je conseille généralement de traduire par « en douce » ou « furtivement » (quand la tentation d’une rupture de registre ne m’incite pas à suggérer « en scred »), alors qu’elle a raconté par le menu toutes ses aventures kleptomanes dans le métro, et alors qu’elle a déjà lu plusieurs liasses du récit de Hyacinthe, celle qui apprend à ses oies à voler.
Imaginez la panade dans laquelle se trouve(ro)nt les traducteurices du Livre des souterrains, si la langue d’arrivée n’admet pas cette polysémie du mot vol. Restitution impossible en anglais (fly/steal) comme en allemand (fliegen/stehlen), mais les traducteurices ont plus d’un tour dans leur sac.
Il y a, dans Le livre des souterrains, une phrase que je ne retrouve pas et dans laquelle se trouve le verbe papillonner. Comme j’étais perdu dans des rêvasseries translinguistiques à la marge du livre, j’ai pensé soudain qu’il était étrange que la langue anglaise, qui transforme si facilement des noms et même d’autres catégories lexicales en verbes, n’ait pas transformé le nom butterfly en verbe. Et de m’imaginer traduisant papillonner par butterfly, voire des énoncés du style : The ballerina butterflew across the room. / La danseuse traversa la pièce en papillonnant.
Je n’étais évidemment pas le premier à avoir eu cette idée.
Après consultation de l’OED, le verbe existe. De façon intransitive, depuis au moins 1855, pour indiquer le fait de voleter comme un papillon, y compris de façon métaphorique : « The spotlight butterflied over the letters. » (extrait d’un roman d’Elizabeth Bowen, 1949). À noter que la forme de passé est régulière, donc pas sur le modèle fly/flew. De façon transitive, le verbe désigne l’action de couper en deux un morceau de viande ou un filet de poisson et de l’aplatir : « If you want to cook a whole chicken you'll need to butterfly it. » (extrait d’un article du magazine Choice en 2016). Je ne vois pas d’autre traduction possible que la périphrase « couper en deux et aplatir » : effiler ? attendrir ?
Dans un article de 2013, le verbe est accordé selon le modèle du verbe irrégulier, mais dans un sens non répertorié par l’OED, celui de nager la brasse papillon : « You mean the famous public figure Julie Bradshaw? I heard that she butterflew across the English Channel and around Manhattan Island. » (site de la Marathon Swimming Federation) — Ici, pas d’autre choix que le bon vieux chassé-croisé : elle a traversé la Manche en brasse papillon.
10:29 Publié dans 2026, Questions, parenthèses, omissions, Translatology Snippets, Words Words Words | Lien permanent | Commentaires (0)

