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jeudi, 05 octobre 2017

“Petits Biafrais”

Dans le film Animal Kingdom, vers la fin, la grand-mère dit à Josh : “You look Biafran”, ce que l'auteur des sous-titres a choisi de traduire par “tu es tout maigre” (ou “tu as maigri” — j'avoue ne pas avoir noté et ne pas avoir fait de photographie d'écran non plus).

Il s'agit là bien sûr d'un choix consistant à euphémiser, à sous-traduire... c'est ce qu'en traductologie on appelle une modulation lexicale avec effacement de l'image : au lieu de comparer son petit-fils à un Biafrais (image lourde de présupposés culturels), elle se contente, en français, de lui dire qu'il est maigre (concept neutre). Une telle modulation n'est jamais sans conséquences : dans l'intention de ne pas choquer le spectateur (ou de ne pas s'attirer les foudres de la censure ?), l'auteur des sous-titres rend le personnage de la grand-mère, tout à fait abominable par ailleurs, moins raciste. Pourquoi ?

Il me semble que cette image, dont j'ignorais qu'elle existât en anglais (elle est absente de l'OED, mais on trouve dans ce fil de forum quelques éléments complémentaires), est très marquée d'un sociolecte générationnel, celui de la génération de mes parents. Ma mère parlait effectivement des “petits biafrais”, peut-être pour décrire quelqu'un de très maigre ou alors pour évoquer — stratégie assez traditionnelle si l'on en croit les albums de Mafalda, par exemple — le statut privilégié des enfants qui avaient de quoi manger et les inciter à manger leur soupe (ou leur assiette de boudin purée, clin d'œil à ma mère — Maman, si tu lis ces lignes : je t'aime).

Que cette expression pût contenir ne serait-ce qu'un soupçon de “racisme ordinaire” n'est pas ce qui me préoccupe ici... Ce qui m'intéresse, tout d'abord, c'est de me souvenir ici que longtemps j'ai ignoré que cette expression désignait une population. Enfant, j'y voyais certainement quelque analogie avec le verbe bâfrer : biafré (comme je devais l'orthographier dans ma tête) était une sorte d'antithèse de bâfreur. Ce n'est pas très logique, mais bon. Quand j'ai appris que ce terme faisait référence aux habitants du Biafra, on n'a pas dû m'expliquer très clairement ce qu'avait été la guerre du Biafra, car la famine m'a alors paru semblable à celle qui frappait au même moment l'Éthiopie.

J'avais regardé, dès l'âge de sept ou huit ans, sans tout comprendre, le film de Jean Yanne Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Ce n'est qu'en le revoyant longtemps après que j'ai compris les différentes plaisanteries du générique de fin, dont certaine réécriture de Verlaine (autour de 1'25") et surtout le jeu de mots sur demi-Biafrais et demi bien frais (autour de 2'35"). (Je mets un lien vers la vidéo, en avertissant que c'est très Hara-kiri dans l'esprit.)

Dans les années 70, la guerre civile nigériane avait suffisamment marqué les esprits pour que de telles expressions entrent dans le langage courant, d'autant plus, sans doute, que la France avait soutenu militairement et financièrement l'armée sécessionniste. Ce que je constate encore de nos jours, quand j'anime un cours ou un séminaire sur Chinua Achebe, par exemple, c'est à quel point ces noms (Biafra, biafrais) ne disent rien, à quelques exceptions près, aux Français nés après 1980. L'enthousiasme supposé du lectorat français pour les romans de Chimamanda Ngozi Adichie n'y a pas changé grand chose : on lit des romans sans que la dimension historique ou politique soit au centre.

Il ne faudrait sans doute pas beaucoup creuser pour s'apercevoir que le génocide rwandais de 1994 est pris dans une semblable brume vaporeuse d'incertitudes autant historiques qu'idéologiques et géographiques. Et la quasi absence totale de “couverture médiatique” du lent mais tragique glissement vers la guerre civile au Cameroun confirme combien les tragédies africaines donnent lieu à une expression populaire et passagère dans le meilleur des cas...

 

lundi, 13 mars 2017

4141 — Deux vidéos sur les toits de la Bibliothèque

Expositions de poètes africainEs, Bibliothèque Arts et Lettres, site Tanneurs, Tours, 13 mars 2017.     Cela faisait longtemps que je voulais faire ça.

 

L'occasion de venir prendre quelques photographies de l'exposition de livres d'écrivains africains était trop belle pour que je la manquasse.

 

Pour la première vidéo, j'ai repris de mémoire (et je me suis planté : pour le dernier vers, c'est « le temps veille », pas « l'esprit veille » (il a dû se produire une conflagration, dans mon esprit, avec le tableau de Gauguin)) un bref poème d'Esther Nirina qui est à l'honneur avec le présentoir de poésie anglophone du troisième étage.

 

Et donc, deux vidéos d'un coup, pour profiter aussi du passage par le bureau et donc de la connexion ultra-rapide de l'Université.

 

 

Pour la deuxième vidéo, plus longue, je me suis attaché à présenter le livre bouleversant de Shailja Patel, Migritude.

Comme je parle du spectacle dansé dont le texte constitue la première partie de Migritude, voici quelques autres liens pour se faire une idée (et se rafraîchir les yeux après ma tronche et mon blabla) :

  • The Cup Runneth Over (“an act of poetic terrorism”) — à faire écouter aux fans de Barack Obama

 

mercredi, 25 janvier 2017

Peter Abrahams (1919–2017)

La semaine dernière, l’écrivain sud-africain Peter Abrahams est mort, à l’âge de 97 ans, dans l’indifférence des médias (même anglophones). Apparemment, sa mort n’a été annoncée qu’avant-hier lundi, mais, si l’information a été relayée, par exemple par le New York Times, on ne trouve pas grand-chose.

Il me faut avouer que je n’ai moi-même lu que Mine Boy (acheté à Oxford chez un des bouquinistes dont j’écumais les salles) et A Wreath for Udomo (emprunté à Dijon), il y a donc pas loin de vingt ans. Je me suis fait l’écho, dans la deuxième des vidéos de traduction improvisée que je consacre à lui rendre hommage, du fait que seulement quatre de ses livres ont été traduits en français — tous entre 1950 et 1960 – tous désormais indisponibles, épuisés.

Je l’ai souvent écrit, par-delà le nombre hallucinant d’écrivains africains pas du tout traduits en français, il y a tout un travail à faire de redécouverte des écrivains africains dits “de la première génération” (c’est-à-dire qui ont commencé à publier dans les décennies précédant les Indépendances (et dans le cas d’Abrahams, c’est plus compliqué : il a dû s’exiler en 1939, de sorte qu’il est parfois considéré comme un écrivain antillais, et l’Afrique du Sud est peut-être devenue indépendante avec la fin de l’apartheid, en 1994)). La moitié des livres de Ngũgĩ sont épuisés ou n’ont jamais été traduits. Il n’existe pas d’édition décente des œuvres d’Achebe, alors qu’on a des ‘Quarto’ consacrés à Annie Ernaux ou à Des Forêts… Ne disons rien de Tutuola

En attendant, de Peter Abrahams, on peut se procurer les textes – souvent ironiques, d’un abord aisé – en anglais, ou lire un bel entretien accordé il y a quelques années au Jamaica Gleaner.

mardi, 22 novembre 2016

Apologie des comptoirs coloniaux

Voici le courrier électronique que je viens d'envoyer à Gigamic, l'éditeur du jeu Mombasa :

 

Madame, Monsieur,

universitaire spécialisé dans les questions coloniales et post-coloniales, j'ai eu la grande surprise de "tomber" sur la présentation de votre jeu, Mombasa, que l'on peut résumer comme une glorification de l'époque des comptoirs commerciaux et de l'exploitation coloniale de terres confisquées à leurs véritables propriétaires.

La description du jeu vante l'absence de "morale" dans ce jeu. Assumez-vous entièrement la gravité d'une pareille apologie, sachant que des milliers d'Africains et d'Asiatiques sont morts dans la politique expansionniste des nations européennes, de la France en premier lieu ?

Salutations distinguées

G. Cingal

jeudi, 03 novembre 2016

Femmes d'affaires

lundi, 31 octobre 2016

Du bled d'Alfred, village mondial.

J'ai découvert Tierno Monénembo en 1995, un peu par hasard, je m'en souviens fort bien : j'avais acheté Pelourinho pour 10 francs chez le bouquiniste du haut de la rue d'Ulm. Depuis, j'ai presque tout lu de lui. Seules exceptions : Les écailles du ciel, Peuls (pas réussi à le finir), Le roi de Kahel (toujours en attente quelque part sur une pile de livres à lire).

Pelourinho est le premier roman de Monénembo dans lequel il raconte la diaspora africaine – ou, plus exactement : dans lequel il fonde un récit complexe sur les allers-retours entre communautés africaines et communautés issues de la diaspora. À l'époque, un certain nombre de choses avaient dû m'échapper, aussi parce que je ne connaissais rien (et ce n'est guère mieux aujourd'hui) aux rites religieux animistes tels qu'ils ont été « acclimatés » au Brésil.

Depuis, il semblerait que Monénembo ait choisi de dresser, roman après roman, une cartographie de la présence africaine dans le monde : Cuba dans le précédent roman, la France de 39-45 dans Le terroriste noir… et donc l'Algérie des années 60 aux années 90 dans ce nouveau livre, sobrement (sobrement ? ça reste à démontrer) intitulé Bled.

 

Dans Bled, on retrouve un récit à la première personne (avec une narratrice, ce qui n'est pas si fréquent chez Monénembo), et ce style faussement familier, faussement relâché, qui est caractéristique de l'écrivain, et qui ressortit, selon moi, d'une forme de maniérisme du je-m'en-foutisme : Monénembo veut absolument donner l'impression qu'il écrit ou qu'il compose par-dessus la jambe. Or, la composition, par exemple, est aussi savante que subtile. Ainsi, le récit de Zoubida commence – au présent – alors qu'elle est encore cloîtrée chez la vieille Karla, ce qui donne l'illusion que toute l'histoire est racontée rétrospectivement depuis ce point temporel ; pourtant, Zoubida est arrêtée à la fin de la IIe partie, et les six chapitres de la IIIe partie racontent son incarcération, puis sa libération et sa vie loin de tout, dans une oasis, avec son libérateur, Arsane Benkirane. Ce parti pris donne un dynamisme supplémentaire au récit : implicitement, le lecteur perçoit que Zoubida raconte son histoire au fur et à mesure qu'elle la vit, mais au passé.

Autre élément qui renforce l'impression de foutoir tout au long des deux premières parties : l'alternance, d'un chapitre à l'autre, non entre deux voix narratives, mais entre deux moments différents de l'histoire (la vie de Zoubida adolescente à Aïn Guesma et l'histoire de sa fuite et de son enfermement dans le bordel-prison de Mounir). Ce dispositif, qui n'a rien de très original mais qui achève de confondre les différentes personae de la narratrice, est tout à fait efficace.

Enfin, et ce point est sans doute le plus énigmatique, le destinataire. En effet, Zoubida Mesbahi s'adresse, dès le début et sans jamais changer d'interlocuteur, à Alfred le Camerounais. Or, plus on avance dans le roman, plus le rôle réel d'Alfred dans ce qui est arrivé à Zoubida paraît marginal. Elle affirme que son arrivée à Aïn Guesma – et l'amitié improbable qui est née entre Papa Hassan et lui – a tout déclenché, mais le lecteur tiers (nous, donc) ne peut s'empêcher d'y voir soit une fixation (une lubie) de la narratrice, soit un effet de discours émanant de Monénembo lui-même : il fallait que cette histoire algérienne s'adressât à un Camerounais. En effet, le récit de Zoubida ne fait pas mystère du fait qu'il y avait bien d'autres destinataires possibles que ce Camerounais coincé à Aïn Guesma (« Un gros oued Rhiou te sépare du Cameroun, définitivement. », p. 182) : son père, Papa Hassan, ou sa mère ; Loïc, le père de son premier enfant et la cause de sa fuite (« mon géologue de Quimper », p. 191) ; Arsane, le visiteur de prison qui lui fait découvrir la littérature et finit par lui permettre de recouvrer la liberté après l'avoir épousée ; Salma, « la fofolle de Bourgoin-Jallieu » (p. 81)

Pourquoi donc un Camerounais, que tous les habitants d'Aïn Guesma prennent d'abord pour un Congolais (par exemple p. 32) ? Une des hypothèses les plus évidentes est que Monénembo cherche à montrer par là la réalité de la mondialisation et des échanges culturels : il faut que Zoubida s'adresse au Camerounais et que ce soit lui, le plus « étranger » peut-être à la situation de l'Algérie depuis les années 50, qui serve, symboliquement, de point de départ, de détonateur de l'histoire. C'est là une des antiennes de l'œuvre de Monénembo, et on la retrouve formulée de différentes façons, à divers points du récit. C'est le personnage d'Arsane Benkirane qui s'en fait notamment l'écho : « Il est temps, dit-il, de réconcilier les différents organes de notre corps : notre sang arabe, nos veines berbères, notre langue française, nos lèvres de nègre, notre front de Turc, notre pif de Juif... » (p. 189)

Cette apologie systématique autant que systémique du métissage et de l'interculturalité a tendance à paraître plaquée. Sans doute l'écrivain a-t-il raison de penser qu'il faut sans cesse reprendre ce fil et montrer en quoi les cultures ne sont pas des isolats, mais l'idéologie se trouve ainsi forcée de déclamer à l'avant-scène. Ce défaut – qui n'en est pas vraiment un, disons que, et c'est un avis tout à fait personnel, je trouve ça lourdingue – n'est pas nouveau dans la prose de Monénembo.

Pour en revenir à l'énigme du destinataire, il y a une autre hypothèse, moins idéologique, moins explicite, et plus séduisante au fond : que Zoubida, sans jamais le dire, soit tombée profondément amoureuse d'Alfred le soir où il a surgi dans sa vie après s'être embourbé dans la neige et avoir été secouru par Papa Hassan. Pourquoi continuer d'écrire ce livre possible (p. 199) et de s'adresser à Alfred ? Elle qui a été initiée par Arsane à la littérature, à une multiplicité d'auteurs de continents si différents, sait très bien ce qu'elle fait ; c'est elle qui donne, avec l'écrivain, l'impression de raconter pêle-mêle, sans véritable objectif. Pourtant, ce qui ne peut manquer de ressortir de la lecture de Bled, c'est que le titre même du roman est une abréviation du nom de son destinataire, du personnage le plus important pour Zoubida : Bamikilé Alfred. Longue lettre ouverte d'un amour dissimulé ?

Le fourre-tout apparent du récit, de la déconstruction dynamique des récits, sert donc de contrepoint au « délicieux fourre-tout » que constitue, selon Arsane, la littérature :

« Lis-les comme ils arrivent ! N'obéis qu'à ton appétit ! Ne t'occupe point de ranger. Surtout pas rayonnages dans ta jolie petite tête ! Laisse ça aux ébénistes et aux érudits ! Dis-toi que la littérature est un extraordinaire festin, un délicieux fourre-tout. Goûte à tous les plats, pêle-mêle selon tes goûts, selon tes envies ! » (p. 170)

Cette injonction joyeuse reprend d'ailleurs la leçon autant culinaire qu'esthétique du livre de Monénembo qui m'a le plus marqué, Un attiéké pour Elgass.

 

Tierno Monénembo. Bled. Seuil, 2016.

mardi, 06 septembre 2016

Johary Ravaloson. Vol à vif.

Vol à vif. Editions Dodo vole, 2016, 192 pp.

[Le roman peut être commandé par courrier électronique. Cf ici.]

 

Matière de mythe

L’histoire, qu’on ne raconte pas ici, est matériau de conte (ou mythème ?), mais constituée en roman : changements de points de vue, analepses et prolepses, narrativité ambivalente des descriptions.

 

Structure

Vol à vif se compose de trois parties : le récit de Papang jusqu’à sa mort (5 chapitres, pp. 7-37) ; le récit à la 3e personne des conditions dans lesquels est né puis a dû être banni l’enfant de Markrik et Péla-Soue (3 chapitres, pp. 39-80) ; l’histoire de Tibaar après l’échec du vol (la mort de Papang) (8 chapitres, pp. 83-190).

Si on veut être tout à fait précis, le 8e chapitre de la 3e partie est une sorte d’envolée lyrique dont le narrateur est le milan (papangue). Comme, dans le rituel divinatoire qui précédait le vol des zébus, le chiffre 8 joue un rôle essentiel, il ne faut sans doute pas s’étonner que cette 3e partie se décompose en 7+1, de même qu’on dénombre 5+3 chapitres dans les deux premières parties.

 

Le lecteur zébu

On ne raconte pas ici l’histoire. Mais vous – oui : vous – verrez qu’on est désorienté par le début du roman. Difficulté à saisir ce qui se passe, opacité des termes malgaches. Tout est fait pour que le lecteur (européen ? non malgache ? (ce n’est pas pareil)) soit désorienté, contraint de fuir devant les dahalos, les voleurs qui les poursuivent et les font courir de leurs cris. Ce n’est pas la première fois que j’ai le sentiment, en tant que lecteur, qu’on me fait marcher ; c’est la première fois qu’on me fait courir comme un zébu. Lector in fabula : pas d’éleveur puissant sans zébus, pas de livre sans lecteurs.

 

L’alexandrin

La prose de Johary Ravaloson est toute en prosodie discrète. Sans ça, lirait-on ?

« L’aube pointe son nez derrière le torrent. » (p. 108)

 

 La mer imaginée

Tibaar « n’arrive pas à concevoir l’eau qui rue » (p. 107). Le roman s’articule autour d’un conflit entre l’eau douce, paisible, et l’océan, que ceux de l’Yshal et des alentours ne connaissent pas. L’océan, inconnu ou incompris, s’identifie à la bizarrerie des histoires « des gens vivant de l’autre côté de la mer » (p. 106). Dans l’avant-dernier chapitre, Dzaovelo, avec fatalisme, se résout à accepter la « pente » de l’histoire personnelle autant que collective dont Tibaar est le perturbateur : « L’eau longtemps retenue va maintenant se ruer à la mer. » (pp. 181-2)

 

Yoknapatawpha

Soyez avertis, les noms de lieux sont fictionnels mais représentent des lieux réels : le parc national de l’Isalo devient le mont Yshal. L’ethnonyme Bara devient ici “les Baar”.

 

Le double nom

Figure qui me fascine depuis bientôt vingt ans, singulièrement dans les littératures africaines, le double nom est, ici encore, au centre du dispositif narratif : mieux encore que Mahatokana, renommé Tibaar pour signifier son bannissement, c’est le personnage de Papang qui continue de suivre Tibaar après sa mort, mais sous la forme d’un milan (papangue). En fait, selon le mythe, ce serait plutôt qu’il appartient à une race d’hommes qui ont accepté de ne jamais procréer pour demeurer immortels. Dans l’ultime chapitre, le papangue plane au-dessus du plateau et se situe, par là même, en position d’observateur des points de rencontre entre différentes temporalités.

 

Ruée humaine

« Je perçois déjà la poussière soulevée par la ruée des hommes, les trous qu’ils creuseront dans la terre, les bâtiments qu’ils élèveront vers le ciel. Je perçois aussi l’ombre de la lumière qu’ils vont amener. Elle sera plus épaisse que la nuit où l’on sculpte les solitudes. » (p. 190)

 

À suivre :

Les esprits

L’écriture

 

samedi, 14 mai 2016

Verdun, ou l'identité diffractée

Nous avons, de plus en plus, l'art des polémiques enflammées sur des sujets relativement dérisoires.

Toute l'affaire du concert annoncé du rappeur français Black M lors des commémorations de Verdun en est un bon exemple. Je préfère préciser, en préambule, que je n'ai pas vraiment d'opinion concernant les commémorations militaires ou historiques, et que les chansons de Black M, dans le meilleur des cas, m'indiffèrent : c'est, à mon sens, un artiste d'une très grande médiocrité.

 

Son concert a donc fini par être annulé, suite à un mouvement lancé par le groupuscule d'extrême droite Fdesouche et repris à hauts cris par le FN. Même si ceux qui se sont également opposés à ce concert se scandalisent d'être associés à la “fachosphère”, je n'ai pas vraiment entendu, pour ma part, d'autre argument que ceux de l'extrême droite, pour laquelle, en résumant à gros traits, Black M est illégitime car il n'est pas patriote. Toujours pour résumer, c'est lui faire un bien grand honneur de dire que certains de ses textes sont anticolonialistes, mais enfin, on peut dire que, pour un rappeur pas très raffiné des années 2010, ça se rapproche de ça. 

On l'a bien compris, le fond de l'affaire est ailleurs : pour nombre de nos compatriotes, y compris ceux qui se pensent "de gauche" (et le sont sans doute sur bien des sujets), la première guerre mondiale est une affaire de soldats blancs tués par d'autres soldats blancs, et une commémoration digne ne peut commettre d'anachronisme musical en incluant un concert de rap. Si le concert annoncé avait été de Lorie, Christophe Maé, Mireille Mathieu ou Florent Pagny — pour citer quatre artistes tout aussi lamentables que Black M — il n'y aurait pas eu de polémique. C'est donc que le problème n'était pas la “dignité des commémorations” comme on a tenté de nous le faire accroire.

Quel est le seul argument de la pétition que relayaient encore hier certaines de mes connaissances “de gauche” ? Le voici : « Black M s'est illustré dans ses chansons par un grand mépris pour notre beau pays, scandant: "La France, ce pays de Kouffars (mécréants)"». Personnellement, j'en ai toujours tenu pour Les patriotes de Brassens et Charlie Hebdo, ce qui signifie que je suis opposé à toute forme de patriotisme, de sorte que je vois mal comment j'aurais pu signer une pétition qui oppose notre “beau pays” à l'un de ses citoyens. Que des gens de gauche la relaient et la signent en dit long sur la fameuse lepénisation des esprits.

Black M, de son vrai nom Alpha Diallo, a eu beau jeu de publier hier soir un communiqué assez malin dans lequel il se dit "enfant de la République et fier de l'être" et fait valoir qu'il est le petit-fils d'un tirailleur qui a combattu lors de la guerre de 39-45. Il y a certes, là aussi, de la mauvaise foi, surtout vu le cachet annoncé, peu en rapport avec la prétendue "immense fierté ressentie lorsque l'on a fait appel à [lui] pour participer à un concert en marge de la commémoration de la Bataille de Verdun pour l'ensemble des jeunes français et allemands réunis ce jour-là"... Mais il n'en demeure pas moins que c'est plutôt de ce côté-là que se trouve la vérité : les opposants à ce concert ont démontré que, pour eux, l'identité française que l'on doit commémorer en 2016 ne peut inclure les descendants de tirailleurs sénégalais, comme on les appelait (et ce bien qu'Alpha Moumoudou Diallo fût guinéen, comme le rappelle Black M dans son communiqué).

Il me semble donc que toute cette histoire fait remonter un racisme larvé, ainsi qu'une étrange collusion d'une partie de la gauche française avec l'identité nationale à la Sarkozy/Hortefeux. Qu'on le veuille ou non, l'annulation du concert de Black M est une victoire de l'extrême droite, et sera — est déjà — interprétée ici et à l'étranger comme un nouveau refus, de notre part, de faire face au passé colonial de la France.

 

Poursuivons, en imaginant que l'artiste annoncé ait été Oxmo Puccino ou Rokia Traoré. Beaucoup plus constructif, le discours radical d'Oxmo Puccino aurait été plus en phase avec les intellectuels de gauche. Rokia Traoré, elle, chante en bambara, ce qui peut faire croire à la majorité de ceux qui l'écoutent que ses mélodies n'ont rien de politique, ce qui est évidemment faux. Pour la qualité de leur travail artistique, ces deux noms, que je n'ai pas choisis au hasard, sont donc ce que j'appellerai télérama-compatibles.

Je gage que, dans ces deux hypothèses, si polémique il y avait eu, elle serait restée cantonnée à l'extrême droite, et la mairie de Verdun n'aurait probablement pas plié. Les descendants des tirailleurs, les Français issus de la colonisation, etc., auraient donc été représentés lors des commémorations de Verdun, ce qui réfute mon argument antérieur relatif à l'identité nationale...

Sans doute, mais... n'est-il pas gênant de classer les artistes noirs qui font carrière — au moins en partie — en France selon le degré de confort intellectuel qu'ils procurent à une frange limitée de l'intelligentsia française ? De fait, pour l'immense majorité des Français issus de la diversité, selon la formule officielle (et, comme toujours dès que c'est officiel, dénuée de sens), Oxmo Puccino et Rokia Traoré ne sont même pas des noms, ou à peine. Que cela plaise ou non — et bien sûr, cela navre le vieux réac élitiste que je suis — Black M et Maître Gims sont très populaires, et pas seulement auprès des jeunes “de banlieue”, pour évoquer un autre euphémisme idiot. Le meilleur ami de mon fils cadet affirme que Maître Gims est le "meilleur rappeur du monde", et cela vient aussi de l'immense fierté qu'il ressent à voir qu'un artiste qui est, comme lui et toute sa famille, d'origine congolaise triomphe dans les hits et sur les scènes de France.

En d'autres termes, et j'en reviens à mon axiome de départ (je n'ai pas vraiment d'opinion concernant les commémorations militaires ou historiques), une commémoration comme celle de Verdun, bataille où sont morts des centaines de milliers de “simples soldats”, paysans, etc., doit-elle être pensée exclusivement par et pour les réacs élitistes dans mon genre ? Ne doit-il pas s'agir, plutôt, d'un moment où la nation, en 2016, tente de penser ce qui la rassemble et ce qui la fédère sans évacuer les erreurs et les chausse-trapes de l'Histoire ?

 

vendredi, 15 avril 2016

Hommage à M.S., mort hier

Que l'éternelle jeunesse

de ces magnifiques sujets

saisis par Malick Sidibé

sur les bords du Niger

l'accompagne, où qu'il soit,

et surtout s'il n'est allé

nulle part

ainsi que je le crois.

jeudi, 04 février 2016

Dissidence dans le classement

Quel plaisir de perdre cinq minutes, parfois plus, à chercher un livre sur mes étagères “africaines”, parce que le classement est totalement anarchique, ni alphabétique ni par pays ni même par auteur, pas vraiment par format... Je m'y retrouve à peu près, et quand je ne m'y retrouve pas, c'est l'occasion de s'arrêter sur un titre, d'ouvrir un ouvrage qui avait été un peu délaissé...

 

(De vieilles velléités de dissidence.)

mercredi, 03 février 2016

Versura

Au bout du sillon, la charrue fait demi-tour. Le mot latin qui désigne l’endroit et le moment où la charrue fait demi-tour est versura, qui a donné vers en français. Le vers du beau langage est lié au monde de la parcelle utilitaire, du champ cultivé, de la raison humaine qui soumet la nature à ses besoins et ses codes. Le monde de la forêt est celui du langage superfétatoire, absent.

(C. Garcin. L’autre monde, p. 12)

 

La schize charrue / forêt, plus que le souvenir du titre d’un des carnets de Pinget (la métaphore du harnais restera toujours, pour moi, plus sourdement et lourdement opérante), me suggère des pistes du côté de Tutuola (quand la langue cesse d’épouser la norme régulière, là est la rencontre avec la forêt déréglante) ou de Nii Ayikwei Parkes (l’inassignable notre quelque part, entre le monde des codes mis en parcelles et le monde par nous).

mercredi, 02 décembre 2015

Rencontre avec Raharimanana (salle Thélème, 1er décembre 2015)

Hier soir, très belle rencontre avec Jean-Luc Raharimanana, salle Thélème, dans le cadre du foisonnant festival Plumes d'Afrique, et avec le concours du Service Culturel de l'Université.

smartphone 2011-15 902.jpg[Edit de 23 h 40 : Captation audio de Mélissa Plet-Wyckhuyse]

 

Raharimanana, seul en scène, a interprété trois textes inédits en s'accompagnant de sa valiha (harpe malgache dont il a expliqué aussi la structure et les techniques d'accordage). Après le premier texte, deux étudiants sénégalais — qu'Élodie Pelette, la master of ceremony du jour, parfaite, avait sollicités — ont lu des extraits d'Empreintes, le texte tout récemment paru aux éditions Vents d'ailleurs et qui est le pendant du spectacle élaboré au fil des années avec Miguel Nosibor, et dont j'avais pu voir une étape intermédiaire en janvier 2013 à La Riche.

La discussion fut passionnante. Raharimanana a raconté comment il est venu à la parole, au récit, à l'écriture — comment il a été influencé, jeune enfant, par la manière dont sa grand-mère faisait parler les esprits en proférant soudain des voix sans rapport avec la sienne, ou par les émeutes à l'Université et leur répression brutale, comment il a écrit d'abord des textes en marge de ses cahiers (de sciences) avant que sa mère ne lui offre un cahier vierge pour qu'il y écrive “pour de bon”, comment il s'installait dans un arbre pour lire au calme et comment de ce même arbre il a assisté, enfant, aux premières répressions de manifestations.

 

Depuis que j'ai découvert son travail, en 1998 je crois, j'ai toujours été sensible à la manière dont ses textes portent, de façon véritablement forte et singulière, la marque d'un corps, d'une voix qui se parle et nous parle ainsi par le truchement de ce soliloque en chambre d'échos. Très tôt, j'ai ressenti le besoin d'écrire à son sujet (un article ancien dans Mots pluriels, et des bribes ou résurgences éparses), puis je n'ai cessé de différer une confrontation plus profonde avec son œuvre. Pourtant, un texte comme Za (éditions Ph. Rey, 2008 — à lire absolument) m'a incité régulièrement à m'y replonger, m'y retremper. À ma demande, il en a lu quelques pages, moment très fort car c'est un texte à la fois très marqué et presque impossible à lire à haute voix. [Il y a eu, il y a quelques années à Tours, une lecture complète de Za par l'auteur et Karin Romer. I hadn't known... my loss...]

 

D'où l'on revient au texte porteur de voix, d'où que dès le début j'ai senti combien la question des genres était vaine pour lire Raharimanana : les “nouvelles” du début sont aussi poèmes en prose et monologues dramatiques, épîtres aussi et préfaces ; des textes plus récents comme Obscena ou Empreintes, explicitement désignés dans leur rapport avec la danse ou la dramaturgie, se lisent admirablement comme suite de fragments lyriques. Hier soir, il a dit qu'avant de monter, à vingt ans, sa première pièce, Le Prophète et le Président (pièce finalement interdite de représentation, épisode qui a accéléré l'exil de Raharimanana en France à la fin des années 80), il avait eu dans l'idée de monter En attendant Godot, “parce que je n'y comprenais rien”. Cela n'a rien d'une coïncidence, car je me faisais hier la réflexion que l'évolution de son travail depuis quelques années rejoint les deux dernières décennies de Beckett, avec des formes film/monologue/texte à habiter (je veux dire : que le lecteur doit réincarner).

Za, de même, est très proche, au fond, de la trilogie de Beckett (de L'Innommable notamment). Au sujet de Za, Raharimanana a dit qu'il avait beaucoup travaillé par l'écriture, en croisant syntaxe française et syntaxe malgache, mais aussi en s'inspirant beaucoup de textes en “vieux français”. C'était là une piste que je n'avais jamais décelée : à ma question, il a répondu que c'était principalement Rabelais, Louise Labé et les farces du Moyen-Âge.

Ressorti de cette soirée plus que jamais impressionné par la densité, la maîtrise, l'extraordinaire fragilité aussi de ce que cette écriture nous propose... désireux de lire l'ensemble des textes encore inédits dont il nous a donné, avec sa valiha, un aperçu frappant... frustré, plus que jamais, de ne pas avoir accès à son roman Revenir, qui devait paraître fin 2014 et qui, suite à des embrouilles éditoriales, reste en suspens... plus que jamais titillé de l'envie de reprendre Za, peut-être par le versant (ardu — annapurnien ?) de la traduction en anglais. [Après tout, j'avais fait traduire à des étudiants de deuxième année, à Nanterre, des pages de Rêves sous le linceul, le passage des ‘Fahavalo’...]

 

J'ai appris — et je le signale à l'attention de mes amis parisiens notamment — qu'il met en scène dans un mois, à Bagnolet, une sorte de suite de son Madagascar 1947, avec, une nouvelle fois, une collaboration avec Pierrot Men. Ce sera du 8 au 10 janvier.

(Rano Rano)

 

mardi, 29 septembre 2015

Pour un estuaire (ébauche de note pour moi-même)

Au loin, au-delà de la brume, des gens criaient. On nous prenait pour des créatures de race blanche. Voilà pourquoi on nous appelle dombe, qui est le nom que l’on donne aux poissons. Depuis des siècles qu’ils ont jeté l’ancre ici, on désigne ainsi les Portugais. Échoués sur les plages, venus de l’horizon liquide, ils ne pouvaient être nés que dans l’océan. Dont nous provenions, Arcanjo et moi.

Étendu à mes côtés, inconscient, le chasseur avait l’air mort. C’était mon cauchemar : Arcanjo et moi faisions naufrage sur une plage en fuyant dans une pirogue, en descendant le fleuve. Le courant nous jetait au-delà de l’estuaire jusqu’à nous déposer sur la grève, parmi les débris éparpillés sur le sable.

 

Mia Couto. La confession de la lionne [A confissão da leoa, 2012]. Paris : Métailié, 2015, traduction  d’Elisabeth Monteiro Rodrigues, pp. 149-50

 

Je reprends ces pages, lues au printemps, à la lumière de La pluie ébahie, également de Mia Couto, que j’ai lu cette semaine, et où ce motif du fleuve et l’eau est plus présent encore. Il se trouve que, le hasard faisant les choses, je viens également d’achever de lire The Fishermen de Chigozie Obioma. Il me semble qu’à l’exception notable du deuxième roman de Ngugi, The River Between, ce motif du fleuve était beaucoup moins présent dans les récits africains de la première génération des Indépendances. Y a-t-il là un élément écocritique (comme cela est très net dans La pluie ébahie), un retour à certains mythes (dont le motif de la route engloutissante, déjà présent chez Soyinka puis Okri, serait un jalon romanesque moderne), une allégorie de l’histoire des nations africaines après cinquante ans – peu ou prou – d’indépendance ?

Dans La confession de la lionne, l’importance accordée aux chasseurs, et à leur rôle dans la libération d’une parole collective affranchie de codes narratifs “européens”, rejoint ce que je perçois de plus en plus nettement dans ma lecture de Tail of the Blue Bird, le roman de Nii Ayikwei Parkes que j’ai mis au programme de L3 et de M1 ce semestre.

jeudi, 27 août 2015

Mauvaise monnaie

En raison d'une soutenance de thèse à laquelle je suis convié, je me suis mis à relire récemment Dangerous Love de Ben Okri, que j'avais dû lire à sa sortie et donc, je m'en avise, il y a bientôt vingt ans (!). À l'époque, le roman m'avait déçu, car j'y retrouvais, amplifiés, certains des tics d'écriture qui gâchaient légèrement mon plaisir avec la trilogie d'Azaro. Curieusement — ou pas, d'ailleurs —, le roman me plaît beaucoup plus aujourd'hui, peut-être car je suis devenu moins tâtillon sur la question du ressassement stylistique, ou parce que ce qui a valu de nombreuses critiques à Okri (la lenteur narrative) est justement quelque chose qui me capte, désormais. Entre autres, c'est un magnifique Künstlerroman.

 

Pour faire une pause à l'orée de la dernière partie, j'ai commencé la lecture du dernier Mabanckou, encensé par les médias officiels de la Kulture, Canard enchaîné ou Télérama en tête, mais que je n'ai pas acheté pour cette raison : pour la première fois, avec Lumières de Pointe-Noire, j'avais trouvé que Mabanckou parvenait à transmettre enfin une émotion non convenue dans une langue un peu travaillée. Las, et patatras ! avec Petit Piment, Mabanckou est retourné à ses travers : langue falote, personnages fantoches, discours rebattu et d'une invraisemblable platitude sur la décolonisation au Congo-Brazzaville et l'ère socialiste. On a l'impression de lire un récit de Monénembo ou de Gurnah, mais en vingt fois moins bien, sans énergie, sans âme, le tout écrit d'une plume froide, vétilleuse, en service commandé.

Pour la littérature africaine comme dans tant d'autres domaines, la mauvaise monnaie chasse la bonne : Mabanckou dans les journaux — Mabanckou aux devantures des librairies...

D'ailleurs, il semble que ce Petit Piment n'ait même pas vraiment été lu par son éditeur, ou par qui que ce soit dans l'entourage de l'écrivain, tant les erreurs grossières y pullulent : les 303 orphelins de la page 62 ne sont plus que 203 à la page 76 ; le directeur donne deux explications contradictoires à la page 87, mais la deuxième est introduite par “le directeur précisa cependant” ; le récit ennuyeux de Sabine n'est interrompu, à la page 97, que par un (très révélateur) “Tu t'endors ?” lancé au narrateur ; etc.

 

dimanche, 24 mai 2015

Lagoon (Nnedi Okorafor)

Plutôt une heureuse coïncidence, d'achever la lecture de Lagoon, l'avant-dernier roman de Nnedi Okorafor, à la charnière du dimanche/lundi de Pentecôte.

Ne m'attendais pas à ça.

 

Roman de science-fiction, ou plutôt réécriture de la Guerre des mondes mâtinée de Rencontres du troisième type → il y a donc un côté apocalyptique, sauf qu'ici il se pourrait (chapitres 51-53) que l'apocalypse soit joyeuse, ou que l'invasion des extraterrestres surdoués technologiquement signe l'évènement du pouvoir de l'Afrique sur le reste du monde. Tout cela n'est pas sans ambiguïtés (en soi, mais plus spécifiquement pour l'intrigue, ch. 54-56).

Une des réussites totales de Nnedi Okorafor, c'est de réussir à faire converger un tel récit avec les grands thèmes du roman ouest-africain contemporain (corruption politique, risques environnementaux, mégapole fascinante/effrayante, frénésie linguistique, tensions religieuses). Tout est là, en quelque sorte, mais sans qu'à aucun moment on n'ait l'impression que, pour l'écrivaine, ça devait y figurer : pas de liste de passages imposés, mais, au rebours, une écriture folle, féroce, énergique — qui rappelle, à des titres différents, Biyi Bandele-Tomas (The Man Who Came In from the Back of Beyond) et Nii Ayikwei Parkes (Tail of the Blue Bird).

Sur la convergence foutraque (au sens de dynamique) d'une forme de merveilleux onirique empruntée à la grande tradition yorouba et de l'hypermodernité, Lagoon rappelle la filiation Tutuola—Okri ; la brièveté des chapitres et les bifurcations incessantes relèvent de cette ascendance, mais pas le choix de couper sans cesse le fil conducteur de la narration par des chapitres dont le personnage principal est un anonyme sitôt instauré sitôt abandonné.

 

Traduire un tel texte, ce serait passionnant...

dimanche, 03 mai 2015

Ou / où

Beclers.

Je suis en train de lire — en vitesse, franchement — le bref roman de Jacques Gélat, Le traducteur. C'est une véritable déception : le récit n'a rien de surprenant, l'écriture est conventionnelle, le narrateur un cliché de parisianiste sans épaisseur. Tout cela n'a pas beaucoup d'importance, mais deux choses méritent d'être notées ici :

* Comment un écrivain français doté de quelques prétentions intellectuelles peut-il choisir d'enfiler autant de poncifs sur les “dictateurs africains” en 2006 ?

* Même pour un texte aussi bref, il semble que les éditions José Corti aient renoncé à s'associer les services d'un relecteur, ou aient fait ce travail par-dessous la jambe. À deux pages d'intervalle, j'ai trouvé deux fautes, toutes deux graves, la plus ennuyeuse étant la seconde car j'ai failli ne rien comprendre au passage en question :

— « une indignité que je n'aurais pas soupçonné alors » (p. 85)

— « Malheureusement, l'oubli ne se décrète pas. Seul le temps où d'heureux événements jouent en sa faveur. » (p. 86)

Ayant lu ce comme un , j'ai relu plusieurs fois, songeant qu'il manquait la principale.

vendredi, 20 février 2015

Saay saay

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« Ses petits yeux verts, percés comme avec une vrille, flamboyaient sous deux arcs marqués d'une faible rougeur à défaut de sourcils. »

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L'auteur de l'article WP consacré à Héliogabale qui classe les ouvrages de l'abbé de Marolles ou de Pierre-Jean-Baptiste Chaussard dans la rubrique des “ouvrages contemporains” est soit un petit plaisantin soit un gros poussiéreux.

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19 h 05 — On regarde des reproductions tirées de l'album Cent énigmes de la peinture en écoutant le CD de Chérif Mbaw, pas entendu depuis longtemps — ♫ Saay saay ♪ — revoici le salon ensoleillé de Beauvais, automne 2002.

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mercredi, 04 février 2015

Ousmane Diarra. La route des clameurs.

/J'ai laissé passer plus de trois mois avant de chroniquer ce roman, ce qui m'empêche d'être aussi précis que si j'avais écrit à chaud.

 

La route des clameurs est le troisième roman publié par Ousmane Diarra, à quoi s'ajoutent quelques nouvelles, poèmes et livres pour la jeunesse. Très influencé, dans l'écriture et le traitement d'un narrateur enfant, par Ahmadou Kourouma et surtout Tierno Monénembo, Diarra propose un roman qui ne sidère ni par son originalité ni par son inventivité stylistique, mais qui offre un point de vue supplémentaire sur la manière dont l'Afrique est livrée au grignotage infernal du jihad, et sur le cas particulier des enfants-soldats.

Ici, le narrateur, enfant-soldat, ne bascule jamais totalement dans le fanatisme et l'adhésion à l'idéologie de ceux qui l'emploient. Tout le récit maintient, voire recrée, le lien qui l'attache à son père, artiste demeuré libre et perçu comme un blasphémateur incroyant par les Morbidonnes, ce mouvement de fanatiques islamistes désireux de prendre le contrôle du Mali tout entier. La satire mordante, très carnavalesque, vise très juste quand elle décrit la bassesse des dirigeants de ce jihad, et leur cupidité vide de tout idéal : s'il ne fallait pas d'autre indice, le nom du Calife, aussi interminable qu'inlassablement répété (Mabu Maba dit Fieffé Ranson Kattar Ibn Ahmad Almorbidonne), donne la mesure de ce que l'auteur pense de Boko Haram, de Daech et des autres mouvements religieux qui se proclament seuls détenteurs de la parole de Dieu sur terre.

Le motif des deux routes — que l'on retrouverait, sous d'autres formes, dans plusieurs cultures d'Afrique de l'ouest, et dont s'est expliqué l'auteur dans un bel entretien publié sur le site de L'Afrique des idées — indique que les choix individuels sont seuls possibles, et, par là même, complexes.

À ce titre, notamment, le roman d'Ousmane Diarra peut servir de contrepoint truculent et assez in-your-face au film d'Abderrahmane Sissoko... d'autant que, contrairement à Timbuktu, il évite le piège de l'essentialisme. Alors que le film de Sissoko ne cesse de sous-entendre que ce sont les bons Africains qui sont actuellement envahis par les mauvais Arabes (ce qui est tout simplement faux, historiquement), Diarra choisit un narrateur partag­é, scindé, picaresque, aussi vil que splendide.

 

Pour approfondir :

 

mardi, 20 janvier 2015

Guinée / Cuba

« Tu sais comme moi comment les choses se passaient à l'époque. Ici comme là-bas, on vivait au rythme des purges et des pendaisons ; à la merci des discours-fleuves et des pénuries de toutes sortes. Eh oui, notre lointain cousinage ne devait pas se limiter aux dieux yoruba et à la salsa. Il nous fallait partager aussi les mêmes tourments, les mêmes sévices, et la même dévotion pour le grand frère soviétique en dépit de notre bon climat tropical. L'engagement révolutionnaire, cela doit se démontrer, mon vieux. Il nous fallait nos koulaks à nous ; nos kolkhozes à nous ; nos goulags à nous. »

Tierno Monénembo. Les coqs cubains chantent à minuit (2015). Seuil, p. 159.

 

Vingt ans après la parution de Pelourinho, que j'ai lu alors, première entrée dans l'œuvre, je n'avais pas tout compris je pense, Tierno Monénembo publie un roman très similaire, cette fois-ci en croisant l'histoire de la Guinée post-coloniale et celle de la Cuba d'avant et surtout d'après Castro. Récit d'un voyage de remontée vers l'amont au Brésil, Pelourinho se situait plus sur un versant mémoriel, alors que ce dernier opus est nettement plus politique. Ici, l'on retrouve tout ce qui fait la patte de Tierno Monénembo : récit adressé, narrateur goguenard et faussement cynique, enquête sur une fausse énigme familiale, sens du rythme et de la formule (mais jamais de la formule toute faite).

mardi, 02 décembre 2014

Par ailleurs ailleurs. Une proposition.

Je lis en ce moment Par ailleurs (Exils), petit ouvrage que consacre Linda Lê, écrivaine que j’apprécie beaucoup, à des figures d’écrivains déracinés, migrants, exilés. Il y a là de très belles pages sur l’exil lui-même, l’exil dans l’écriture, parfois à la marge de cette facile tentation qui consiste à définir l’écriture en soi comme un exil (Kafka &c.) Lê est une lectrice remarquable, et, en quelques touches, elle fait ressortir toute la singularité d’une figure, même pour les plus rebattues (Gombrowicz, Gauguin), et donne envie de lire ceux que l’on ne connaît que de nom (Kertesz, Tsvetaeva), ceux dont on n’avait jamais entendu parler (Gregor von Rezzori), ceux que l’on aime mais n’a pas lus ou vus depuis quelque temps (Ovide, Chatwin, Bernhard).

Ce qui m’a frappé, très vite – au point de feuilleter rapidement le volume (il n’y a ni index ni table des matières) – c’est l’absence de tout écrivain africain, et même, à l’exception de Pham Van Ky, de tout écrivain post-colonial. Certes, cela montre combien cette question de l’exil forcé dépasse de très loin la condition post-coloniale, mais enfin, vu qu’il y aurait de quoi écrire un volume entier de semblables portraits critiques avec l’exemple des seuls écrivains issus des anciennes colonies, cette absence montre à quel point l’écriture d’Afrique (ou du subcontinent indien, d’ailleurs) n’existe pas pour le microcosme éditorial français, même pour un auteur aussi fin, aussi profond et intelligent que Linda Lê. Elle ne les lit pas, ne les a pas lus, tout simplement parce qu'ils n'existent pas dans son paysage. Pourtant, parmi les noms que je vais citer, il y a des écrivains dont le projet et l'expérience valent largement ceux d'un Bolaño ou d'un Pavese. Avez-vous essayé de proposer la publication d'un auteur africain majeur, comme Tutuola ou Laing, à un éditeur parisien ? Achebe ou Soyinka seront-ils un jour pléïadisés ? vous n'aurez qu'un sourire compatissant d'une totale condescendance...

 

Je propose donc ici même aux éditions Christian Bourgois d’écrire un volume de réponses et compléments, Par ailleurs ailleurs (exils d’exils ² ), où figureront en bonne place Chandani Lokugé, Nuruddin Farah (auteur, très entre autres, d’un paradoxal “In Praise of Exile”), les afrikaners albinos de Breyten Breytenbach, V.S. Naipaul, les années australiennes de Coetzee, l’écart selon Mudimbe, l’errance selon Darwich (mais aussi selon Nathalie Handal), la volatilité selon Ghassan Fawaz, le dedans/dehors selon Ben Okri (auteur publié par Bourgois, mais pas les grands romans des années 90), Taban lo Liyong et la réinvention des noms, Ama Ata Aidoo, l’Amriika de Vassanji, la littoralité de Gurnah, Salman Rushdie, le voyage avec les djinns de Jamal Mahjoub, le cricket selon Romesh Gunesekera, la littérature-transit de Waberi, la fuite dans le langage de Frankétienne, sans parler de Farida Karodia ou du polygone identitaire de Tatamkhulu Afrika...........

 

dimanche, 02 novembre 2014

Nuruddin & Valérie

Lu le dernier Farah pp. 79-159, avant de recevoir pour le thé Valérie, que je n'avais pas vue IRL depuis 2007, et son mari, qui est un gars super. On a regretté de ne pas les avoir invités à dîner, mais nous sommes notoirement des ours. Next time...

Farah & Valérie, donc... Or, quand Valérie a fini par créer un blog, en 2006, un de ses premiers billets porta sur la journée Nuruddin Farah à l'EHESS. C'est ce jour-là que je fis sa connaissance en vrai de vrai.

 

(Et dans le tout nouveau Farah il y a un personnage qui se prénomme Valerie, sans accent aigu, et qui n'est pas un cadeau. Ça, c'est juste pour la notation de coïncidence antinomique.)

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En bonus : le billet relatif à ce week-end tourangeau.

vendredi, 24 octobre 2014

Le fleuve Tana

28 septembre

 

 

Préparer des cours, et s'égarer plaisamment entre une double tradition Andrew Jackson / Abraham Lincoln, des questions culturelles spécifiques à la Tasmanie, et surtout de vétilleuses vérifications relatives aux ethnies agĩkũyũ et wakamba, à tel passage de Facing Mount Kenya, pour ne rien dire de la géographie du fleuve Tana, le tout au dos de pages arborant “whining bread for his brat”.

samedi, 18 octobre 2014

Humumental

24 septembre

 

The Heart of Humument, finalement, n'est pas la 1ère édition, mais, pour 25 euros, une curiosité valable : tiré-à-part à 367 exemplaires d'une partie des pages de l'édition 1, en Allemagne en 1985 — donc une pierre à ma collection humumentale, tout de même.

 

Sinon, No Longer At Ease, que je devais racheter parce que ça fait partie (avec les Tutuola) des bouquins que je prête et que je ne vois jamais revenir, est arrivé dans une collection dégueulasse de 2013, un truc ronéo, éditions "Important Books" je crois (!) — bref, un exemplaire à donner ou à enterrer dans un rond-point — et je peux me recommander la Heinemann.

dimanche, 30 mars 2014

Langues & lueurs (Petit Faucheux, 29 mars 2014)

Hier soir, donc, après le quintette belge, électronique et mélancolique, Lidlboj, le Petit Faucheux, laissant carte blanche à son artiste en résidence, le contrebassiste Sébastien Boisseau, avait invité Jean-Paul Delore, récitant, et le duo formé, pour l’occasion, par Boisseau et Louis Sclavis. En général, les manifestations, lectures, rencontres et concerts organisés à l’occasion du Printemps des poètes sont l’occasion de mettre en valeur les côtés les plus stéréotypés, mais aussi les plus kitsch, de la poésie. (Je m’en étais même fait l’écho, l’an dernier, dans un blog créé au printemps et où je m’étais promis d’écrire chaque jour, soit 91 poèmes en anglais, pari presque tenu.)

J’avais donc quelques craintes. Pourtant, rien de tel. Il s’agit du programme Langues et lueurs, qui a déjà été présenté à plusieurs reprises.

Jean-Paul Delore avait choisi de très beaux textes qu’il a dits et joués à la perfection, avec une énergie totalement respectueuse des rythmes et des beautés déjà à l’œuvre dans les poèmes. Tant par la palette des compositions, qui allaient du strident au lyrique, que par ses modes de jeu, Louis Sclavis — qui jouait des clarinettes mais aussi du piano à pouces et de l’harmonica — transforme, de toute manière, tout en or irradiant.

C’était donc tout à fait réussi, très émouvant. Les textes étaient de Henri Michaux, Sony Labou Tansi, Dieudonné Niangouna, mais aussi de mes très chers Dambudzo Marechera (dont les poèmes ont fini par être traduits à l’instigation de Xavier Garnier (j’avais traduit les Amelia Poems il y a une dizaine d’années, sans jamais trouver de revue ni d’éditeur)) et Mia Couto (“L’adieusiste”, qui se trouve dans le sublime recueil Le fil des missangas – Chandeigne, 2010).

Il y eut un bis, ‘Le Mort joyeux’, dont Jean-Paul Delore s’est senti obligé de préciser que c’était du Baudelaire, reconnaissable entre mille. (Mais il a raison, on n’est jamais trop prudent.)

 

Je donne, en clôture de ce billet, la première strophe du poème de Marechera dit hier en version française, “Characters from the Bergfrith” (in Cemetery of Mind, Baobab Books, 1992, pp. 17-9) :

The mind is a bell whose rope

Is tugged by the senses;

The clangorous din

Is the effort of the innermost in us.

 

mercredi, 12 mars 2014

Woman of the Aeroplanes

Ayant conseillé à une amie la lecture de Woman of the Aeroplanes, le deuxième roman de Kojo Laing, et découvrant qu’elle en avait effectivement commencé la lecture, j’ai décidé de reprendre mon exemplaire. Il se trouve aussi que je viens de faire un peu de rangement (ou de reclassement) dans la bibliothèque et au salon.

Mon édition n’est pas l’originale, chez Heinemann, mais la réédition Picador de 1989. Je ne me rappelais plus précisément quand j’avais lu le roman, ai donc constaté, grâce à la facture Amazon conservée à l’intérieur, que c’était au tout début de nos années tourangelles, précisément en décembre 2003 (je sais que j’ai lu le roman immédiatement après réception). Dix ans, donc, à trois fois rien près.

Je relis donc le roman, qui n’est pas mon préféré de Kojo Laing, en parallèle de mes autres lectures (la trilogie Les Prétendants, de Marco Lodoli, et le premier livre de Fatima Bhutto, sur sa famille). C’est quand même foutrement bien, Kojo Laing. L’inventivité n’y est jamais gratuite, ça fourmille de petites folies, on en prend plein les yeux — le lecteur ne cesse jamais de se poser des questions tout en allant de l’avant. Confus et indistincts, de prime abord, les personnages ne cessent de gagner en chair, en force. Les paradoxes philosophiques, qui peuvent agacer, je pense, sont au cœur du projet esthétique et même idéologique de Kojo Laing : un univers du dépassement permanent, du décalage léger, subversif sans violence.

C’est grâce à Christiane Fioupou, et au grand colloque qu’elle organisa en février 1999 à Toulouse autour de Niyi Osundare, et en présence de Wole Soyinka, no less, que j’ai découvert l’œuvre de Kojo Laing, qui était venu à l’instigation d’une des thésardes de Christiane, Marie-Jeanne Gauffre (quand j’écris ces noms, j’ai le sentiment de chroniquer la vie d’un étranger). En vue du colloque, j’ai lu les poèmes de Kojo Laing, mais aussi son troisième roman, Major Gentl and the Achimota Wars, que j’avais pu dégotter à l’INALCO, avant d’enchaîner, plus tard, en 1999, avec Search Sweet Country.

Quinze ans plus tard, m’y étant régulièrement ressourcé, je peux dire que je ne comprends pas (ou que je ne suis pas certain de comprendre) grand-chose, au fond, à l’œuvre de Kojo Laing. Il me semble qu’à la relecture, Woman of the Aeroplanes est encore meilleur, encore plus jouissif qu’il y a dix ans… J’avais traduit, en 2000 ou 2001, quelques-uns de ses poèmes pour la revue Labyrinthe, et demeure étonné qu’aucun éditeur français n’ait le courage ou le désir de publier cet auteur, dont la postérité ne manquera pas de conserver le nom, sur une stèle à part, et l’œuvre, singulière.

 

(À noter que le dernier roman publié par Kojo Laing date de 2006. Il s’agit de Big Bishop Roko and the Altar Gangsters, tout aussi fou-fou et phénoménal que les précédents.)

dimanche, 22 décembre 2013

10 & 29, deux listes

N’étant pas du genre à refuser les défis, surtout idiots et littéraires (ce n’est pas incompatible), je réponds donc à ceux de mes contacts Facebook qui proposaient une liste de dix ouvrages les ayant le plus marqués, dans l’ordre chronologique de lecture.

Toutefois, je me permets à la fois de tricher et d’approfondir le jeu, en donnant ci-après deux listes, en l’occurrence celle des dix premiers ouvrages à avoir vraiment compté dans ma vie de lecteur, puis celle des 29 ouvrages m’ayant tant et si bien marqué que : a) je serais foncièrement différent sans eux ; b) j’en recommande plus que chaudement la lecture à tous mes amis. Cette liste de 29 ouvrages [pourquoi 29 ? allez, je vous laisse deviner] laisse sur le bord de la route un nombre invraisemblable d’auteurs extrêmement importants, mais bon, je ne peux pas aller au-delà de 29…

 

Les 10 premiers ouvrages qui ont vraiment compté pour moi

  • 1.      Olé France (un livre sur l’équipe de France de football, offert par un grand-oncle à l’été 1982, lu et relu des dizaines de fois entre 1982 et 1989)
  • 2.      Exercices de style (offert par mes grands-parents quand j’étais en CM1, je crois)
  • 3.      la collection complète des revues La Hulotte
  • 4.      La Fée des grèves (lu vers 1983 ?)
  • 5.      Topaze (lu et relu des dizaines de fois entre 1983 et 1987 – jamais vu au théâtre – découvert le film avec Fernandel beaucoup plus tard)
  • 6.      Cyrano de Bergerac (lu et relu des dizaines de fois entre 1984 et 1987)
  • 7.      le tome 1 des Œuvres complètes d’Éluard (mon premier Pléiade, pour mes 10 ans)
  • 8.      Les Misérables (acheté en 1985 à Saintes d’occasion dans la 2e édition Hetzel, dévoré)
  • 9.      le théâtre de Hugo (les 2 Pléiade, entièrement lus en 4ème)
  • 10.  L’Île verte de Pierre Benoît (circa 1986)

 

Les 29 ouvrages primordiaux, par ordre chronologique de découverte

  • 1.      Exercices de style (Queneau)
  • 2.      la poésie de Guillevic
  • 3.      le théâtre de Corneille
  • 4.      Les lubies d’Arthur (Guibert)
  • 5.      Les Regrets (Du Bellay)
  • 6.      Le pur et l’impur (Jankélévitch)
  • 7.      L’Inquisitoire (Pinget)
  • 8.      la poésie de Donne
  • 9.      Marin mon cœur (Savitzkaya)
  • 10.  Memory of Snow and of Dust (Breyten Breytenbach)
  • 11.  Macbeth
  • 12.  La voix d’Orphée (Maulpoix)
  • 13.  Great Expectations (Dickens – indissociablement de l’essai bouleversant que Belletto lui a consacré)
  • 14.  Les Démons (Dostoïevski)
  • 15.  la poésie de Cummings
  • 16.  The Web and the Rock (Thomas Wolfe)
  • 17.  la trilogie de Céline
  • 18.  Blood in the Sun (la 2e trilogie de Nuruddin Farah)
  • 19.  Der Untergeher (Bernhard)
  • 20.  Boomerang (Butor)
  • 21.  la trilogie de Beckett
  • 22.  L’Inauguration de la Salle des vents (Renaud Camus)
  • 23.  Wittgenstein’s Mistress (David Markson)
  • 24.  Le Voyage vertical (Vila-Matas)
  • 25.  les textes en prose de Woody Allen
  • 26.  les Microgrammes de Walser
  • 27.  L’Invention du beau regard (Nganang)
  • 28.  Kotik Letaiev (Biély)
  • 29.  The Enigma of Arrival (Naipaul)

samedi, 24 novembre 2012

Visions de Jéroboam

Pas de bazar dans ma vie, mais du bazar sur mon bureau — piles de livres, copies, textes à écrire ou notes à mettre au propre — c'est du propre. Lisant les poèmes torrides et abstrus de Frankétienne (masque du sexe, anus palpitant, blessure vaginale, giboune opulente, béance ovale), je voudrais cerner, plutôt que l'essor de ces épithètes récurrentes, les figures que dessine la syntaxe de chaque poème. Et on n'en finit pas, de décalquer des formes, un ciel rose, les deux néfliers ont perdu leurs feuilles en en moins de dix jours (entre le 8 et le 17, je dirais) de sorte que les fruits encore lourds, gonflés, habitant encore les branches, reflètent, à l'abri du ciel rose, la cacophonie des feuilles jonchantes, des nèfles pourries tombées à terre (tout ramassé déjà ce matin, débarqué déchèterie - de sorte que ce reflet est imaginaire, mémoriel, qu'importe). Si l'on n'en finit pas de débarquer, de claquer la langue, ou d'accorder la kalimba, pas de salut, pas d'adieu non plus.

dimanche, 18 novembre 2012

Faulkner Austen etc.

Hasards métonymiques I (La Bibliothèque)

Furent lus en anglais. En traduction au rayon des textes traduits. Bien sûr. À deux, c'est mieux, pensent aussi (mais est-ce sûr) les guerriers jumeaux masaï — un doute m'étreint.

vendredi, 02 novembre 2012

All One Page

Autoportrait caméléon 9   Depuis la nuit de samedi à dimanche, j'ai trouvé l'axe, et je sais que je travaillerai, pour le colloque africaniste de juin, sur le recueil d'essais de Breyten Breytenbach, Notes from the Middle World. Tout en le lisant assidûment, le traduisant même pour moi-même (histoire de tenter de faire oublier les derniers massacres commis par Jean Guiloineau), je n'ai pas écrit sur B.B. depuis douze ans, je pense, depuis cet article sur All One Horse.

La page sur la traitorousness m'avait mis, vendredi, la puce à l'oreille. Le chapitre splendide sur "l'Afrikaner en tant qu'Africain" a achevé de me convaincre.

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Et ne m'ont pas empêché, l'une ou l'autre, de commettre une de ces bizarres séries d'autoportraits agités (= en agitant le smartphone).

mardi, 09 octobre 2012

Nuruddin & Breyten

(billet à palindrome : le 2772ème en 88 mois)

 

Je croyais que m'attendaient, sur les étagères du salon où s'empilent (comme à la chambre à coucher) divers livres à lire, deux ouvrages récents de Ngugi et Okri — deux noms encore annoncés, avec celui de Farah, pour le Nobel, et qui ne l'auront pas —, alors que l'un de ces livres était un récent Breytenbach. Récemment, j'avais acheté ces Notes from the Middle World dont, en mon absence d'attention bibliographique continue, la parution m'avait échappé, et, tout en ignorant toujours de quelle situation verbale, bilinguale, elles avaient émané.

(Lors de notre dernière rencontre, en 2006, en deux temps, à Paris, avant le fiasco absurde des éditions du Seuil et de l'idiote perruche Anne Freyer, Nuruddin m'avait confié que, pour lui, Breyten Breytenbach était devenu à moitié fou, mais surtout complètement raciste.)

Autre souvenir, de Sandra Saayman, avec qui j'ai eu tant de plaisir à travailler, circa 2001-2004. Nous partagions l'amère désillusion d'avoir vu le Prix Nobel échoir à Coetzee, qui nous semblait, à tous deux, un bien moins grand écrivain, et un artiste à l'univers beaucoup plus étriqué que Breyten. Nous en avons parlé, un samedi midi je crois, place du Panthéon.

dimanche, 22 janvier 2012

Bon chic bon chanvre

Passant le dimanche matin à préparer mes deux cours du lundi matin, dont la séance de séminaire sur Olaudah Equiano et Ngugi, je retrouve – difficilement – dans ma bibliothèque (et, pour dire vrai, à la buanderie, où j’ai exilé il y a quelque temps tout ce qui ne sert jamais) le recueil d’articles dans lequel j’avais publié, en 2001, un article consacré à l’autobiographie d’Equiano, intitulé ‘A Slave’s Progress’.

Or, dans ce recueil, il y a aussi, très entre autres, un article de Sylvie Bauer sur Alphabetical Africa de Walter Abish. En entendant, à l’époque, la communication de cette collègue, j’avais eu très envie de lire Walter Abish – douze ans après, je n’en ai (encore ?) rien fait. Surtout, la première phrase de son article me rappelle un débat récent, sur Facebook, au sujet des abus de l’antimétabole : « L’antimétabole n’est pas belle et ses termes peuvent sembler trompeurs. » L’article s’intitule « Alphabetical Africa de Walter Abish, progrès d’un continent et continent d’un progrès ».

------ Au sujet d’Abish et des oulipiens américains, je dois noter que, trouvant sans doute que lire quatre livres en même temps n’était pas assez, j’ai commencé hier Gadsby : publié en 1939, ce roman, assez médiocre à ce qu’il m’en semble jusqu’à présent, est un lipogramme en E, et préfigure donc La Disparition.

jeudi, 03 novembre 2011

Ben Okri - Tales of Freedom (2009)

Il ne faut jamais renoncer.

Après avoir été très déçu, et même exaspéré, par Starbook, j'ai décidé de donner encore une (dernière?) chance à Ben Okri. Give it a go, lad.

J'ai acheté, le mois dernier, ses deux derniers livres, un recueil de brefs essais et d'aphorismes, et un recueil de textes de forme et de format assez hétéroclites, intitulé Tales of Freedom (2009, réédité en 2010 par Rider en édition paperback). J'ai lu, en deux soirées, ce mince volume. Il se compose d'une sorte de novella très fragmentée et théâtralisée, "The Comic Destiny", en quatre parties et un épilogue ('Beyond'), et de treize fictions très brèves dont Okri précise qu'elles appartiennent à un nouveau genre, le stoku (amalgame de story et haïku).

Sans renoncer à une forme de mysticisme vaporeux qui s'est avérée, dans Starbook notamment, la source de véritables couacs esthétiques, "The Comic Destiny", récit filé et saccadé, emprunte un certain nombre de traits à l'écriture dramatique d'un Beckett, tout en la transposant dans un non-contexte très localisablement africain. C'est une vraie réussite, et, à rebours de ce qui aurait pu être une série de tics et de tactiques, le texte parvient à surprendre, de bout en bout, et à susciter une vive admiration. Très simple et très énigmatique, "The Comic Destiny" peut être lu comme une parabole, comme un tableau, ou comme une scène d'écriture.

Les stokus sont un peu moins convaincants, globalement. Certains sont très aboutis, d'une densité magistrale - là encore, l'énigme narrative interroge, y compris sur son mystère : y a-t-il véritablement une énigme ? D'autres flanchent très légèrement, ce qui suffit à diluer quelque peu un charme qui repose sur un équilibre formel et stylistique absolument précaire, et beau de cette précarité même. Moins convaincants, globalement, ces stokus (me) rappellent toutefois Walser, Breytenbach, et les Proses apatrides. Ce n'est pas rien ------- Je dois avouer m'être arrêté au seuil d'un de ces treize textes, "The War Healer" : je me suis, à cette occasion, fait la réflexion que je déteste viscéralement le verbe heal, surtout dans sa version au participe présent, healing - n'est-ce pas dans cette détestation qu'il faut trouver l'origine de mon profond désaccord esthétique avec le précédent livre de Ben Okri, Starbook, tout en promesse de guérisons mystiques et d'harmonieuse suture ? Très attaché à mon mal, je ne veux d'aucune cure. Allez-y donc voir par vous-mêmes.

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Bonus : sur mon autre site, la traduction d'un des 13 "stokus".

lundi, 26 septembre 2011

In memoriam Wangari Maathai

Comme tout le monde, j'ai appris ce matin, par la presse, le décès de Wangari Maathai, Prix Nobel de la Paix 2004 -- sans doute l'un des choix les plus incontestables et les plus significatifs de ces dernières décennies. Afin de lui rendre hommage, je copie-colle ci-dessous un passage très fort de son allocution lors de la remise du Prix Nobel. (Un extrait de la cérémonie peut être regardé sur le site de la Fondation Nobel.)

 

 

 

Although initially the Green Belt Movement's tree planting activities did not address issues of democracy and peace, it soon became clear that responsible governance of the environment was impossible without democratic space. Therefore, the tree became a symbol for the democratic struggle in Kenya. Citizens were mobilised to challenge widespread abuses of power, corruption and environmental mismanagement. In Nairobi 's Uhuru Park, at Freedom Corner, and in many parts of the country, trees of peace were planted to demand the release of prisoners of conscience and a peaceful transition to democracy.

 

 

Through the Green Belt Movement, thousands of ordinary citizens were mobilized and empowered to take action and effect change. They learned to overcome fear and a sense of helplessness and moved to defend democratic rights.

 

 

In time, the tree also became a symbol for peace and conflict resolution, especially during ethnic conflicts in Kenya when the Green Belt Movement used peace trees to reconcile disputing communities. During the ongoing re-writing of the Kenyan constitution, similar trees of peace were planted in many parts of the country to promote a culture of peace. Using trees as a symbol of peace is in keeping with a widespread African tradition. For example, the elders of the Kikuyu carried a staff from the thigi tree that, when placed between two disputing sides, caused them to stop fighting and seek reconciliation. Many communities in Africa have these traditions.

 

 

Such practises are part of an extensive cultural heritage, which contributes both to the conservation of habitats and to cultures of peace. With the destruction of these cultures and the introduction of new values, local biodiversity is no longer valued or protected and as a result, it is quickly degraded and disappears. For this reason, The Green Belt Movement explores the concept of cultural biodiversity, especially with respect to indigenous seeds and medicinal plants.

 

 

As we progressively understood the causes of environmental degradation, we saw the need for good governance. Indeed, the state of any county's environment is a reflection of the kind of governance in place, and without good governance there can be no peace. Many countries, which have poor governance systems, are also likely to have conflicts and poor laws protecting the environment.

 

 

In 2002, the courage, resilience, patience and commitment of members of the Green Belt Movement, other civil society organizations, and the Kenyan public culminated in the peaceful transition to a democratic government and laid the foundation for a more stable society.

mercredi, 21 septembre 2011

Nuruddin Farah ――― Crossbones

Cette nuit, j’ai bien avancé dans ma lecture de Crossbones, le dernier roman de Nuruddin Farah. Délibérément, je me suis laissé quelques chapitres, histoire de prolonger le plaisir. (Les orgasmes rapides ont du bon aussi. Les orgasmes longs sont les meilleurs.)

En 2006, j’ai traduit Links, qui a été finalement publié dans une très mauvaise traduction en 2010 (Exils). En 2007, j’ai lu et relu Knots, le second volet de la trilogie « Past Imperfect ». Cette semaine (et les suivantes, sans doute), je la passe avec le troisième tome. Quelle langue ! Plus exactement, Nuruddin Farah a une langue, une écriture et une vision exceptionnelles. C’est la convergence des trois qui, à chaque fois, subjugue et donne à réfléchir.

Il ne se passe pas grand-chose, et pourtant ce n’est pas un « livre sur rien », loin s’en faut. Un livre très intense, avec des situations, des personnages d'une profondeur et d'une puissance impressionnantes.

Ce n’est pas un texte post-colonial au sens normatif ou préformaté, et pourtant il y a, dans chaque phrase, cent fois plus d’ouvertures intellectuelles sur les questions de mondialisation et la situation des pays africains que dans quinze romans de [ici, imaginer les noms de tel ou tel romancier].

Ce n'est pas un texte « formaliste », et pourtant il y a, à chaque phrase, de vraies richesses lexicales, linguistiques, poétiques.

Crossbones fait renaître le désir. J’ai le désir d’écrire sur ces textes de Nuruddin. J’ai envie de traduire Nuruddin. J’enrage à l’idée que si, demain (c’est-à-dire dans deux semaines), Nuruddin reçoit le Prix Nobel (il a déjà été short-listed deux fois, après tout), les lecteurs français n’auront rien de valable à se mettre sous la dent, à part la deuxième trilogie, magistralement traduite par Jacqueline Bardolph. Surtout, il n’y a plus d’éditeur pour s’intéresser vraiment à Nuruddin, comme jadis avec Pierre Astier. Il n’y a plus de critique littéraire qui connaisse vraiment son œuvre. J’ai proposé d’organiser, à Tours, un colloque consacré spécifiquement à cette troisième trilogie – dans notre centre de recherche, préoccupé de gender studies à la sauce fade et de questions politiques rebattues, cela ne soulève à peu près aucun enthousiasme. Depuis son divorce, je n'ai même plus de moyen de communiquer avec Nuruddin (pas d'email, plus de contact avec son agent, rien).

il n'y a pas qu'en France que les critiques ne comprennent pas (ou comprennent mal) l'esthétique de Nuruddin. La plus importante (à ce jour) recension de Crossbones aux Etats-Unis démontre cela à l'envi.

Sans doute devrais-je écrire, dans mon coin et sans songer à qui me lira, des chapitres sur cette trilogie, ou traduire les romans tout en sachant qu’un(e) incapable se chargera finalement de massacrer le texte français. C’est un peu difficile. Mais la beauté en vaut la chandelle.

mardi, 13 septembre 2011

Bribes, brimborions, bornes

17 onglets ouverts dans Google Chrome, des chevauchements des galaxies (et des chevauchements de galaxies : sons, images, mots, textes, parures, évidences). Improvizone en avril 2010, Kenneth Burke en 1966, mon fils peut jouer tranquille, après la cantine, au 1000 Bornes (vu la pluie, c'est ce que j'imagine).

À midi, après le passage du facteur, j'ai écrit : "Toutes les heures un brimborion.". Une heure auparavant, lancé dans les épigraphes, j'avais noté : "Le dos en compote, I go on hammering away at my course on Roth's AP. (Tuesday, phew's-day.)". Dans la matinée, j'ai participé à une discussion, laquelle suit un fil souvent tiré ici. Ce matin aussi, après être rentré de l'école, j'ai lu l'article consacré à Crossbones dans le New York Times, et n'ai pu m'empêcher de m'exclamer (toujours par écrit) :

Someone who writes incoherent sentences ought not to be allowed to tax Nuruddin Farah with "inconsistent plotting" and "verbose narration". Hirsh Sawhney, you missed the whole point.

 

Entre 4 murs je m'archive moi-même. Et m'échine ---- pourquoi ??

vendredi, 10 juin 2011

Petit exercice (oulipien, en quelque sorte)

 

Voici les trois premières phrases d’Adama ou la force des choses du Burkinabé Pierre Claver Ilboudo :

Pendant cinq bonnes minutes, Adama resta là, abasourdi, hagard. Puis il se mit à marcher droit devant lui, comme un automate. Il recouvrait progressivement ses esprits. (Présence Africaine, 1987, p. 7)

 

Voici à présent les trois dernières phrases du même roman :

Adama était là, figé, le visage en sueur et les traits décomposés. Le vélo qu’il avait garé dix minutes plus tôt devant la porte de l’atelier avait disparu. Et les tissus avec. (p. 154)

 

L’exercice que je propose consiste à écrire un récit dans lequel l’incipit et l’explicit seraient inversés. Autrement dit : le récit à écrire doit commencer par les trois dernières phrases d’Adama et s’achever par les trois premières phrases. À vos claviers.

 

mercredi, 08 juin 2011

Léonora Miano

 

Il y a trois semaines, j’ai lu Soulfood équatoriale. Ecriture nerveuse, plaisante, fine et drôle.

Abordé ensuite les romans de Léonora Miano (Contours du jour qui vient et L’intérieur de la nuit) : quelques belles phrases, mais dans l’ensemble l’écriture est lourdingue, le récit cousu de fil blanc, les personnages prévisibles – bref, l’ensemble tout à fait démonstratif. Me suis surpris à penser « des romans Presse-Pocket ». Déçu.

mardi, 07 juin 2011

Grozi, un Isou africain ?

 

Au théâtre qu’on cesse d’aligner les mots doublés de gestes purement illustratifs qui enfoncent des portes ouvertes. Que d’autres vibrations entrent en jeu pour nous émouvoir jusqu’au fond. Que des sons de voyelles nous frappent l’hypophyse et nous remettent en contact avec d’autres mondes. Que les couleurs agressent notre peau. Que des odeurs nous mettent de l’eau dans la bouche. Que les images nous captivent. Qu’il nous soit donné l’extase de l’explosion initiale qui créa les mondes.

Werewere Liking. Elle sera de jaspe et de corail (journal d’une misovire…). L’Harmattan, 1983, p. 101.

 

On ne fait pas mieux, de la part d’un polygraphe féru de discrépance, pour relancer la rubrique Affres extatiques.

dimanche, 06 mars 2011

Légende yorouba

Kokoro lori igi koriko.

dimanche, 12 décembre 2010

Summertime / L’été de la vie

 

Il ne m’est pas possible de revenir ici en détail sur les raisons qui font que je lis chaque nouveau livre de Coetzee, alors que cet auteur me laisse généralement sur ma faim, voire qu’il m’agace (son côté scalpel, sa forme froide et quelque peu osseuse (voire en arêtes), son éloignement de tout dérapage). Peut-être y reviendrai-je, si tant est que j’en éprouve le besoin (ici, ce me semble, je suis un peu mon seul lecteur).

Plus que les précédents, ce qui n’est pas peu dire, le troisième volet de l’autobiographie du Prix-Nobel-sud-africain-exilé-en-Australie me semble fade, bien peu de chose. Ça ne démarre pas mal, en un sens. Il nous est donné de lire quelques fragments de carnets avant les transcriptions de cinq entretiens entre un biographe fictionnel et des personn(ag)es ayant compté dans la phase 1972-77 de la vie de John Coetzee, le grand écrivain désormais décédé (double ou décalque morbide de J.M. Coetzee). C’est là une très bonne idée, dans la perspective de distanciation autobiographique (soit = pas du tout l’autofiction) qui est celle de Coetzee. Ce qui est regrettable, c’est que Coetzee n’en fait rien. Il reste à mi-chemin de tout. Aucune envolée, ou alors pas assez de sécheresse. Bizarrement, on frôle l’autocomplaisance, peut-être le seul reproche qu’on n’eût pu jusqu’alors formuler.

J’avais commencé à griffonner quelques bribes dans les marges de mon exemplaire de Summertime, tandis que C. en lisait la traduction (L’été de la vie. Seuil, 2010, traduction de Catherine Lauga du Plessis). Et je n’ai pas envie d’en faire quoi que ce soit. D’autres, beaucoup, écriront au sujet de ce petit texte bien terne. Aussi ai-je décidé de reprendre certains des passages que j’avais annotés, et de voir comment Catherine Lauga du Plessis les a traduits. Après tout, Coetzee est un fabricant de petits mécanismes textuels tellement rôdés qu’on n’y sent plus la moindre fibre ; autant le prendre à son jeu, et décortiquer des micro-fragments dans une perspective ultra-décorticante (la traductologie, dira-t-on pompeusement).

 

Agenbite of inwit. (Summertime. Vintage, p. 4).

Agenbite of inwit, remords de conscience. (L’Eté de la vie, p. 10).

Je ne savais pas du tout ce que c’était que cette expression ; je constate que la traductrice choisit de la garder telle quelle. Il doit s’agir d’une citation. La Wikipedia me permet prestement de combler mes lacunes : il s’agit en effet du titre d’un texte en prose en moyen anglais, de genre confessionnel. La traduction en anglais contemporain que propose la WP (Prick of Conscience) me confirme ce que je pensais : il doit y avoir, dans l’allusion de Coetzee, un jeu sur les connotations sexuelles (bite, wit = morsure, bite, vit). Pour lui, aussi, ce doit être une reprise de Joyce, puisque, comme nous en informe doctement la WP : « In the 20th century, the work gained some recognition when its title was adopted by James Joyce, who used it numerous times in his novel, Ulysses. In Joyce's spelling, agenbite of inwit, the title has gained a limited foothold in the English language. » On peut supposer que la traductrice française est allée fouiner du côté des traductions du texte médiéval, et des traductions d’Ulysse. Passons.

 

As for the fate of Christian civilization in Africa, they have never given two hoots about it. (Summertime, p. 6)

Quant au sort de la civilisation chrétienne en Afrique, ils s’en sont toujours moqués comme de l’an quarante. (L’été de la vie, p. 12)

L’équivalence trouvée est judicieuse – on aurait pu songer aussi à « leur première chemise », mais l’an 40 est bien vu, dans le contexte. Pouvait-on conserver une tournure négative ? Ils n’en ont jamais eu cure. Jeu de mots assez fin, mais niveau de langue trop soutenu.

 

Breytenbach […] queered his pitch… (Summertime, p. 8)

il a brûlé ses vaisseaux… (L’été de la vie, p. 15)

Elle n’a pas beaucoup cherché, là. Equivalence, oui, mais d’un autre niveau de langue. L’idée est légèrement différente : en anglais, il s’agit plutôt de quelqu’un qui met à mal une situation idéale par irréflexion, sans les connotations bravaches du français (jeter son bonnet par-dessus les moulins ?). Souvent, d’ailleurs, l’expression ne s’emploie pas de façon réflexive. On pourrait envisager : il s’est mis dans le rouge / il a franchi la ligne jaune / il s’est tiré une balle dans le pied / il a scié la branche sur laquelle il était assis. En quelque sorte, dans le texte français, Coetzee-le-narrateur est beaucoup plus admiratif du geste de Breytenbach que dans le texte anglais. En anglais, Coetzee-le-narrateur intègre le point de vue raciste de l’opinion afrikaner officielle. C’est beaucoup plus intéressant.

 

… he swarthily handsome, she delicately beautiful… (Summertime, p. 8)

… lui séduisant et basané, elle d’une beauté délicate… (L’été de la vie, p. 15)

Un cas d’école. Adverbes qu’il est impossible de calquer, qui appellent des transpositions. La traduction est un modèle.

 

… the muzak… (Summertime, p. 21)

la musique d’ambiance… (L’été de la vie, p. 29)

Pas d’autre choix, sans doute, que cet étoffement. Quoi d’autre ? La musiquette ? La soupe ? NON. C’est frustrant, quand même.

 

Mister Prod (Summertime, p. 22)

Il est trop long d’expliquer pourquoi l’interlocutrice du biographe surnomme ainsi John Coetzee. Toujours est-il que la traduction

… ce picador à la manque… (L’été de la vie, p. 31)

est absolument enthousiasmante. Coetzee tiendrait-il, en Catherine Lauga du Plessis, une traductrice si bonne qu’il ne la mérite pas ?

 

… nothing but a clumsy accident, the act of a Schlemiel (Summertime, p. 25)

… rien d’autre qu’un accident, une maladresse de Schlemiel (L’été de la vie, p. 34)

Pas d’autre choix que de conserver le xénisme, le terme yiddish. Contre ce choix, il y aurait l’argument suivant : la littérature en langue française n’est pas traversée par le yiddish dans les mêmes proportions que la littérature en langue anglaise (surtout avec les textes américains). Mais cet argument ne tient pas, pour deux raisons clairement repérées :

  1. Le texte français est une traduction, ce qui est connu du lecteur.
  2. Le yiddish est une des langues de référence possible de tout texte littéraire, quelle qu’en soit la langue.

Il y a une autre raison, plus spécifique : --- 3. Il y a un écho sémiotique évident avec le célèbre conte (ou bref roman) d’Adalbert von Chamisso, Peter Schlemihl (une histoire de double).

Aussi, sur un plan linguistique : --- 4. Coetzee fait dire ce mot à Julia car il s’agit aussi d’un terme afrikaans (et même néerlandais).

“Only something that, being a schlemihl, he'd known for years: inanimate objects and he could not live in peace.” (Thomas Pynchon. V. 1963, p. 37)

 

Excitement all around, an envelope of libidinous excitement. From which I purposely excised myself. (Summertime,pp. 26-7)

Tous baignaient dans l’excitation, tous pris dans une excitation libidineuse. Quant à moi, je me tenais à l’écart. (L’été de la vie, p. 36)

Dans la première phrase, l’étoffement au moyen d’un verbe conjugué n’était peut-être pas évitable. Il était possible de risquer une dilution, plus proche stylistiquement du texte-source : Partout tout n’était qu’excitation, la gangue libidineuse impudique de l’excitation.

L’adjectif impudique serait bien meilleur ici, d’un point de vue rythmique. Mais le rythme n’est pas tout.

 

Ce qui est regrettable, c’est d’avoir effacé, dans la deuxième phrase, l’adverbe purposely (qui n’est pas purposefully), mais surtout de n’avoir pas conservé la paronomase excite/excise. Quand c’est une femme qui dit s’être tenue à l’écart d’un système social proche de l’échangisme, le recours au verbe excise myself (« m’exciser ») n’est pas banal. Il s’agit d’ailleurs d’un emploi très « limite » par rapport à l’usage en anglais.

 

‘Once,’ he repeated, cementing the lie. (Summertime, p. 29)

« Une fois », a-t-il répété, s’enferrant dans son mensonge. (L’Eté de la vie, p. 39)

Outre mon obsession très récente pour le ciment – qui est un motif agissant de ce chapitre, la 1ère interview – je m’étais demandé comment traduire cela. Il s’agit d’une parole qui scelle un mensonge : le mensonge est en béton, au moins pour celui qui le profère (et, d’une manière performative assez habituelle chez Coetzee, pour son interlocutrice aussi). L’expression française s’enferrer dans son mensonge (modulation avec changement d’image : ciment è fer) a d’autres connotations, me semble-t-il. A tout prendre, j’aurais opté, moi, pour scellant ainsi son mensonge.

(Remarque tout à fait annexe : a-t-on oublié, aux éditions du Seuil, les règles typographiques de base pour la présentation des dialogues en français ??? Il semble que tout le roman soit imprimé selon les conventions typographiques anglo-saxonnes, avec multitude de guillemets ouvrants et fermants en tous sens. Du grand n’importe quoi. Mais il est vrai que je cherche peut-être la petite bête, vu que j’ai de bonnes raisons d’en vouloir au Seuil, et notamment à la grande chamane et brasseuse de vent Anne Freyer.)

 

[Je me suis arrêté là, pour le moment, de l'exploitation traductologique de mes annotations. Il y a moins de petits ticks dans les pages qui suivent, de toute façon. J'ai lu pour lire, pour finir, pour voir, pour m'agacer encore de cette médiocrité froide.]

 

jeudi, 09 septembre 2010

Ténèbres à midi

"Des herbes poussent ça et là, et nous avançons en zigzag."

(Ténèbres à midi, p. 112)

 

Vous sentez le sol se dérober sous vos pieds. Tapis vert, et le pont Wilson, pavoisé multicolore, n'a jamais été aussi prêt de chuter encore sur ses piles.

Après Sols de Laurent Cohen (texte très fort sur lequel il faudrait écrire (voilà bien une rengaine de ces carnets)), j'ai lu le dernier roman de Théo Ananissoh, Ténèbres à midi, avant d'enchaîner sur "le Mathias Enard". Théo Ananissoh est écrivain en résidence à Neuvy-le-Roi, of all places. Notre équipe de recherche va peut-être le rencontrer, lui faire tenir une ou deux conférences d'ici décembre (cela reste à confirmer).  J'avais lu Lisahohé lors de sa sortie, en 2005, et avais été frappé par ce ton quelque peu nostalgique, à la Naipaul, et décalé, atypique, dans la production littéraire africaine, essentiellement politisée ou sociale, encore aujourd'hui il faut bien le dire.

Ténèbres à midi est plus fort encore, d'une certaine manière. Il s'agit d'un récit en deux parties : le narrateur, Togolais vivant en Allemagne (et double ambigu de l'auteur), rencontre un conseiller du président avec qui il sympathise le temps d'une soirée parce que, contre toute attente, cet Eric Bamezon, fraîchement rentré d'Europe lui aussi, se confie à lui, et tient des propos pleins d'amertume sur la mauvaise gestion politique d'une Afrique qu'il qualifie de "dégueulasse". Dans la nuit qui suit, Eric Bamezon se suicide, et la deuxième partie consiste, non en une enquête, mais en un approfondissement, par le narrateur, de la figure du suicidé -- notamment lors d'une visite impromptue et magnifiquement décrite à la cour du roi Béhanzin.

Ce bref roman laisse une impression de malaise, car il met les lecteurs européens habitués à lire des textes postcoloniaux face à leurs contradictions en insistant sur le désir de fuite et de migration des Africains, lié à l'incapacité gestionnaire des élites post-coloniales ; le discours impliqué n'est pas loin de redorer le blason de l'époque coloniale, tout en faisant porter la culpabilité principale de l'ère esclavagiste sur les rois africains eux-mêmes... On est donc à cent lieues des discours habituels ou convenus sur la responsabilité de l'Europe, sur les demandes de réparations financières, ou sur les peuples colonisateurs qui ont entravé l'accès à l'indépendance... Selon toute vraisemblance, Théo Ananissoh, à qui demeure la possibilité de se draper derrière le fait que les avis égrénant le roman sont des propositions idéologiques portées par des personnages, n'a pas que des amis dans le milieu littéraire (et au-delà) des expatriés.

Lorsque le narrateur rend visite à la veuve, il demande à voir la bibliothèque d'Eric Bamezon, où deux rayonnages entiers sont consacrés aux oeuvres de Naipaul (cf supra). Pour qui avait déjà lu Lisahohé (cf supra, re), cela n'a rien d'étonnant. Et c'est peut-être dans la volonté affichée, mais pourtant à peine esquissée dans Ténèbres à midi, d'écrire les paysages que l'ombre du grand V.S. Naipaul porte le plus :

Au temps de Guezo ou de Glèlè, il n'y avait pas d'écrivain pour regarder la nature -- les hommes et les paysages ; j'écris donc ce récit avec le désir conscient de suppléer un peu  à l'exceptionnelle indigence des ancêtres. (p. 110)

 

Que penser alors, du point de vue des stratégies narratives et de leur sens, de ce texte qui reste si allusif sur les lieux et les paysages, dans leur chair même ?

 

Théo Ananissoh. Ténèbres à midi. Paris : Gallimard, "Continents noirs", 2010.

 

mercredi, 09 janvier 2008

Ben Okri / Starbook

Sans doute ai-je tenté pour la dernière fois de lire un roman de Ben Okri. Depuis la polylogie inachevée consacrée aux « aventures » – je place ce terme entre guillemets, car rien, au sens propre, n’advient – de l’abiku Azaro, son œuvre a pris une tournure par trop déroutante. Le précédent opus, In Arcadia, mêlait maladroitement mysticisme animiste et histoire de l’art européen, mais d’une façon qui renouvelait le genre romanesque. Cette fois-ci, le modèle du conte yorouba délayé sur 420 pages ennuie profondément.


D’une grande patience (ou conscience professionnelle ?), j’ai tout de même lu Starbook en entier – j’avoue toutefois avoir lu les 120 dernières pages en diagonale et donc en moins d’une heure. Dans Starbook, Ben Okri ne parvient pas à retrouver le fragile mais splendide équilibre qui faisait le succès de The Famished Road, et, dans une moindre mesure déjà, des deux romans qui en constituaient la suite (Songs of Enchantment et Infinite Riches).


Sur la technique, rien à redire : la structure du roman est très riche et très complexe (200 chapitres répartis en quatre parties d’inégale longueur, selon des multiples de 11 ou de 13 (26 + 78 + 74 + 22 = (8 x 13) + (4 x 13) + (4 x 11) = 200), la manière dont l’histoire du prince malade se noue à la jeune fille de la tribu des artistes est efficacement mené, et les différents ressorts possibles des mythes – ainsi que leurs paradoxes et leurs contradictions – savamment explorés. Toutefois, la sauce ne prend pas, et Okri s’embourbe dans une litanie d’abstractions mystico-kitsch qui le rapprochent plus de Paulo Coelho, hélas, que d’Amos Tutuola. Le long développement sur le vent blanc et les « trous » (gaps) appuie pesamment sur les aspects historiques du mythe (traite négrière), sans pour autant en approfondir les enjeux.


Comme je commençais à avoir quelques réticences à propos de l’œuvre de Ben Okri, j’ai abordé ce livre avec circonspection, mais désireux de voir « ce que ça donnait », « où il en était », car, jusqu’à présent, chaque livre d’Okri recelait de très belles pages, des trouvailles stylistiques, voire des questions irrésolues. Dans Starbook, encore, il y a de belles pages (par exemple, la vision du héron et de la mascarade, pp. 33-43), quelques belles phrases (par exemple, le redoublement de l’emprunt lassitude/malaise dans la description du vent blanc, p. 242), et même des énigmes narratives (comme le rôle du je rare), mais tout cela noyé dans un tel fatras allégorique qu’il n’y a pas grand-chose à espérer des livres suivants.


On peut retenir, comme l’un des thèmes essentiels de Starbook, le lien entre créativité et oubli (qui m’a longtemps taraudé, cf mes années oxoniennes) : “They believed it was important to forget for a civilization to be quantumly creative.” (p. 311)


Okri propose aussi, dans certains chapitres, une vision très puissante de l’art, notamment dans le chapitre II. 46, dans lequel les manque(ment)s de l’art du Mamba permettent de définir en creux l’esthétique des Maîtres :

“It did not have what they called shadow, or dark life, or hidden light. It was substantial, but it did not have the lightness of that which can writhe, coil and move effortlessly. It had power, but not simplicity, or sadness. It had strength, but not weakness, the weakness that all living things have. It had glory, but not heart. It amazed the eye, but not the vision. It did not set the masters dreaming.” (p. 170)



 

Autrement qu’en creux, et au sujet du Maître, le père de l’héroïne, Okri a défini, dans le chapitre II. 42, sa conception du geste artistique :

“The master conceals his work even when the work is evident. The master reveals only that which is the least of him. That which is taken for the works of the master are often his cast-offs, his rejects, his second thoughts, his diversions, his red herrings, his false trails, meant to mislead those who seek only the normal, the evident, the superficial power, the material power, the form and structure of the world, those who seek worldly mastery and fame. These the master traps in the labyrinths of false achievements.” (pp. 162-3)



 

Quoique l’on puisse – autant que dans le reste du livre – s’agacer des tonalités magiques et du style tout en paradoxes et antithèses, il me semble que l’on trouve, dans la conception de l’art proposée dans ces pages, ce qu’il y a de plus intéressant dans l’œuvre d’Okri – ce mélange de retour à l’animisme et d’universalisme déconstruit. Malheureusement, dans Starbook, contrairement à ce qu’il était parvenu à accomplir dans la polylogie inachevée (ou trilogie sans dénouement ?), Okri n’a pas trouvé la juste mesure.

mardi, 04 décembre 2007

No blamocracy, please...

L'hebdomadaire Courrier international propose, cette semaine, à la page 33, deux articles d'opinion relatifs à la situation actuelle du Liban. L'un, signé Ghassan Charbel, a été publié dans al-Hayat et s'intitule, dans cette version française, "La honte d'être libanais". L'autre, signé Pierre Akel, a été publié dans Shahaf, et s'intitule "L'incompétence du French Doctor". Tandis que Ghassan Charbel se livre à une attaque en règle contre Michel Aoun, Pierre Akel impute, lui, une part non négligeable des problèmes actuels à la médiation ratée de Bernard Kouchner.

Comme, de ces deux articles, je me livrais à une "lecture flottante", pour reprendre l'expression du psychanalyste et critique André Green, j'ai été frappé par l'absence de toute critique un peu constructive, ou, à tout le moins, englobante. Quand je traduisais Yesterday, Tomorrow. Voices from the Somali Diaspora de Nuruddin Farah (Hier, demain. Serpent à plumes, 2001), je me rappelle m'être arraché les cheveux pour traduire blamocracy, dans le dernier chapitre. Après avoir été tenté par un semblable néologissme (reprochocratie ? pas très beau), j'ai fini par opter par une périphrase qui étoffait blamocrats en "rois de la réprimande", ou quelque chose dans ce style-là.

Dans ce très beau passage, Nuruddin explore en effet la responsabilité collective de tous les Somalis dans le naufrage de la nation au cours des années 1990. Il écrit en substance que, dès que l'on écoute les discours des uns et des autres, on s'aperçoit qu'il n'y a jamais d'autocritique : "the self is never to blame". J'ai songé qu'on pourrait transposer cette idée aux deux articles d'opinion que je cite plus haut, et qui, si fins soient-ils par ailleurs, évitent d'évoquer l'idée de responsabilité partagée : c'est toujours la faute des Syriens, de Michel Aoun (qui, de fait, n'a pas un bilan très glorieux) ou de Kouchner (que je n'estime pas beaucoup)...

Je me souviens des Moi volatils des guerres perdues et de Sous le ciel d'Occident, deux romans de Ghassan Fawaz, excellent romancier libanais francophone, dont on peut dire, pour le coup, que sa matière littéraire est pétrie de ces ambiguïtés, se nourrit du jeu complexe des responsabilités partagées. D'où il ressort que la littérature est, comme souvent, tellement supérieure au journalisme...

dimanche, 02 décembre 2007

Aux flammes sombres de Djibouti

Nouvelle écoute, après des mois d'abandon, de Dark Flame, le disque d'Uri Caine inspiré de compositions et lieder de Mahler. Toujours pas convaincu. Il faudrait réussir à oublier qu'il y a Mahler derrière, et ne l'écouter que comme un disque de Caine... et encore, serait-ce suffisant ?

Pourtant, j'avais adoré le double album inspiré des Variations Goldberg : c'était en 2002 ; on me l'avait prêté. Si ça se trouve, j'aimerais moins aujourd'hui.

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La conférence que je dois prononcer cet après-midi à l'Espace Vinci, dans le cadre du Festival des Langues et des Cultures, est prête. Il s'agit d'une sorte de déblayage pour néophytes, de quoi donner envie au public (sans doute peu nombreux) de découvrir certains écrivains djiboutiens. Je vais surtout lire des extraits d'Abdourahman Waberi. J'ai (pompeusement) intitulé cela Djibouti, l'écrit abouti.

lundi, 15 octobre 2007

La Tour de bambou

Dans la cosmogonie des Madi, en Ouganda, Ori est le dieu créateur de toutes choses. Doué d'ubiquité et d'omniscience, il ne se préoccupe guère de ce que font les hommes. Il vit dans les cieux ; c'est là que vivait aussi l'homme, autrefois.

Un jour, pour une raison obscure, l'homme et la femme furent expulsés du ciel. (Selon certaines versions du mythe, ils ont trébuché.) Une fois sur la terre, ils se sont mis à engendrer une nombreuse descendance. Les dieux ont alors fabriqué une corde en cuir de vache pour maintenir les liens ; de temps à autre, les dieux venaient festoyer et danser chez les hommes, et vice-versa.

Cela dura jusqu'au jour où l'hyène coupa la corde avec ses dents.

Les hommes tentèrent alors de retrouver le chemin des cieux en construisant une tour en bambou, mais la tour, trop haute et trop fragile, s'effondra.

 

(Adapté de : "Ori and the Rope of Cows' Hide" .

In Harold Scheub. A Dictionary of African Mythology. Oxford University Press, 2000.)

jeudi, 19 avril 2007

Avènement ou rémanence des nationalismes ?

The Novel and the Politics of Nation Building in East Africa, publié par le critique et essayiste Tirop Peter Simatei il y a déjà quelque six années, trace un parcours rigoureux des littératures post-coloniales est-africaines. Après un premier chapitre, assez classique, qui remet la question du nationalisme et de ses expressions littéraires dans le contexte spécifique des pays étudiés (Kenya, Ouganda) et d’un fanonisme revisité, Tirop Peter Simatei aborde plusieurs auteurs essentiels, en particulier Leonard Kibera, dont le très beau roman Voices in the Dark méritait bien cette réhabilitation. Simatei montre bien comment les désillusions de la génération de l’Indépendance viennent hanter le texte fictionnel : œuvre nourrie de paradoxes, d’oxymores et de multiples messages ironiques ou ambivalents, Voices in the Dark vaut surtout par l’impossible conciliation d’une critique des nouvelles élites nationales et du point de vue élitaire adopté par le romancier : est-il possible de persister à vouloir construire l’identité nationale si l’on livre par ailleurs un portrait subversif de la nation kenyane des années 1960 ?

De ce point de vue, le cas de Ngugi wa Thiong’o est exemplaire. Si l’étude des symboles politiques est fouillée, elle n’apporte pas un éclairage très neuf sur le grand romancier. Matigari reste, de fait, l’un des textes qui souligne le mieux la confiscation du pouvoir par des autorités néo-coloniales issues des luttes anti-coloniales. Sans doute le « monologisme » et le manichéisme de Ngugi  – des traits caractéristiques de son esthétique et de son idéologie –  ne correspondent-ils pas tout à fait à la libération esthétique que Tirop Peter Simatei appelle de ses vœux : on sent l’auteur de cet essai plus à l’aise avec des auteurs tels que M. G. Vassanji ou Peter Nazareth, qui constituent des figures intermédiaires.

Le chapitre 4, qui est consacré à Vassanji, « l’Asiatique », et le chapitre 5, intitulé « The Multiracial Project », sont certainement les meilleurs de l’ouvrage. Simatei livre plusieurs analyses d’une grande finesse, en particulier dans sa lecture de The Gunny Sack, le premier roman de Vassanji. Déracinés, sans identité stable, sans « africanité » immédiatement reconnaissable ou indéniable, les Asiatiques furent les oubliés de la décolonisation. En n’évitant pas les sujets sensibles, comme la participation de certains Asiatiques au commerce négrier, Vassanji propose un modèle nécessairement complexe et dynamique de la construction nationale. Il faudrait que les jeunes générations admettent les erreurs du passé sans y revenir incessamment : vœu utopique ?

Si Vassanji s’intéresse aux trajets individuels (ce que confirme partiellement son dernier roman publié, Amriika), Peter Nazareth et David Rubadiri insistent surtout sur la corruption politique des années 1970, ce qui leur permet d’expliquer les violences, les exactions, et même les expulsions prononcées à l’encontre des Asiatiques. Une fois encore, la faute en revient au modèle colonial, qui est resté la référence majeure des nouvelles élites.

Le chapitre 6 s’intéresse (tardivement ?) à la question des revendications féminines et aux problèmes spécifiques d’une vision féministe des constructions identitaires nationales. Simatei se situe dans la lignée idéologique « douce » de théoriciennes telles qu’Obioma Nnaemeka, qui parient sur l’interaction, le dialogue, et une « politisation » modérée. Les trois romans sur lesquels il appuie l’essentiel de ses analyses sont Coming to Birth et The Present Moment d’Oludhe MacGoye, ainsi que The Invisible Weevil de Mary Okurut. Dans ces trois textes, la libération nationale passe par une prise en compte polyphonique de multiples points de vue : le bilan est tout à fait amer, dans la mesure où les conflits de pouvoir de l’époque post-coloniale semblent avoir accru les inégalités et multiplié les fractures psychologiques.

En fin de compte, ce que proposent la plupart des textes étudiés par Simatei, c’est une pluralité d’angles d’approche de l’idée de construction nationale, à rebours des modèles hégémoniques néo-coloniaux des années 1970 et 1980. Il est certainement regrettable que l’auteur ne livre cette piste bakhtinienne qu’en dernier lieu, au détour d’une conclusion sommaire (deux pages !) : les concepts de dialogisme et d’hétérogénéité, si hâtivement lancés, auraient sans nul doute permis d’approfondir encore la réflexion. Autre regret : que la Corne de l’Afrique et la Tanzanie n’aient pas été conviées à cette étude des littératures est-africaines.

 

SIMATEI, Tirop Peter. The Novel and the Politics of Nation Building in East Africa.

Bayreuth: Bayreuth African Studies 55, 2001. 186 pp.

mardi, 20 mars 2007

Nuruddin Farah on PBS

Bien sûr, il faut lire Nuruddin Farah.

Pour ceux que je bassine depuis si longtemps avec ce remarquable écrivain somalien de langue anglaise, voici un petit lien vers une interview récente. En cliquant sur le lien Streaming Video, juste en haut de l'article et à côté de la photo de Nuruddin, vous pourrez le voir & l'entendre en action.

mardi, 21 novembre 2006

Against the Day / Wizard of the Crow

Aujourd'hui paraît aux Etats-Unis le nouveau roman de Thomas Pynchon, Against the Day, un gros pavé très alléchant de plus de mille pages. Le titre, à lui seul, est au confluent de nombreuses références poétiques et philosophiques, sans même évoquer l'influence possible de Seize the Day, à la fois traduction anglaise du carpe diem horatien et titre d'un roman de Saul Bellow.

Je vais le commander, tout en sachant que j'ai d'autres colosses qui peuplent ma table de chevet, dont Wizard of the Crow, le dernier roman de Ngugi wa Thiong'o, dont j'ai commencé la lecture hier soir avant de m'effondrer entre les draps, et qui démarre très fort. J'avais quelques appréhensions, pour diverses raisons, mais il semblerait que les échos mitigés que le roman a reçus, tant auprès de l'éditeur américain, dans un premier temps, que des critiques, par la suite, aient été peu fondés... à moins que le texte ne s'effondre aussi après quelques pages (ou centaines de pages, car Wizard of the Crow avoisine les 800 pages, et l'essoufflement est un risque).

 

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Entre autres chantiers laissés en plan (ou plans laissés en chantier), il y a Le Livre des mines. (You're making a note of it just for yourself, lad !)

lundi, 09 octobre 2006

Exposition Henri Gaden

Vendredi s'achèvera, à la Bibliothèque d'Anglais-L.E.A. de l'Université François-Rabelais (site Tanneurs) la très belle (mais trop brève) exposition de 30 photographies de Henri Gaden. Il s'agit d'une partie de l'exposition qui avait été présentée en 2001 au Salon du Livre de Bordeaux.

(Nota, pour plus d'informations sur Henri Gaden : le texte de préface d'Anne-Laure Jégo se trouve en ligne ici.)

 

Des 335 clichés sur plaque de verre stéréoscopique légués par les héritiers de Henri Gaden à la ville de Bordeaux dans les années 70, trente sont ici présentés. La plupart sont d'une très grande beauté : le photographe, administrateur colonial en Afrique de l'Ouest, a saisi des fragments de cérémonies, de conversations, des visages solitaires (vire solaires), des groupes d'enfants, sans parler de la capture de Samory Touré, à laquelle il a participé, selon ses fonctions d'alors. J'aime beaucoup les portraits d'individus seuls, et notamment une très belle Africaine saisie au vol d'un sourire. Le Portrait de Samory Touré après sa capture (n° 3056-57) est très impressionnant, pour ne rien dire de l'image intitulée Colon français et Africaine (Beyla) (n° 3066-67), où se lisent toutes les ambiguïtés de ce qu'il est convenu d'appeler, par un bel euphémisme, "l'aventure coloniale".

La rencontre de ces deux personnes n'a rien d'improbable : le cadrage, qui centre le regard sur l'Africaine, semble témoigner de la joie de cette femme, mais, comme il ne faut pas oublier que le photographe est un officier colonial, toutes les hypothèses sont permises. Rencontre mi-joyeuse mi-gênée ? Signe d'une vie quotidienne assumée, où la ligne de partage entre Blancs et Africains n'est jamais absolument fixe ou figée ? Simple moment d'harmonie ? Savant calcul idéologique du photographe ? Bien entendu, cette image nous renvoie à nos propres fantasmes, nos propres jugés ou préjugés.

 

Caverne et jeu d'ombres (n° 2976-77) est trop esthétisant, d'une certaine manière. Je lui préfère, et de très loin, ce petit bijou de photographie narrative qu'est l'image (références non notées, silly me!) de quatre hommes dans une salle vide : l'un est debout, un autre assis sur une chaise, un assis à l'arrière sur une sorte d'estrade, un enfin, torse nu, au premier plan, le dos tourné au photographe. Trois chapeaux coloniaux sont posés sur le sol. Que font-ils là ? Qu'ont-ils l'air d'attendre ? La différence entre le nombre de chapeaux et celui des sujets photographiés ne laisse pas d'intriguer : j'ai cru voir que le personnage au fond, assis sur l'estrade, avait une casquette à visière. On pourrait aussi imaginer, à l'extrême rigueur, que le personnage vu de dos, torse nu, soit une femme... Laissons dériver l'imagination...

 

lundi, 18 septembre 2006

Du Niger au golfe de Guinée, 18 septembre 1888

Il y a deux ans bientôt, une correspondante (que j'ai rencontrée depuis) m’avait offert, pour mes trente ans et à mon immense émotion, le récit de voyage du capitaine Binger, Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi. Il s’agissait de la réédition en un seul volume (Société des Africanistes, 1980) des deux tomes parus à l’origine en 1892, et marquée d'une longue dédicace à l'encre rouge sombre. Je me suis plongé illico, mais en plusieurs séances, dans cet ouvrage finalement savoureux et passionnant, malgré un très grand nombre de réticences que, pour faire bref, je qualifierai d’idéologiques et qui, loin d’être formulées a priori dans ma petite tête, naissaient surtout au fur et à mesure de la lecture. Toutefois, il faut reconnaître que, pour un militaire entreprenant un voyage d’exploration dans le contexte de la France coloniale de la fin du 19ème siècle, Binger est relativement subtil, et même qu’il parvient souvent à une étonnante neutralité.

Alain Ricard m’avait dit un jour que les récits de voyage écrits par les premiers explorateurs, et, dirons-nous, singulièrement au 18ème siècle, étaient nettement plus justeset moins obscurantistes, à l’égard des peuples visités, que ceux du 19ème siècle.

 

Aujourd’hui, c’est sans doute l’heure de citer – car il n’est jamais trop tard, et les chiffres ronds pèsent trop lourd – le premier paragraphe de l’entrée du 18 septembre 1888, qui témoigne d’un désir d’observation aussi neutre que possible, et sur un point très intéressant :

 

Ce matin de bonne heure nous sommes réveillés par une violente tornade, la première de cette année ; elle fut accueillie avec joie par tout mon personnel, car c’est un indice certain de la prochaine fin des pluies d’hivernage. (Chapitre XI, tome 2, p. 61)

 

À Tours, pourtant, nulle tornade.

lundi, 11 septembre 2006

Abdourahman Waberi...

... fait son entrée dans le Petit Robert ! Félicitations, mon ami !

(À Berlin, où il se trouve, il a dû fêter ça dignement.)

lundi, 28 août 2006

Dire qu'il y a une semaine je me demandais sérieusement si j'avais encore le goût des carnétoiles...

Hier, je vous signalais l'existence du nouveau blog (photographique) de Tinou. J'en remets une couche en vous signalant que la manière la plus séduisante, à mon avis, de découvrir l'ensemble de ces images est de passer par le module des archives mensuelles, sinon guette la pléthore.

Par ailleurs, j'ai laissé, sur deux de ses très belles images de Sousse, deux commentaires qui pourraient constituer deux fragments de mon autobiographie africaine : I et II.

Sinon, il faudrait que je toilette la rubrique (ci-contre à droite) des blogs amis, et y ajoute, enfin, celui de Baptiste Coulmont, déjà remarqué dans ces pages, et où je m'excite un tantinet ce jour d'hui.

Regards d'Afrique

Je ne parle pas souvent d'Afrique dans ce carnétoile. Un peu mon jardin secret, et mon terrain professionnel. Aujourd'hui, je voudrais vous signaler l'existence d'un très beau site, Regards d'Afrique : son auteur, Antoine Doyen, est parti, selon ses propres termes, "à la rencontre du cinéma en Afrique". Il y a de très belles photographies, même si on attendrait un peu plus de "reportages" au sens fort (ou ne les ai-je pas trouvés ?).

vendredi, 23 juin 2006

Parisiens premiers

Il y a principalement deux choses qui rendent fous les citoyens des pays "occidentaux" : l'idée qu'un événement culturel est "exceptionnel" et la gratuité. En croisant ces deux choses, on risque de frôler la catastrophe, ou la cohue.

Cohue ?

À en croire la radio, la file d'attente autour du musée du quai Branly atteignait, au début de l'après-midi, les trois heures, par une chaleur que l'on imagine d'autant plus suffocante que l'été est toujours plus insupportable dans les grandes villes.

L'été ?

C'est le premier jour d'ouverture au public du Musée (anciennement des Arts Premiers et prochainement (à ce qu'on dit) Jacques-Chirac), et, pour les trois premiers jours, l'entrée est gratuite.

 

Arts premiers ?

Je me rappelle que, quand nous vivions à Beauvais et que nous nous rendions régulièrement à Paris, fréquemment le dimanche mais pas exclusivement, nous avons souvent décidé de visiter telle ou telle exposition temporaire dont, cette "saison"-là, parlait le Tout-Paris. Devant des files d'attente qui excédaient souvent la demi-heure, nous avons maintes fois tourné les talons pour nous "rabattre" sur les collections permanentes de tel ou tel musée.

Pourquoi cela ?

Premier principe : on ne va pas dans un musée pour attendre, auparavant, au mileu d'une foule compacte, et ce même assez longtemps.

Deuxième principe : on ne va pas dans un musée pour voir des œuvres, si belles fussent-elles, à travers deux ou trois rideaux de spectateurs (dont vous êtes (cf Didier Eribon dans la mémoire vive)).

 

Arts...

Sans être spécialiste des arts dits "premiers", cela fait un certain temps (une petite quinzaine d'années) que je m'y intéresse, à l'art africain en particulier. Dans les années 1990, j'allais souvent au Musée Dapper, avant sa rénovation (décevante). Les pièces étaient le plus souvent vides, alors que les objets exposés présentaient autant d'intérêt que ceux de la collection rassemblée dans le musée du quai Branly.

Pourquoi les pièces étaient-elles vides ?

Parce que le Musée Dapper ne faisait pas la une des journaux, que les expositions temporaires n'étaient pas considérées comme un "événement" exceptionnel, et que, de surcroît, il n'était pas question de gratuité.

 

Quai Branly...

Bien entendu, vu la richesse des collections, j'irai visiter bientôt ce musée. Seulement, je ne pourrai pas dire : "J'y étais ! " (Traduction : j'y étais, à attraper un coup de sang dans la canicule, en attendant trois heures pour ne rien voir au bout du compte.)

mardi, 31 janvier 2006

Pagli d'Ananda Devi

La note qui suit a été écrite en janvier 2002 et publiée sur le site Exigence Littérature. Je la publie dans ce carnet à l'occasion de la parution d'un nouveau roman, non encore lu, d'Ananda Devi.

 

Ce récit brûlant qui se transforme en roman torrentiel, pluie diluvienne autant que lexicale, est avant tout l’histoire d’une affabulation. On pourrait insister ici sur la figure féminine marginale, caractéristique des derniers romans d’Ananda Devi et si représentative de ce que Gilbert et Gubar nomment la folle du grenier (‘the madwoman in the attic’, la femme claustrée et contrainte au silence, version féministe de la “folle du logis”). Mais d’autres l’auront fait, sans doute.

Claustrée, Daya, que tous et toutes nomment “la Pagli” (la Folle), l’est assurément. Dans la première partie, elle ne parvient à nouer une histoire d’amour puissante, idyllique et métaphysique, avec Zil, le pêcheur, qu’en se sauvant de la demeure matrimoniale, “maison de sucre glace” ou, en créole, “gato lamarye”. Dans la deuxième partie, une fois sa relation extra-conjugale et surtout hors-normes éventée, confiée aux rumeurs et aux “mofines” (les commères), elle se voit enfermée dans un poulailler d’où, provoquant rageusement un déluge de pluie, elle attend le retour de Zil. La première page de l’antépénultième chapitre se charge d’ajouter une pierre à l’édifice littéraire des femmes claustrées : “Je suis l’emmurée vivante. […] Je suis entombée, embourbée, incarcérée en moi-même.” (p. 147)


En quoi, donc, la Pagli est-elle une affabulatrice ? C’est une narratrice dont l’idylle semble si magique, et surtout si abstraite, que le lecteur ne manque pas de trouver un deuxième sens au surnom, et au titre du roman : désireuse de s’inventer sa propre histoire en toute liberté, Daya/Pagli est une absolue fiction, car tout, dans ses propos et ses aventures, est fantasmatique. Jamais vraisemblable, quoique toujours saisissante, c’est une “figure”, un “antipersonnage” au sens où l’entend Xavier Garnier dans son récent essai (L’Eclat de la figure. Berne : Peter Lang, 2001).

Le comble de la supercherie intervient au moment où Zil, le pêcheur, projection des fantasmes de la narratrice, et surtout de ses frustrations, prend la parole. Ou plutôt : lorsque Daya fait parler Zil, car, au regard d’une polyphonie bien factice, Zil parle comme Daya, d’une même voix, à l’unisson. Ainsi, Zil, dont le récit soulignait l’attachement à la réalité et le refus des propos métaphysiques chers à la Pagli (voir en particulier pp. 71-72), livre lui aussi des propos emphatiques et abstraits : “Sans le don que tu m’as fait de toi, je ne serais qu’un homme à peu près, un homme à demi qui ne sait pas ce que c’est que d’être homme.” (p. 145).


En ce sens, à l’instar d’une silhouette dans un théâtre d’ombres, Zil est une pure projection d’un récit monologique, clos puisque voué la claustration. Zil, “île” promise, est l’appel du large, de l’extérieur, du Dehors, mais il n’est saisi par le texte qu’au mépris de sa particularité. Toutes les tentatives pour le “dire” (et même pour le faire parler) sont confinées au système intériorisé de la narratrice. Ananda Devi réalise ainsi une prouesse, en prenant à revers des décennies de production romanesque “phallogocentrique” et en faisant du sujet masculin un objet de discours, objet de passion certes mais principalement objet passif, silencieux. Si l’on suit les analyses d’Annie Anzieu, le phallogocentrisme consiste à “ramener tout système de compréhension au sexe masculin” (La femme sans qualité. Paris : Dunod, 1989, p. 74). A l’inverse, Devi fait émaner tout le système d’expression du sexe féminin : du sexe, c’est-à-dire de l’espace intime de Daya.

Annie Anzieu écrit plus loin dans son essai éclairant : “L’écriture féminine remplace pour la femme la gestation, ou la continue. Elle apparaît souvent comme le résultat d’une sublimation de la relation à un être aimé.” (La femme sans qualité, p. 88) Comment mieux expliquer le discours ventriloque mis en place par Daya, mais aussi l’épigraphe de Pagli : “Tout roman est un acte d’amour” (p. 9).


Récit d’une affabulation tout autant que d’un affolement, Pagli se nourrit d’une irrationalité toute théâtrale. Symptomatiquement, d’ailleurs, au “Nous” collectif et anonyme des “autres”, signal de l’exclusion bien-pensante (p. 130), s’oppose le Nous des amants, Je sublimé et porté en quelque sorte à la puissance deux, fausse extériorité : “Cette chose qui m’espace sous ma peau, qui la détend et la respire et y glisse de l’intérieur, c’est toi, Zil.” (p. 79).
Pour dire l’intériorité blessée de sa narratrice, Ananda Devi n’a d’autre recours que de construire un roman expressionniste, dans lequel les couleurs, pour prendre un exemple marquant, témoignent d’une crise brutale de la représentation. Ainsi, lorsque Zil s’adresse à Daya pour raconter leur rencontre : “Tu étais enveloppée de gris. Tu contredisais les couleurs qui t’entouraient.” (p. 143)


Les couleurs sont ce que la voix narrative en dit, sans symbolisme convenu et sans entre-deux. Le “noir véritable” est “un noir qui aveugle comme des larmes de sang et qui est l’annihilation de toute lumière” (p. 51). Même les adjectifs et substantifs usuels peinent à décrire les couleurs : “Le ciel est devenu couleur de violence. Cette teinte violette est rare et reconnaissable entre toutes.” (p. 122) La violence n’a pas de couleur connue, et, en même temps, elle se voit assigner une place particulière dans le spectre coloré : le violet, qui allitère si bien avec elle. La teinte violette est d’ailleurs reprise en fin de roman pour décrire un ciel nocturne : “La nuit se dilate et strie le violet du ciel.” (p. 150)

Affabulation expressionniste, Pagli est, tout autant qu’un roman ou qu’un acte d’amour, un cri, une longue imprécation, savant mélange de violence et de mélancolie. Plus réussi formellement que le roman précédent d’Ananda Devi (Moi, l’interdite. Paris : Dapper, 2000), il constitue une porte d’entrée privilégiée dans l’univers particulier de la jeune romancière mauricienne.


DEVI, Ananda. Pagli. Paris : Gallimard, 2001, 168 pp.

dimanche, 29 janvier 2006

Temps de chien (Nganang)

 Temps de chien s'inscrit dans une tradition africaine clairement balisée : il y est question d'un quartier populaire et misérable, Madagascar, situé dans les faubourgs de Yaoundé, et de la vie de ses habitants. Les thématiques habituelles du roman suburbain s'y trouvent : misère, alcoolisme, mélodrames hauts en couleur, corruption politique. C'est, par ailleurs, un conte philosophique ; on y trouve un narrateur candide et observateur, dont le regard s'affine progressivement jusqu'à devenir cynique. Pris entre ces deux traditions (réalisme social, conte philosophique), Nganang ne tranche jamais, ce qui fait la force de son livre.
   En donnant la parole à un chien, Nganang prenait de nombreux risques, mais le roman évite les écueils en ne sombrant jamais ni dans l'anthropomorphisme, ni dans des jeux linguistiques faciles. Tout en accordant une grande importance à la palabre, Nganang ne multiplie pas les “indigénismes”. Tout, dans l'écriture, est question de dosage : à cet égard, ce livre est un modèle.
   Bref, Temps de chien, qui avait tout, a priori, pour être un roman raté, est un roman merveilleusement réussi.


 

Le narrateur est un être à part, à l'identité indéterminée ; il erre et déambule dans les “sous-quartiers” ; il vit dans un monde où la violence politique fait incessamment irruption… Autant le dire, et malgré les différences majeures séparant ces deux livres, Temps de chien fait penser à La Route de la faim de Ben Okri. Certes, il manque la dimension imaginaire et épique, si caractéristique du romancier nigérian, mais Nganang développe la même approche des questions politiques. Ainsi, dans le premier chapitre, la scène du suicidaire appelle la comparaison : même regard pseudo-objectif, même mythification. Mimi Minor rappelle Madame Koto. Mboudjak est, comme Azaro, partagé entre l'identification au “Nous” de la foule et l'aventure en solitaire : “Mes aboiements embaumaient le chaos des hommes. Je ne savais plus ce que je disais. J'étais pris dans le mouvement, moi aussi.” (p. 64). Ainsi, le texte, vertueux et voltairien, tombe incidemment dans le délire, dans la parole folle, les “étiennements bancals” (p. 71). Le discours policé de Mboudjak, chien philosophe et observateur cynique, est sans cesse gagné par une langue subversive et envahissante.
   Le discours canin se développe alors dans l'interstice périlleux qui sépare, d'un cheveu, la raison de l'exubérance. Romancier, le chien Mboudjak voudrait se garder des mots, notamment de ceux de Panthère, un vieillard palabreur et hâbleur. Pari-paradoxe difficile à tenir :


Je recherchais dans la viande du monde la dureté de l'os, la partie la plus sûre du festin de la vie, et il faisait danser ses hallucinations dans la rue. Réaliste, il me fallait être: réaliste. Et il inventait visiblement la réalité des choses selon sa convenance! Un manipulateur du réel, le petit vieux était. Mais voilà: bia boya alors? Avec ce petit vieux, oui, surtout avec lui, la cour du bar de mon maître devenait une natte de paroles, un entrecroisement de commentaires, un bouillonnement d'emphases, une explosion continuelle de superlatifs, un perpétuel défi de grandeur, oui: une somme de mille folies s'entrechoquant. (p. 110)


 

Réalisme garder : c'est le mot d'ordre. Mais, quand le matériau vire au désordre, ‘on va faire comment, alors?’ (c'est la traduction, proposée en note dans le roman, de “bia boya alors?”).
   Se méfier des discours ne signifie pas, pour autant, abandonner le style. Au contraire. Nganang invente une palette étonnante de variations stylistiques, de l'usage immodéré et savoureux des notes (qui deviennent par instants partie intégrante du récit, cf p. 78) à la construction d'échos secrets :
Des rires fusèrent ci et là. Parfois une voix admiratrice crissait. Je n'y prêtais pas attention. Je me voyais nu dans la rue. Ma maîtresse, elle, devait être aux nues. Elle avait sa vengeance sur tous ceux-là qui jamais n'avaient vu en elle rien d'autre qu'une vendeuse de beignets, me disais-je. (p. 103)
 

   Temps de chien pose, comme tous les grands romans africains, la question de la fiabilité des signifiants. Perdu, au début du livre II, dans les sous-quartiers, Mboudjak cherche son maître, Massa Yo. Un coq lui apprend alors qu'il y a “des milliers de Massa Yo dans Yaoundé, et que lui seul en connaissait déjà six” (p. 189).
   De façon plus intéressante, lors d'une altercation entre une femme et un vendeur d'arachides, les mots du lexique sont réduits (ou élevés?) à un sens performatif, sans aucun rapport avec leur signifié :


“ — Toi, tu es une bordelle de ton état, dit le vendeur d'arachides.
­— Energumène, dit la femme en sevrant son gosse pour mieux répondre.
— Bordelle !  dit encore le vendeur d'arachides.
— Abracadabra !  dit la femme.
— Bordelle ! ” insista le vendeur d'arachides.
Et l'autre sortit le mot du siècle : “Anticonstitutionnellement ! ” (p. 221)


 

Le mot du siècle n'est pas seulement le plus long du dictionnaire : il prend un tout autre écho dans un contexte de dictature…!
   Nganang multiplie ainsi les scènes à mi-chemin du burlesque et de la satire politique, comme lors de la tentative de suicide d'une femme sous un bus à l'arrêt (pp. 204-206), ou du retournement de situation invraisemblable qui permet à un homme pourchassé par tous de devenir “le miraculé du marché” (pp. 228-229). Le roman se termine pourtant sur une note forte, puisque c'est l'assassinat de Takou, gamin des rues et fils du Docta, par le Commissaire, qui donne le signal de l'émeute, “main de rage” (p. 293) et “rumeur régicide de la rue” (p. 295). La dimension mythique, que l'on croyait bannie du récit, prend alors le relais pour s'imposer et donner a posteriori tout leur sens à plusieurs scènes-clefs du livre. Ainsi, les personnages, miteux ou pathétiques, sont transfigurés le temps de l'émeute, en particulier le Docta, devenu père “soudain avec la mort de ce gamin qui lui avait été jadis abandonné” (p. 286).


 

    Temps de chien est un grand roman critique, tant du point de vue de la satire politique — toujours judicieuse, jamais appuyée —  que de la liberté laissée au lecteur : de nombreuses pistes restent ouvertes, et c'est au lecteur, in fine, d'opter pour le point de vue “réaliste” — maintes fois réaffirmé, quoique de façon ambiguë —  ou pour une lecture plus idéologique. En des temps où le roman contemporain s'abîme souvent dans un collage superficiel saluant “la fin des idéologies”, c'est faire œuvre salutaire que de proposer, comme Nganang, un livre de cette trempe, qui n'est ni un pamphlet ni une belle coquille vide.

 

 

NGANANG, Patrice. Temps de chien. Paris, Le Serpent à plumes, 2001, 304 pp.

(Article originalement publié en 2001 sur le site Exigence Littérature.)

jeudi, 26 janvier 2006

Hommage à Richard (Au vent la lettre II)

Namibie...

Algie...

Corolle infinie ?

Encore la Namibie.

 

La nostalgie du balanin.

 

lundi, 23 janvier 2006

Le démon de l’association

De la table du déjeuner, une longue giclée d’orange sanguine atteignit le plancher, en parquet flottant. Peu s’en fallut que les grosses gouttes rosées ne tâchassent mon chandail (qui s’en serait remis) ou l’une des innombrables copies d’examen qui jonchaient la table, hâtivement repoussées pour permettre au tâcheron de se sustenter. L’image de ces gouttes vastes et violentes, que j’essuyai d’un coup de chiffon vigoureux, fit naître devant mes yeux quelques réminiscences de Kill Bill, vu tout récemment. En dépit de l’inévitable distanciation que provoque le mélange grossier d’humour décalé et de parodie propre à Tarantino, la violence de ce film demeure, et m’a choqué, sans doute comme pour C., qui avait pris à cœur certaines scènes de Casino : dans ce cas précis, le génie de Scorcese avait fait, de mon côté, passer la pilule.

 

Ces quatre ou cinq gouttes d’orange sanguine venaient clore, en point d’orgue, un repas fruste mais délicieux qui avait pour charnière trois œufs sur le plat ; il se trouve, pensais-je en faisant la vaisselle et en regardant, pour une énième fois, la reproduction de l’une des versions de la Vierge de Munch qui est collée à l’un des carreaux au-dessus de l’évier, que j’avais écrit, adolescent, un mauvais poème dont l’image principale était l’analogie, pour un prisonnier devenu anorexique et anémique, entre le jaune d’œuf servi à la cantine et le sang de son crime.

 

La carte postale qui représente cette Vierge peinte en 1895, achetée en 1998 à Paris lors de la grande exposition consacrée au Fauvisme en Europe, a longtemps orné l’un des côtés de l’étagère de bois blanc fabriquée par mon grand-père maternel, et qui servit, dans notre appartement puis notre maison de Beauvais, de séparation entre salon et salle à manger.

 

La vaisselle faite, j’écrivis les quelques bribes de phrase qui devaient me rappeler l’essentiel de ce billet à l’encre rouge (celle dont j’usais pour corriger les copies d’examen que n’avaient pas effleuré les gouttes de jus sanguin), puis, la cartouche faisant flic, à l’encre verte.

 

 

………

En écoute (en boucle) : « Rag » de Julien Jacob (album Cotonou. Wrasse Records, 2005. WRASS 138)

samedi, 03 décembre 2005

Shikwati, suite

Je partage les réticences de Livy tant vis-à-vis des simplifications sur le vaste sujet de l'aide au Tiers-Monde, que du messianisme assez explicite de l'article que j'ai copié-collé plus tôt dans la journée, et où l'on célèbre assez étonnamment un seul homme.

De toute évidence, l'auteur de l'article "oublie" de rappeler certains faits essentiels concernant l'aide aux pays africains, en particulier les plus durement financiers. Sur la question de l'Afrique de l'Est, j'ai tendance à trouver que les medias et beaucoup d'Africains eux-mêmes ont tendance à tourner leurs regards vers l'ouest et à oublier certaines zones d'Afrique de l'Est. Un exemple criant est le manque de discussions vraiment profondes et d'actions des structures (pan-)africaines elles-mêmes dans le conflit du Darfour.

So the East African bias does not bother me on that one...

En hommage à James Shikwati

One Kenyan man's mission: free Africa from yoke of aid

By Abraham McLaughlin | Staff writer of The Christian Science Monitor
December 2nd, 2005


KALAWANI, KENYA – With a few radical ideas and a band of scrappy followers armed with hoes and pitchforks, a self-taught economist from Kenya is trying to set Africa free - liberate it from the billions of dollars in aid it receives every year from rich countries.  The US alone spent $3.3 billion on aid to Africa last year. But James Shikwati - along with an increasing number of Africans - argues that rich-nation aid often ends up fostering a welfare mentality that mires Africans in dependence and sloth.

With famine and food aid currently on the rise in Africa, his critique is timely and tough. "We need to grow up," Mr. Shikwati says of Africa. "But if daddy" - the West and its aid groups - "is always helping, when will we?" In this famine-prone area of eastern Kenya, he's begun a hunger-fighting project that involves changing attitudes, not doling out money or food. He's encouraging traditional farmers to think like entrepreneurs and develop their own new methods and tools. And he's persuading agribusiness firms to view residents here not as famine victims but as potential customers. By connecting producers and suppliers, he aims to jump-start new markets, and break dependence on food aid.

And Shikwati isn't alone in challenging the Western aid system. "Donors need to abandon the idea that the solution to Africa's problem is money," argues Andrew Mwenda, a Ugandan economist and radio talk show host. "In fact, money may be Africa's Achilles heel." Shoveling food and money into Africa "makes African governments lose the incentive to invest in long term solutions," he says.

But Shikwati knows his ideas need to be proven. That's where the farmers come in. Driving through the region, past tin-roofed shops with Coke signs everywhere, he muses, "If agriculture companies were as aggressive as Coca-Cola, everyone would eat." Local farmers cultivate tiny plots with ancient methods. He says of them: "We are pushing for people to own the problem - so they can come up with solutions."

Many NGOs operate here - and Kenyan politicians come to hand out Western-provided food in return for votes. Politicians and aid organizations have created a system that "encourages laziness," says Aaron Kitaka, vice-chairman of the Kalawani Mwanzo Self-Help Group, which Shikwati's Inter Region Economic Network helped start. "A farmer knows the government will bring food, so he doesn't work." So group members like David Muthoka are trying new approaches. This year, after joining the self-help group and getting new ideas, for the first time Mr. Muthoka bought hybrid seeds to mix with the cheaper, less-hearty variety he's long used on his two-acre plot. He also plans to buy as much commercial fertilizer as he can afford - to add to the natural fertilizer he gets from his two cows.

He hopes the small investments will bring a better crop, so he can save money to buy more high-quality seeds next year and eventually become a commercial farmer, not just a lone man tending his tiny plot. Indeed, the self-help group aims to leverage its growing bargaining power to extract lower prices from seed sellers next year. The group also aims "to come together to create a bait for the seed companies," explains Shikwati.

"More and more we're diversifying into small-holder areas" like Kalawani, says Peter Veal, head of Syngenta East Africa, a division of a Swiss agribusiness giant. For such firms, adjusting to this market requires flexibility and creativity. One shift: Downsizing seed-pack size. Poor farmers have money, Mr. Veal says, but not enough to buy 10-pound seed bags. Next year he expects to sell one-pound bags, which will enable him "to access the money in people's pockets much better." He and other executives are also brainstorming about how to nurture this market. Unlike NGOs, though, the corporate motive isn't charity but long-term self interest. And that, Shikwati says, makes a difference. Companies are more attentive to locals' needs, he argues, and more committed to a long-term presence. It's a premise many take issue with - saying companies are liable to exploit poor farmers. Either way, Veal knows he'll have to be patient. The move into these areas "is going to really impact on our bottom line," he says confidently, "but maybe not until 2010."

Meanwhile, NGOs in Africa are increasingly scrambling to meet pressing crises that can't be ignored while longer-term programs like Shikwati's take root.

lundi, 17 octobre 2005

Afrique, quand?

Je voudrais, pour donner un tour de vis à ce carnétoile, me contraindre à écrire chaque jour, ou, à défaut, toutes les semaines, une note sur un auteur africain. C'est vrai, quoi! A faforo! Je me prétends africaniste et je ne parle quasiment jamais ici de littérature africaine, ou de politique, d'histoire, d'anthropologie.

Mais c'est que j'ai du retard sur plusieurs pans de mon travail, et même dans mes blogs (Cours 2005 est très incomplet), pour ne rien dire du roman  Avril déjà dérape, qui attend sans doute, pour décoller, les calendres grecques. Avec ma compagne qui ironise sur mes prises d'écriture, c'est le bouquet!

lundi, 10 octobre 2005

Ironie des images

Tandis que je photographiais, samedi, au château de Cinq-Mars la Pile, cette inscription dans les douves, le Cameroun était éliminé de la participation à la Coupe du Monde de football.

medium_cameroun_a_cinq-mars.jpg

Bonne chance quand même au Togo et à l'Angola!

jeudi, 29 septembre 2005

Gueule tapée (2)

Glané, dans LE FRANÇAIS EN AFRIQUE Revue du Réseau des Observatoires du Français Contemporain en Afrique, l'entrée suivante, concernant le mot varan:

varan, n.m. Spéc. V. IGUANE*. (Varanus niloticus et varanus exanthematicus). Reptile saurien. Il en existe deux espèces : le varan du Nil = varan d’eau = gueule* tapée, de plus grande taille et le varan des terres. Medza était une femme d’une quarantaine d’années, velue comme une brosse, la peau rugueuse comme celle d’un varan adulte… (Allogho-Oke, 1985 : 55). Nombreux sont ici les lézards dont l’un est d’importance : c’est un grand saurien, le varan du Nil, qui est de la famille des iguanes et que l’Afrique connaît sous le nom, impropre d’ailleurs, de « gueule-tapée* ». (Briault, 1926 in Merlet, 1990 : 324). Les reptiles tels que les [.] varans [.] sont observés prenant un bain de soleil [.]. (Le Cri du Pangolin, n°11, 1994).
SYN. : gueule* tapée, iguane*

Il existe de nombreux contes africains dont le protagoniste est la gueule-tapée. Pas fichu d'en retrouver sur le Net, mais je vous en dénicherai un ou deux d'ici peu dans ma bibliothèque.

Je signale par ailleurs l'interview de James Gaasch dans laquelle il est, incidemment, question du quartier de la Gueule Tapée.

***

En écoute: la poussière et le vent / et le balayeur passe / jaune phosphorescent (Gérard Manset. "Le coureur arrêté", 2004)

Jeudi, en milieu de matinée

Je suis très content du travail que je viens de faire, à savoir la préparation de la séance de séminaire de demain. J’interviens, pour quatre séances, dans le master 2 de sciences du langage (option B, centrée, dixit la responsable, sur la diffusion du français dans des contextes et auprès de publics "spécifiques"), où j’ai proposé d’étudier le roman d’Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé. Le plus amusant, c’est que je trouve ce roman très faible par bien des côtés, nettement moins bon que les autres de l’auteur, et que je l’avais assez sévèrement critiqué lors de sa parution. Mais il se trouve que, pour des étudiants plus intéressés par l’aspect linguistique que par les finesses poétiques, mais aussi à titre d’introduction à certaines caractéristiques du discours littéraire africain (parodie de l’oraliture, jeu sur les différents registres, polyphonie, etc.), ce roman est tout à fait exemplaire. Me voici donc embarqué, pour huit heures, dans cette aventure.

vendredi, 16 septembre 2005

Un épisode, vieux de 34 ans, dans l'histoire de la Françafrique: l'assassinat de Germain Mba

C'est ici.

mercredi, 07 septembre 2005

Jean-Gilles Badaire, le crâne et la glu

 

[A partir d'une première ébauche, vendredi 2 septembre]

 

 

Samedi dernier (27 août), nous avons visité l’exposition rétrospective de Jean-Gilles Badaire, peintre dont je n’avais jamais entendu parler mais qui affirme une œuvre pleine à la fois de constance et de diversité. Je ne sais pas trop si j’ai le droit de mettre en ligne une image, mais je voulais vous donner un aperçu : il me semble que la piètre qualité de mes photos d’amateur ne viole pas la loi sur les droits, et, dans tous les cas, peut susciter le désir, chez mes rares lecteurs, de mieux connaître cet artiste, voire d’acheter certains de ses livres ou des nombreux ceux (dits livres d’artistes, ce phénomène de mode qui participe, chez lui, d’une vraie conviction esthétique et d’un réel dialogue avec les écrivains) auxquels il a participé. Quoi qu’il en soit, c’est de ce désir de partage et cette volonté de faire connaître son œuvre que naîtra, sur l’écran, à partir de demain, une série de reproductions photographiques d'oeuvres. Si M. Badaire vient à passer par ici, et qu’il souhaite le retrait des images, je m’exécuterai aussitôt, bien évidemment.

 

Ce préambule procédurier passé, voici le vif. L’exposition présentait, dans l’ensemble des salles du premier et du deuxième étages du château de Tours (soit une dizaine de grandes pièces (non, vraiment il faut que vous visitiez ce lieu superbe!)), des œuvres représentatives des différentes séries picturales ou phases de l’œuvre, sans compter, bien entendu, maintes vitrines où étaient exposées des livres d’artistes.

 

La salle que C. a préférée est celle où sont présentées les « pages de carnet », qui comptent certes d’indéniables réussites, mais auxquelles je préfère les grandes toiles achevées, surtout celles que travaille le motif de l’ossature, du squelette, du crâne. Grands et lumineux lambeaux, vertigineux vestiges qui disent la cruauté du corps, ces peintures s’attaquent à un aspect passablement rebattu et connu de l’art contemporain, mais avec une fraîcheur qui m’a donné une sensation de véritable nouveauté. Voir une image de squelette avec le sentiment d’une expérience entièrement nouvelle, ce n’est pas évident.

 

Par exemple, la toile carrée Pot, piment et tête de mort est d’une fort belle facture, composition très juste, très resserrée, le crâne exorbité semblant se fondre dans le vase comme en un effroyable sablier noir sur la gauche et d’un blanc tavelé sur la droite. Le fond, ocre et gris, souligne le passage du temps, avec cette inimitable ligne noire diffractée qui parcourt ce fond de gauche à droite, se divisant en deux à droite du crâne et constituant une ébauche de récit.

 

Des portraits de femmes, je retiendrai la sublime Fille qui se branle, beaucoup plus proche de Klimt ou Soulages, en un sens, que de Schiele (peintre que je n’aime pas) — ou aussi cette énigmatique Louttre, mystérieuse par son titre, bien sûr, avec ce redoublement du t, mais aussi par sa posture, son visage dérobé, obscur, ténébreux et d’où sourd pourtant une force presque joyeuse.

 

Un pan entier de cette exposition est consacrée à ce que je suis tenté de nommer la période africaine de Badaire, où, sans sombrer dans l’exotisme, ou la référence convenue à certains mythes de l’esthétique occidentale (masques, scènes rurales), Badaire réinvente l’ocre, le gris, la matité des peaux, des contours, des cieux. Bien entendu, cela me parle, comme on dit si vilainement, et je signale aussi que la collaboration continue et plurielle du peintre avec l’écrivain Joël Vernet est liée à ce désir d’Afrique.

Il a aussi signé, chez Fata Morgana, une édition illustrée du texte célèbre de Marcel Griaule, Greniers dogons

 

 

..................... Autant dire que c’était une belle exposition, et que je vous conseille de guetter de prochaines apparitions de cet artiste. Prolongement possible : le "catalogue", qui est un véritable livre - Marc Blanchet. Jean-Gilles Badaire. Le temps qu'il fait, 2005.


jeudi, 01 septembre 2005

Varia, varia… le travail attendra

J’aurai bientôt mon nouvel ordinateur portable ; il faut seulement que je prenne une poignée de demi-heures pour faire le tour des deux ou trois magasins susceptibles de m’intéresser. Je pourrai enfin installer sur cet ordinateur le logiciel de dictée et de transcription de la voix que m’a passé Arbor, et dont il m’avait fait, fin mai, une démonstration tout à fait convaincante sur son ordinateur.

Je dois me remettre sérieusement au travail, aussi et accessoirement. Pourtant, je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup arrêté, car ce carnet m’a tenu en constant éveil intellectuel. En outre, je n’ai jamais autant écrit en si peu de temps, treize semaines à peine. (Il y a quelque chose à tirer de cette constatation.)

Je dois donc, dans les quelques jours qui viennent :
* prendre des repères pour mon cours d’UE libre sur l’humour britannique (dont on ne peut savoir encore s’il existera bel et bien – et, s’il a lieu, les cours commencent le 26 septembre!)
* choisir l’ensemble des textes de thème que je veux soumettre à la sagacité de mon groupe de 3ème année (nouveau cours)
* idem pour le cours d’analyse littéraire de 3ème année (nouveau cours également)
* idem pour le cours de traduction & lexicologie appliqué aux domaines techniques et financiers (pas un nouveau cours, mais je n’aime pas rabâcher)
* refondre mon cours de CAPES-agrégation sur The Good Soldier

Cela pour l’enseignement. Je vous épargne le détail des tâches administratives, qui n’ont pas vraiment cessé de peser sur mes épaules, grâce au courrier électronique (!). Côté recherche, il y a du pain sur la planche, avec deux articles à rendre, un dont le délai es archi-dépassé, sans doute irrattrapable.

Il faudrait (mais cela, ce sera pour le printemps prochain) refondre deux articles ébauchés et non achevés, et les proposer à des revues américaines. L’un est dans la lignée de ma communication de mars dernier à Reims (sur le roman d’Amos Tutuola, The Witch-Herbalist of the Remote Town. L’autre est ce texte encore approximatif sur le second roman de Jamal Mahjoub, qui servit de point d’ancrage à ma communication lors de l’atelier Littératures post-coloniales de mai 2004 à Saint-Quentin-lès-Yvelines.

En revanche, il faudrait, dès avant l’hiver, remettre en chantier la publication des actes du colloque Fantasizing Africa.

Je m’aperçois souvent, relisant par hasard des pages de ce carnétoile (au hasard des commentaires déposés par les internautes, that is), que je ne parle pas du tout de l’Afrique, ni surtout de la littérature africaine, dont – à l’exception (notable) de quelques lectures du mois de juillet – je me suis tenu un peu éloigné ces temps-ci, pendant la période d’écriture de ce carnet. C’est un manque criant, dont la béance me frappe beaucoup, t qu’il faudra songer à combler. Comme j’ai décidé de ne me contraindre en rien et à rien lors de ces travaux d’écriture, ce n’est pas grave. Mais cette pensée est là, telle une ritournelle, et il fallait la consigner.

Un simple clic sur le lien qui mène aux notes de la catégorie Affres extatiques suffirait, je pense, à confirmer cette béance.

……………

En écoute : Four for Trane (Archie Sheep Sextet, 1964)

jeudi, 25 août 2005

Point (le)

Le mois d'août aura été bien irrégulier, sur tant de points, par tant d'aspects. Je ne peux, dans la stérilité actuelle, que vous inciter à consulter le très riche blog d'Alain Mabanckou.

dimanche, 14 août 2005

Usine à gaz

Toujours impossible d'écrire des commentaires, aussi m'interrogerai-je ici, à la faveur de la note de Philippe[s] sur l'exposition L'Homme et les masques, que je n'ai pas vue mais dont j'avais déjà eu quelques échos, sur la présentation (dont Philippe[s], pour sa part, se félicite (ou par laquelle il se dit intrigué, intéressé, fasciné?)) côte à côte de masques rituels africains et de masques à gaz militaires. Quoique me situant plutôt du côté d'une approche esthétique qu'anthropologique des masques africains, je pense que toutes les confluences et tous les rapprochements ne sont pas idéologiquement fondés. Enfin, c'est une première réaction. Il faudrait plus ample réflexion, et surtout... voir l'exposition!

Du nerf

Bon, dans la mesure où mon ordinateur n'a pas encore rendu l'âme, autant renoncer à essayer de régler ses lenteurs et se concentrer sur l'écriture. Je vais essayer de tenir ma promesse.

Dans l'immédiat, la note de Livy relative à son fils vous en dira assez long sur ce bel âge de quatre ans, qui apparente le bel Idris à notre A. superbe. Je partage son inquiétude face à certains programmes pour enfants, émissions ou films, et reste pantois de voir que Le Livre de la Jungle de Disney ne semble susciter aucune critique, aucune interrogation, ne serait-ce que le fait que la voix et le chant de l'orang-outang, qui dit "vouloir devenir un homme" ait été alors confié à un chanteur de jazz noir, Louis Prima. Je crois d'ailleurs que Le Livre de la Jungle 2 a d'ailleurs repris le même schéma, dans la mesure où la version française a confié ce rôle de l'orang-outang à Houcine, l'éphémère nullité de la Star Academy.

Le fait que, dans le fond, ce genre de phénomène ne semble poser aucun problème à l'immense majorité des citoyens, même cultivés, est pasablement déroutant. Merci, Livy, de mettre le doigt sur ce point sensible.

dimanche, 24 juillet 2005

Au ZOO d’Asson : le Musée de Madagascar

Ce petit parc zoologique — qui abrite surtout des volières d’oiseaux exotiques, des lémuriens, des petits singes, mais aussi cinq espèces différentes de gibbons, mais où j’ai vu, pour la première fois, fort actif, un petit panda — s’enorgueillit de deux superbes serres ou verrières absolument inutilisées, mais aussi d’une bâtisse peinte de blanc et de rouge, dont l’écriteau suivant énonce l’identité :

« Ce bâtiment ressemble à une case traditionnelle de la côte Est de Madagascar. Sous le regard bienveillant du Président de la République Philibert Tsiranana, père de l’Indépendance, vous découvrirez de nombreux objets authentiques en provenance de la Grande Île. Vous verrez, entre autre [sic], une très vieille statue qui ornait un tombeau du sud de l’île (don de Mr TSIEBO Calvin [re-sic], vice-président de la République, lors de sa venue au zoo d’Asson en 1968). Dans la deuxième pièce se trouve une collection de minéraux et de peintures malgaches.»

Mais ce musée était fermé.

jeudi, 21 juillet 2005

Famine au Niger

Ce n'est pas que ça m'amuse de vous orienter vers ce genre de lien. Mais si peu de Français sont au courant...

Togo

Concernant la situation au Togo, une dépêche d'Associated Press, datée d'avant-hier, peut en donner une légère idée. Alors, alarmiste ou alarmant?

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At Least 150 Said Killed in Togo Violence
By THE ASSOCIATED PRESS
Published: July 19, 2005

LOME, Togo (AP) -- Togo security forces and allied militia fighters have killed at least 150 people since April elections, Amnesty International said in a report released Tuesday. The London-based rights group said witnesses told investigators of bodies being buried or dumped in morgues anonymously and that the number of people killed is likely to be ''much, much higher.''
Justice Minister Jean Abi Tchessa was skeptical of the report, telling The Associated Press: ''We are waiting to see where and when all those people were killed in Togo.'' At least 22 people were earlier confirmed killed in violence since April 24 elections won by Faure Gnassingbe, son of the late 38-year dictator Gnassingbe Eyadema.
Togo's opposition cried balloting fraud and citizens took to streets in many neighborhoods in the capital, Lome, and elsewhere in the country. Security forces moved into the streets and the ensuing violence caused 40,000 refugees to flee. Amnesty said the human rights violations caused by security forces and military-trained militia included extrajudicial killings, kidnappings, arbitrary arrests and torture.
Togo slipped into crisis in February when Eyadema, one of Africa's longest-reigning strongmen, died and the military installed his son in the presidency. Gnassingbe bent to intense international pressure and arranged the elections.


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Pour ne pas rester sur une note trop tragique, pathétique ou géopolitique (ces trois termes ne sont-ils pas vaguement synonymes?), j'écrirai prochainement une note sur quelques écrivains togolais.

jeudi, 14 juillet 2005

Soudan: soyons optimistes

Ci-dessous article du NEW YORK TIMES...

Onetime Enemies Join Forces to Lead Sudan on Rocky Road to Peace

By MARC LACEY
Published: July 10, 2005

NAIROBI, Kenya, July 9 - Sudan elevated a former rebel leader on Saturday to the vice presidency of the government he had long tried to overthrow, a merging of onetime combatants into a single leadership that took Sudan another step away from decades of war.

In an elaborate ceremony in Khartoum, the Sudanese capital, President Omar Hassan Ahmad al-Bashir appointed John Garang, leader of the Sudan People's Liberation Army, as his top deputy. The two longtime enemies waged one of Africa's longest-running civil wars, which caused an estimated two million deaths before a cease-fire accompanied the signing of a peace agreement in January.

But analysts cautioned that Sudan's challenges remain formidable. Power-sharing experiments in countries like Congo, Somalia, and Burundi are fragile, underscoring the brittle nature of such pacts and the fact that the hard work of nation-building begins when the hoopla that follows peace agreements settles.

Still, there was plenty of celebration in Khartoum as the old foes came together at the presidential palace to herald a new start for a country that has experienced far more war than peace since its independence from British-Egyptian rule in 1956. On Friday night, an estimated one million people packed into a central square to welcome Mr. Garang, who last visited the capital 22 years ago.

Besides sharing political power, the government and the southern rebels have agreed to divide up the region's oil wealth, merge their armies and hold a referendum in six years to let southerners, who are predominantly Christian and animist, decide to whether to secede from the rest of Sudan, which is mainly Muslim.

"There's a lot that has to go right for this to work," said David Mozersky, a Sudan analyst at the International Crisis Group, a Brussels-based research institution that follows conflict zones throughout the world. "We can be happy that Sudan has reached this point, but it's too early to celebrate and to consider this an end to the conflict."

Despite the truce between the Sudanese government army and Mr. Garang's southern rebels, skirmishes continue between the rebels and militia groups in the south allied with the government. Rebels have also emerged in eastern Sudan with their own grievances against the government.

Then there is the conflict in the western Darfur region of Sudan, which has drawn international condemnation because of the government's heavy-handed tactics against the civilian population. Peace talks between the government and two groups of Darfur rebels, held in Nigeria, produced a declaration of principles this week but no comprehensive settlement.

"The peace process between north and south must be made irreversible, which it will not be unless it takes root in the east and in the west as well," said Kofi Annan, the United Nations secretary general, one of numerous foreign dignitaries on hand for the ceremony.

Oil remains a source of tension between the government and the Garang-led southerners. Mr. Garang's rebel movement began in 1983 after Chevron discovered oil in the area straddling the country's north and south. Southerners argued that the revenue was only benefiting the north.

The biggest challenge of all may be meeting the expectations of southerners, who are tired of war and eager to see their dismal lives change for the better. Despite commitments of substantial amounts of foreign aid, southern Sudan's needs are profound. The area lacks roads and even basic infrastructure. Diseases wiped out in most other parts of the world continue to thrive there, like guinea worm and river blindness. "We are starting from point zero," Mr. Garang said in a recent interview with Al-Sharq al-Awsat, a newspaper in London. He added: "We in the south have not seen development from the time God created Adam and Eve."

Mr. Garang, 60, is a burly, bearded academic with a fiery temper and a way with words. From the southern Dinka tribe, Mr. Garang speaks English and Arabic, enabling him to bridge the country's language gap.

Although rebels-turned-politicians are commonplace in Africa, Mr. Garang may be one of the few with a doctorate, which he earned in Iowa State University's agricultural economics department. He also attended a United States Army infantry officer's course at Fort Benning, Ga.

His rebel movement has been criticized by human rights organizations for abuses that included summary executions, arbitrary detentions and stealing from civilians. Now the challenge will be transforming that rebel group it into a full-fledged political party that can represent the long-suffering people of the south.

"The future of my country lies in the hands of God," said the Rev. Samuel Alith of the Reform Anglican Church of Sudan, who like thousands of other Sudanese fled to Kenya during the war. "You can never trust these politicians."

There are many comparisons around Africa to illustrate the challenges Mr. Garang and Mr. Bashir will face. Somalia's foes-turned-colleagues have come to blows and remain on the verge of war despite broad-based government. In Congo, leaders who were at war with each other remain wary, even as they sit in the same government in Kinshasa. Burundi's peace accord between rival Hutu and Tutsi is regarded by some analysts as fragile despite recent elections. Mr. Garang said his expectations were realistic and noted that his rebel movement would keep some troops in place for the next six years to ensure the intentions of the government leaders he is now joining in Khartoum. United Nations peacekeeping forces are also being deployed in the south. Mr. Garang sounded an optimistic note in a speech after his swearing-in ceremony.

"Sudan will never be the same again," he said.

mercredi, 13 juillet 2005

La Chanson du joggeur

Patrice Nganang est l'un des écrivains les plus remarquables de la "jeune" génération africaine. Il fait publier, dans Le Messager les bonnes feuilles de son prochain roman, à paraître chez Gallimard. Dans l'immédiat, précipitez-vous sur L'invention du beau regard, deux "contes cruels" admirables.

dimanche, 10 juillet 2005

"Le Cercle" de Camel Zekri

Camel Zekri. Le Cercle. Tarbes : La Nuit transfigurée, 2004 (LNT 340122)

Ce n’est pas du « jazz », probablement, et sans doute serait-il préférable de parler de musiques contemporaines improvisées. Je ne suis pas certain d’être très convaincu par ce disque, même si je suis sensible à sa démarche, oui, à la façon de cheminer, péripatétiquement, sur les fils ténus du cercle, en funambule. Plusieurs morceaux «de transition» me paraissent tout à fait superflus. La présence de Daunik Lazro, que j’ai entendu à Tours en février dernier (ou était-ce début mars ?) dans deux formations très différentes, se fait lourdement sentir, tant dans la force et l’énergie qu’il donne, de son souffle même, que par la pesanteur, parfois, de son avant-gardisme à tout crin.

Avant-hier, Irène (anciennement ici V-ue, mais dont je change le pseudonyme tant pour le rendre prononçable aux internautes qu’afin de donner un équivalent sémantique hellénistique à son patronyme breton), qui nous recevait à déjeuner chez elle, a laissé supposer que je n’aimais pas la chanson, car les amateurs de jazz, en général, sont primordialement «branchés» ou «braqués» sur le jazz (my words, not hers). Les nombreuses références à des disques de jazz, depuis l’ouverture de ce blog, ainsi que ma participation à la communauté JAZZ de l’hébergeur, ont dû la guider sur cette fausse piste. Parmi les projets que je caresse, afin de donner à ce carnétoile un tour plus systématique, j’aimerais choisir chaque jour un disque que j’aime sur mes rayonnages et en donner un petit commentaire, afin de donner, éventuellement, l’envie aux internautes de se le procurer, by means foul or fair.

Je ne suis pas sûr d’avoir, jusqu’ici, donné envie à grand monde d’acheter Le Cercle. La musique y mêle rythmes divers (d’inspiration nord-africaine autant qu’avant-gardiste “occidentale”), riffs déments et lancinants de guitare et électroniques, chants mélopées ponctuant de leurs loops les circonvolutions sonores qui les combattent plus qu’elles ne les accompagnent.

Le plus curieux, peut-être, ou le plus furieux, est que les textes d’accompagnement sont, d’un certain point de vue, plus intéressants que la musique proposée, ce qui est gênant, tout de même : à quoi bon se réclamer des incontournables Deleuze et Guattari et circonscrire ainsi, par voie de conséquence, l’écoute ? La référence à Guillevic me gêne moins, car, en premier lieu, c’est un poète, et la rencontre du poète et du musicien est moins artificielle que la relation du compositeur à «la philosophie». De plus, j’aime beaucoup Guillevic, et, l’avouerai-je, c’est la présence du nom sur la quatrième de couverture du disque (c’est un livret, donc j’imagine que l’on peut employer cette terminologie) qui m’a incité à l’achat.

Je ressors de l’écoute de ce disque (troisième écoute, en ce moment même, une semaine après l’achat) sans grande envie de me procurer d’autres enregistrements des musiciens qui forment ce cercle, mais avec le désir de me replonger dans la lecture de Guillevic, ou d’en savoir plus sur cet Ayari Mondher, dont un extrait de l’ouvrage L’écoute des musiques arabes improvisées sert de note introductive, ou surtout sur le traité, qu’il cite, de Safiyyu d-Din ; les extraits de al-Sarafiyyah qui sont ici timidement, parcimonieusement proposés, m’ont rappelé mes chères années d’études, et les nombreuses lectures de textes soufis et d’essais sur le soufisme.

Ce qui me fait penser, pour passer du coq à l’âne et de bouc en brebis, que je n’ai toujours pas écrit, en une note, ce que je fais vraiment dans la vie (ce à la demande de Marione, mais aussi des milliers de “fans” qui se pressent aux grilles de ce blog comme, à minuit, dans les officines spécialisées de la décérébration, les adeptes qui, depuis des semaines, attendent la minute précise de la parution du dernier Harry Potter).

Je m’y attelle, et signale, en conclusion sans queue ni tête, à Jacques, que j’ai délibérément employé deux types de guillemets dans cette note. Si le cercle est vicieux, la boucle est bouclée…

Ou plutôt, non. Il est par trop injuste d’achever cette note sans écrire ici, autant à titre d’aide-mémoire personnel que pour atténuer quelques phrases trop rudes envers ce Cercle, que les trois plages intitulées “Partout dense”, “Ombre inverse” et “7073 1/2” sont remarquables, vraiment belles et stupéfiamment telles, qu’elles méritent à elles seules que l’on reprenne ce disque encore et encore.