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jeudi, 13 octobre 2016

Dylan & le Nobel. De quelques fausses évidences.

Ainsi, Bob Dylan se voit décerner le Prix Nobel de Littérature 2016.

Je m'attendais à des réactions épidermiques, ronchonnes, réactionnaires dira-t-on, mais pas à ce concert d'avis péremptoires de la part de gens qui, de toute évidence, parlent de ce qu'ils ne connaissent pas. Sur les réseaux sociaux fleurissent les bons mots annonçant la remise du prochain Prix Nobel à C. Jérôme ou Bézu...

Une discussion sur la littérature, et sur la valeur littéraire, doit s'appuyer sur des arguments solides, et, notamment (il paraît délirant d'avoir à le souligner) sur la connaissance de ce dont on parle.

 

Bob Dylan ne doit pas être “jugé” sur ses seuls textes, mais sur l'ensemble de son œuvre de créateur, qui inclut la performance, la mise en scène de ses chansons et leur musique, évidemment. Déjà, en 1997, pour Dario Fo, j'avais été étonné de tous ces prétendus experts qui jugeaient d'un auteur dramatique sans prendre en compte la dimension théâtrale (le jeu, la performance). Il est décidément bien ironique que l'un soit mort le jour où l'autre reçoit à son tour le Nobel.

On peut donc ergoter, et discuter du mérite supérieur de tel ou tel poète mondial, d'Adonis par exemple, dont le nom, d'ailleurs, est toujours associé à l'argument selon lequel, vu le contexte, “il aurait fallu récompenser un Syrien”. Voilà une belle connaissance de ce qu'est la littérature : le Nobel à un Syrien parce qu'Alep est noyée sous un tapis de bombes... (Adonis mérite, méritait le Nobel, mais pas sur de tels arguments : c'est insulter son œuvre et montrer qu'on ne connaît que son nom.)

Toutefois, il faut juger de l'œuvre de Dylan sur pièces, et, pour ne prendre qu'un exemple, moi qui ai tenté de traduire de très nombreux poètes contemporains de langue anglaise, américains notamment, je peux témoigner que certains textes de Dylan sont plus difficiles à traduire que bien de ceux de poètes dont le nom n'aurait pas fait se lever le moindre sourcil. (Sur Facebook, j'ai écrit, à propos de la complexité et de l'opacité de certains textes de Dylan : René Char, à côté, c'est de la gnognote. J'exagère, mais à peine.)

Donc, il doit y avoir débat, d'autant plus à partir du moment où tant de personnes qui se constituent en autorités littéraires parlent de gag à propos de ce Prix Nobel.

La vraie question, selon moi, est plus large : le Prix Nobel a-t-il valeur de prescription ? Si on répond oui, on aura tôt fait de décrier la remise de ce prix à Bob Dylan en disant que « tout le monde connaît déjà ». Contrer un tel argument est aisé. Ainsi, cédant moi aussi aux jugements péremptoires, j'écris aujourd'hui (et je pense, dans une certaine mesure) que Bob Dylan est un “auteur” (un “poète”) cent fois inférieur à Derek Walcott. Or, Walcott a eu le Nobel il y a plus de vingt ans, et il doit y avoir 200 personnes en France qui le lisent ou l'ont lu. Je grognasserais donc volontiers en disant que Nganang, Ngugi ou Raharimanana auraient mérité le Nobel cent fois davantage que Dylan (ce que je pense), mais la vérité est que ça n'aurait presque rien changé à la vraie popularité effective ( = qui les lit ou les lira) de ces auteurs. On ne peut donc en vouloir aux membres du comité Nobel de choisir sans tenir compte de la popularité ou de l'obscurité d'un auteur, mais sur des questions plus intemporelles de valeur et d'apport à la littérature mondiale.



Il y a un autre point  : c'est, à ma connaissance, la première fois qu'un Nobel est décerné à un auteur que beaucoup connaissent directement sans le truchement des traductions. Et donc aussi sans le truchement de l'écrit. Bien sûr, absolument personne ne signale ça dans les premières réactions entendues ou lues ici et là. En revanche, ce qui ressort, c'est que cette décision du Nobel semble illégitime car la littérature, ce sont (ce seraient) des textes. Voilà bien le problème : la littérature n'est pas seulement dans les textes, mais aussi dans leur performance : par exemple, dans le genre dramatique, analyser un texte sans le rattacher à  sa théâtralité, c'est un contresens que seuls commettent encore les étudiants de première année.

Si Ngũgĩ wa Thiong'o avait eu le Prix Nobel, je me serais plu à souligner qu'une partie essentielle de son œuvre, ce sont les pièces de théâtre en gĩkũyũ qu'il a créées et montées avec des troupes de paysans analphabètes, et la portée tant esthétique que politique qu'elles ont eue au Kenya.

Nuruddin Farah fait dire à un de ses personnages — dans Sardines — que Coltrane était un immense poète (such a great poet). Or, Farah vient d'une culture où la poésie était entièrement orale, et fameusement complexe d'ailleurs. La poésie orale somalie, extraordinairement codifiée, n'a commencé d'être transcrite que dans les années 60, et tous les Somaliens disent que ces transcriptions n'ont que peu de sens en elles-mêmes. Ainsi, vouloir compartimenter la littérature, mettre d'un côté les poètes et d'autre les paroliers, à ma droite les romanciers à ma gauche les vidéastes etc., n'a plus aucun sens.

Ce qui conserve tout son sens, c'est la discussion de la valeur littéraire. On peut tout à fait démontrer, sur des critères de valeur (mais en poussant vraiment l'analyse), que Dylan ne méritait pas le Nobel. Tout autre argument fleure bon le quant-à-soi et la poussière balayée sous le tapis.

mercredi, 29 juin 2016

Ne partons pas fichés

Cinq heures de sommeil, c'est eut-être ma norme, ou ce serait ma norme si je vivais seul — allez savoir.

Hier soir, j'ai essayé – déjà couché – d'écrire un nouveau sonnet en émoticônes, mais certains des symboles refusant de s'afficher dans gmail, la connexion wifi s'interrompant à intervalles aussi réguliers qu'exaspérants, j'en suis quitte pour une ébauche de rien du tout.

Dimanche soir, mon fils aîné m'a traîné à Saint-Avertin, écouter les Innocents et surtout Raphaël (dont il a tous les disques). Plusieurs personnes autour de nous ne connaissaient que “Caravane” et “Ne partons pas fâchés”, et avaient l'air très heureusement surprises du concert.

mercredi, 27 avril 2016

Vélodrome

Ce matin, j'ai écrit sur FB que je comptais consacrer au moins une partie de la journée à la reprise des chantiers d'écriture et aux vidéos.

Ça paraît assez mal engagé, déjà parce que, ce matin, donc, j'ai enregistré une nouvelle vidéo de traduction improvisée, et que le tout — formatage et montage compris — m'a bouffé deux heures. Ce système n'est pas viable, car je ne peux pas consacrer autant de temps à une seule traduction. J'avais pourtant choisi un poème d'une petite vingtaine de lignes, pas trop difficile. Si je l'avais traduit par écrit, à l'ancienne, ça m'aurait peut-être pris une demi-heure, et là, pour présenter et traduire, je me retrouve avec une vidéo de plus de 19 minutes, que je “monte” ensuite afin de couper trois minutes de silences et divers bégaiements, et de rendre la chose moins indigeste pour mes cinq téléspectateurs. Comme avant, le son est médiocre, ma tronche coupée, mon regard totalement à l'ouest.

Maintenant j'ai envie de profiter de ce beau soleil pour aller faire une petite promenade digestive, mais vais d'abord tenter d'écrire deux ou trois textes, histoire de ne pas être complètement déçu de ne pas arriver à la cheville du programme que je m'étais fixé.

Le vert du cognassier est magnifique, le froid cinglant sous le soleil aussi. Mais enfin, tous ces atermoiements, c'est d'un pénible...

samedi, 16 avril 2016

De Ménars au Mali (par les ondes)

Il faudrait quatre vies condensées pour mener les différents projets, pas seulement d'écriture, mais c'est le hasard, aussi, qui trie.

Je ne sais pas trop pourquoi je commence ainsi ce billet ; la phrase d'amorce, sans doute, d'où le reste découle.

Retour arrière, c'est décidément plus difficile que de reprendre des phrases improvisées sur le motif. Toutefois, cela permet de ne pas se tromper et de citer correctement la belle façade classique du château de Ménars, vue depuis la rive sud de la Loire hier ; or, je crois que nous n'étions jamais allés à Chambord par cette levée de la Loire, la D951, étant donné que les panneaux indicateurs font plutôt passer, depuis Blois, par Huisseau. (Quelque chose ne colle pas, là-dedans : nous sommes déjà passés par Saint-Dyé.) *

Au château de Ménars, on l'apprend en visitant le château, ont résidé les parents de la future reine de France, le roi de Pologne Stanislas Leszczynski et son épouse, mais aussi — on l'apprend en consultant la Wikipédia, Madame de Pompadour, puis son frère, Abel-François Poisson de Vandières, bientôt titré marquis de Ménars.

Cette fois-ci, à Chambord, nous avons loué des vélos et nous sommes considérablement embourbés — et emboués —, à la grande joie des garçons qui faisaient exprès de foncer dans les flaques et les ornières avec leurs VTT d'emprunt. Nous n'avons, cela va sans dire, pas vu la queue du moindre animal — quelques oiseaux vus ou entendus, toutefois.

À la boutique, j'avais acheté le journal de résidence d'Arno Bertina, SebecoroChambord, que j'ai lu hier soir, et dont j'avais éventuellement projeté de traduire un ou deux paragraphes in situ, dans la forêt, pour les traductions sans filet. Comme pour la B.N.F. ou le P.Z.P., cela ne s'est pas fait. Il va falloir que je m'aguerrisse ! En revanche, c'est un très beau texte, et comme je n'avais encore jamais rien lu d'Arno Bertina, il m'a donné envie de lire le livre qu'il préparait alors et dont ce journal de résidence est aussi une sorte de chronique d'atelier. Coïncidence — ou pas : plus on cherche des accointances avec le réel et ce qui est beau, moins on peut parler de coïncidences —, il travaillait, pour ce livre (Numéro d'écrou) avec la photographe Anissa Michalon, plus particulièrement de son travail auprès des immigrés maliens de Montreuil et d'une figure, Idriss, qui s'est suicidé en prison en 2005 avant que son corps ne soit rapatrié au Mali.

Mali, photographies : le matin même, avant de partir pour Chambord, j'avais passé près d'une heure à revoir ou découvrir les différentes séries de Malick Sidibé, disparu jeudi. C'est à ce niveau que s'est imposée l'idée d'une coïncidence.

Pour en revenir à SebecoroChambord, sans prétendre en faire le tour, il s'agit d'un texte exigeant, au sens où l'auteur est exigeant avec lui-même, avec son rôle d'écrivain, avec la crainte d'étouffer la littérature sous le témoignage, la tentation d'“éditorialiser entre chaque plan” comme le reproche a pu en être fait à Costa-Gavras (p. 76). On y apprend, en filigrane, plein de choses sur le château et le domaine de Chambord (à titre d'exemple : l'explication de la signification des cordelettes entourant la plupart des F au chiffre de François Ier, pp. 83-4 (l'explication ne se trouve nulle part dans les documents de visite du château)), et on voit aussi comment Bertina, conscient de l'impasse politique d'une telle institutionnalisation de son rôle d'écrivain, affronte la question à bras-le-corps, pour clore sa préface par une formule marquante (« À Chambord, je ne me suis pas rasé, le matin, en m'imaginant roi », p. 9) ou pour affirmer la dissonance de tout projet littéraire : « Chambord est ce concert au fond des bois dans lequel je fais entendre plusieurs canards. Des fausses notes, une bizarrerie harmonique. » (p. 33).

Texte littéraire fort, ce mince journal de résidence l'est aussi par l'envie qu'il donne de lire ou de relire certains textes : plusieurs livres de Bertina lui-même (très malin dans sa manière de suggérer ce qu'est le reste de son œuvre, mais avec une véritable détermination esthétique toutefois), Dieu gît dans les détails de Marie Depussé, The Ginger Man de J.P. Donleavy (depuis quand n'ai-je pas lu une ligne de Donleavy ? pourquoi ai-je toujours tourné autour de ce Ginger Man sans m'en saisir ? a-t-il vraiment été traduit par Homme de gingembre en français ?) — revenir à Chalamov (que cite Anissa Michalon).

 

 

* Quand j'ai commencé à organiser mes photographies par albums dans Flickr, j'ai créé un album Loire Indre Vienne Etc. (LIVE), mais c'était après la création de Touraine sereine, et dans Touraine sereine, je n'ai jamais fait ça : soit ça tombe dans les Sites et lieux d'Indre-et-Loire, soit c'est Hors Touraine. C'est idiot, vu que Chambord relève plus, dans l'expérience topographique et visuelle, d'un prolongement, d'une poursuite de la Touraine. Il n'est pas trop tard, me dira-t-on, sauf que ces carnets ont depuis longtemps renoncé à leur ambition première, de chroniquer les pays aux alentours de Tours.

 

vendredi, 01 avril 2016

Vieil homme sous un ciel en suspens

Pour célébrer la vingt-sixième vidéo, filmée tard ce soir, je signale l'importance du poète sud-africain Tatamkhulu Afrika (1920-2002).

Ces prochains jours, les publications de traductions improvisées et filmées seront peut-être plus sporadiques.

samedi, 27 février 2016

Blousés

“un spécialiste peut se blouser comme un autre homme”

(Gide, Journal, 1933, cité dans le Robert)

 

Au détour d'une page sur Kafka – que je n'ai pas assez relu depuis que je me suis fait offrir les Sämtliche Werke – Christian Garcin évoque Epépé de Ferenc Karinthy, et c'est un nouveau livre qui s'ajoute à la pile virtuelle.

 

Dans Labyrinthes et Cie, Garcin évoque aussi son travail de recherches sur la figure de labyrinthe chez Borges et déclare avoir « eu le sentiment d'avoir été proprement blousé, “promené” comme on dit dans le Sud, par un Borges infiniment trop malicieux pour moi » (p. 69).

Là où Garcin voit un méridionalisme (je suppose — je suis, comme on le sait, très réticent à une telle absence de nuance, ayant grandi en trouvant les Provençaux beaucoup plus étranges, dans leur parler et leurs habitudes de pensée, que les “Parisiens”), le Robert parle d'une locution figurée et vieillie : « promener quelqu'un, le mener en bateau, le lanterner ». Et cite le Dictionnaire de l'Académie : “voilà six mois qu'il me promène”.

En ce sens, la promenade prend le sens de déroute organisée, de désorganisation, de dédale interprétatif. (Et de mon remords de ne pas avoir assez lu Kafka depuis 2012 j'en viens au regret de ne pas avoir encore lu Der Spaziergang de Walser.)

 

J'en termine avec un fait brut, anecdotique : dans l'exemplaire du livre emprunté à la B.U. Se trouvait, outre ma fiche de réservation, une précédente fiche d'emprunt au nom d'Élodie Buttieu (“retour le 29/03/2006”).

jeudi, 05 novembre 2015

Une histoire de Grace ▓ Nicolas Servissolle ░ Éditions Myriapode

 

Une histoire de Grace est le premier roman (ou le premier roman publié ?) de Nicolas Servissolle. Il m'a été offert, suite à une rencontre avec l'écrivain qui s'est déroulée à l'excellente librairie Campus, à Dax. Le récit, bref mais d'une grande densité, est précédé, de manière inhabituelle et très in-your-face, d'une préface qui a tout d'un manifeste. Une telle préface, qui proclame – en se réclamant de Bonnefoy et Robbe-Grillet, rien moins – la nécessité de reprendre à nouveaux frais la tâche du nouveau réalisme que portait, sous des “écritures pourtant si différentes qu'elles découragent d'y déceler le moindre indice d'un mouvement esthétique commun”, le Nouveau Roman.

Ayant commencé par cette préface programmatique, le lecteur ne se retrouve donc pas à lire un roman. La préface, tout un programme, a actionné un certain nombre de leviers, suscité aussi quelques attentes. En d'autres termes, on attend de voir ce qui ressort d'une telle ambition.

 

D'emblée, puis au fil des 8+2 chapitres, le lecteur trouve tel écho de Sarraute (“Cela remue... Cela parle... Vous entendez?”, p. 15), tel clin d'œil à Butor (le je-tu modificatoire), tel dispositif caractéristique de la première manière de Robbe-Grillet (le personnage principal, enquêteur, se révèle être l'objet du récit/rêve par un autre scripteur). Sans la préface, ces éléments eussent certainement sauté aux yeux. De même, le reproche que l'on peut formuler, à savoir que Nicolas Servissolle écrit bien, et, en un sens, trop bien — ce que, par une expression fréquente que je n'aime pas trop employer, l'on nomme parfois se regarder écrire —, est si évident qu'il ne présente, au fond, aucun intérêt : cette mise en scène de l'écriture, cet agacement du lecteur, sont partie prenante de la stratégie d'écriture, et participent de cet essai de “nouveau réalisme”. Ainsi, les nouvelles laissées par la morte (et retrouvées par l'enquêteur dans son appartement au chapitre IV) constituent, plus qu'une mise en abyme du récit, un miroir qui nie toute possibilité d'enchâssement : comme chez Éluard, mais dans une perspective plus nettement lynchéenne, on peut poser la question sans y répondre : « qui de nous deux inventa l'autre ? »

Pour ma part, je préfèrerai toujours un écrivain qui écrit un peu trop bien (ce qui, dans d'autres cas, peut aussi se traduire par un débraillé délibéré, une écriture volontairement gauche) à un écrivain qui n'écrit plus à force de se fondre dans un moule de parlote collective. La double distinction barthésienne opposant, d'une part, l'écrivant à l'écrivain, et, d'autre part, le texte lisible au texte scriptible, ne m'a jamais paru aussi pertinente qu'en ces temps de profusion et de confusion.

De façon voisine, certains trouveront peut-être que l'auteur, nourri de peinture et d'histoire de l'art, a tendance à plaquer – ou, autre métaphore picturale, à diluer (hmmmm, oui, who am I to criticize those who overwrite?) – les références, ou s'agaceront du chapitre VII, dont l'interpolation des événements du récit principal et du dialogue relatif à La Grande Bouffe de Marco Ferreri m'a paru, au contraire, très intelligente et très réussie.

 

J'ai noté plus haut que le récit était bref (125 pages) mais d'une grande densité. Il m'est donc impossible de signaler tous les jeux d'échos, par exemple entre la Grace du titre et la Grèce... la fixation sur l'épisode d'Ulysse chez Nausicaa ou l'importance de plusieurs traditions philosophiques helléniques, dont la conception sophistique du logos n'est pas la moins importante. C'est au lecteur (à d'autres lecteurs = à ceux qui, je l'espère, liront ce livre après avoir lu ce billet) de tirer son épingle du jeu interprétatif, à refaire, autrement que moi, le parcours dans ce bref texte scriptible (Barthes aurait-il, à l'heure des nouvelles technologies, risqué réinscriptible ?) Il va de soi que les tenants d'un roman dont l'auteur s'interdit toute référence culturelle, toute discussion de questions théoriques sur l'art ou la littérature passeront leur chemin, et sans doute ne sont-ils déjà pas arrivés jusqu'ici dans ce billet. → ;-) comme on écrit.

 

Dans l'écriture même, m'a frappé l'usage d'une forme de présent de narration qui sert à mélanger les différents plans temporels. Servissolle s'en sert pour décrire, dans un même paragraphe, des événements qui se sont nécessairement déroulés à des moments très différents : appel à la reconstruction des “étapes” par le lecteur ? stratégie visant à rappeler que la distinction entre temps de l'histoire et temps du récit est un leurre quand la lecture se saisit simultanément d'axes censément distincts ? reprise (non décelée par moi) d'un procédé d'écriture (ricardolien ? (je mets ça au pif)) ?

 

Il y a quelques coquilles, étonnantes, mais, dans l'écriture même, j'aimerais opposer, de façon tout à fait subjective et sans chercher à m'en justifier, deux extraits dans lesquels le recours à un lexique rare produisent des effets opposés.

1. « Elle pleure, t'appelle son étranger, déplore ce qu'elle nomme la routine solite des couples où l'on se rend sourd à l'autre et à soi... » (p. 114)

2. « Haletant, le dos conte la porte, tu sens alors une présence étrange à tes côtés, comme si le passe-muraille de Marcel Aymé, la tête sortant de la cloison, te toisait en silence, sans bouger. Tu as un mouvement de recul. Une carafe d'orignal pend au mur, un trousseau de clés accroché à ses cornes ! Assurément, Grace possède un sens de l'humour bien à elle. » (p. 70)

 

Dans le premier, préciosité pure. Dans le second, le choix du substantif carafe dans une acception méconnue vient renforcer l'effet de saisissement et de duperie que la référence au passe-muraille aurait rendu, sans cela, plutôt plate.

 

dimanche, 17 mai 2015

Savannah — Un tatou mort avant nous

Le nouveau livre de Jean Rolin est un bref récit de son retour à Savannah, sept ans après y avoir séjourné avec sa femme, Kate, laquelle est morte dans l’intervalle. L’élément structurant de ces allers-retours entre 2014 et 2007, ce sont les films réalisés par Kate, que le narrateur décrit, dont il transcrit certains dialogues et qui lui servent aussi de guide pour repartir, le plus précisément possible, sur les traces du couple d’avant. Rêveries du veuf solitaire, les chapitres proposent une forme de condensé de la poétique de Rolin : attention aux détails incompatibles avec le tourisme, description des friches industrielles, mise en scène (au sens noble – il leur donne la parole) des laissés-pour-compte (je ne sais quelle expression convient le mieux pour l’anglais disenfranchised).

Outre que les chauffeurs de taxi jouent un rôle primordial (de passeurs ?) dans les itinéraires du récit, une figure prend plus d’importance au fur et à mesure qu’elle devient moins menaçante : celle du petit homme au parapluie à « l’allure invariable, mécanique » (p. 40) : Doppelgänger, image de l’errance déraisonnable et systématique, autre forme de passeur ?

Dans un récit qui gravite autour de la figure de Flannery O’Connor – dont je n’ai jamais rien lu, il me semble, et dont le texte a le mérite de   donner envie de lire la nouvelle ‘The Lame Shall Enter First’ – et de la visite à sa maison fatale, perdue en forêt, Rolin ne dissimule rien de l’atelier, ainsi quand il avoue que Google Maps est « cette espèce de miracle informatique grâce auquel je viens de retrouver le lieu exact de cet épisode » (p. 37). De même, si fasciné soit-il par les friches et par ce que je tente parfois moi-même de décrire dans mes kleptomanies überurbaines, il n’en déplore pas moins la banlocalisation généralisée (ce que Renaud Camus nomme aussi “le devenir-banlieue du monde”, et dont il fut question dernièrement pour la France) : « on se retrouve dans un paysage de désolation, celui d’un mall démesurément étendu et de ses métastases, dont seules quelques prémices étaient visibles en 2007 » (p. 88). Sans mise en scène macabre, très naturellement pourrait-on dire, le narrateur se livre à une sorte de mime de la mort, de doublement spectral, comme lors de la visite au cimetière sur les traces de l’hypothétique tombeau du père de Kate. À cette occasion, le lecteur comprend que, deuxième vidéaste, Jean Rolin filme également ce deuxième voyage à Savannah :

À Lionell, j’avais prétendu qu’il s’agissait de ma propre famille, ou de quelque chose de ce genre, afin qu’il ne soit pas surpris quand il me verrait sortir de la voiture, comme je le fis, et reproduire scrupuleusement, en les filmant, tous les gestes que Kate avait accomplis dans le même lieu. » (p. 110, c’est moi qui souligne)

En fin de compte, dans un récit tout en strates et traces, où toute figure devient à chaque instant spectre d’un autre ou d’elle-même, le seul cadavre véritablement inscrit (on ne peut dire ni vrai ni réel ici) est celui du tatou mort filmé par Kate en 2007 (pp. 73-6). Ici, c’est aussi d’un langage vivant et imparfait que le récit devient la trace, rendue parfaite et plus froide. En effet, les propos transcrits de Kate sont étranges, car, quoique anglophone, elle s’exprime d’une façon difficilement compréhensible pour le chauffeur :

Nous revenons vers la voiture, Kate dit à Willy : « It was a tattoo, he had so many maggots ! »

Ce mot de tattoo n’évoque rien pour Willy, dans la mesure où en anglais, comme en espagnol, tatou se dit armadillo. (p. 74)

Cette scène montre que ce qui se joue, comme chez Beckett, c’est l’aventure de la langue vivante figée dans la bande, et que le récit tente de reproduire, même de re-présenter. L’erreur sur le mot tattoo peut-elle vraiment venir de l’anglophone Kate ? Rolin ne nous invite-t-il pas au soupçon, ainsi qu’à une lecture dynamique des signes faussés ? Le tatou mort était là avant eux, et donc avant nous, lecteurs, avec ses vers et son magot de mots.

mardi, 28 octobre 2014

Rubriques

2 octobre

À quoi pouvait servir cette rubrique ? À me trépaner un peu plus ? — Comme je l'ai dit, dans mon cas, ça va être plus proche de Cabillaud que d'Apollinaire.

Rubriquer, c'est séparer, découper. [Scinder Soi ?]

Travailler sur le découpage, la coupure des mots, la scission des pages, est une vieille obsession. À quels frais la reprendre.

samedi, 31 mai 2014

Malgré le vent...

Malgré le vent,

malgré le vent qui tournoie

efface parfois le printemps

 

sous les pépiements des mésanges,

chats du quartier tous à l'affût

 

depuis ce matin j'arpente les rues

dans mes sandales de jésus

 

en soie grège ma peau craquèle

 

un nouveau printemps que salue

le vent tournoyant.

 

dimanche, 18 mai 2014

“Good enough for Jehovah”

Tandis que je lisais dehors, sur la terrasse, en plein soleil (souvenirs de Tarkos sur le toit en zinc, à Beauvais), une minuscule araignée jaune tissait sa toile sur mon livre, et une tout aussi minuscule araignée noire tissait sa toile sur ma chemisette. Il m’a bien fallu les déranger pour aller chercher la feuille-de-chêne que mon voisin me tendait, par-dessus la haie qui sépare notre maison de son potager. Avant, deux paires de témoins de Jéhovah, écumant le quartier, se partageaient les demeures. Sur la marelle, je me suis contenté de leur opposer un ferme « Je ne supporte pas le prosélytisme », mais un autre voisin, sur le rond-point, leur a exposé sa vision du monde et de l’intolérance religieuse ; je buvais du petit lait, sans que les araignées  en perdissent leur fil.

lundi, 20 mai 2013

Pfingsten, na

L'arsouille avait la dalle en pente.

Moiteur rance.——— Le pupitre fut brisé, le service interrompu. 

Sueur des mollets ankylosés, dans la côte.

Festlich heiter glänzte der Himmel und farbig die Erde.

Antonin Artaud l'a appris hier.

L'arsouille, trois grammes à chaque bras, descend la pente. (Et maintenant je m'imagine sous vos dentelles vos crinolines le cœur coincé dans la portière...)

mercredi, 15 mai 2013

3061 !

Il faisait assez frais, à Silkeborg, l'an dernier, mais moins qu'à la mi-mai 2013 en Touraine.

Fernand Léger. "Sans titre" (1935). Musée Asger Jorn, Silkeborg. Tel un ténia, le temps s'enroule. ——— J'ai trouvé un système épatant pour composer des textes même sans l'envie.

Leur froideur me grise, leur saveur me dérange.

Alors, sur le tour tu as mis avec foret et mandrin les conversation sur New York, tu les sculptes, le marteau Léger t'y aide, j'entre gratis pourquoi.

Le gras tisse.

Déjà ça de pas pris.

mardi, 28 février 2012

L'harmonie injuste, l'inconfort, les bêlements [Bax II]

Whatever the reason might be, for the first time in her life, instead of slipping at once into some curious pleasant cloud of emotion, too familiar to be considered, Rachel listened critically to what was being said. By the time they had swung in an irregular way from prayer to psalm, from psalm to history, from history to poetry, and Mr. Bax was giving out his text, she was in a state of acute discomfort. Such was the discomfort she felt when forced to sit through an unsatisfactory piece of music badly played. Tantalised, enraged by the clumsy insensitiveness of the conductor, who put the stress on the wrong places, and annoyed by the vast flock of the audience tamely praising and acquiescing without knowing or caring, so she was not tantalized and enraged, only here, with eyes half-shut and lips pursed together, the atmosphere of forced solemnity increased her anger. All round her were people pretending to feel what they did not feel, while somewhere above her floated the idea which they could none of them grasp, which they pretended to grasp, always escaping out of reach, a beautiful idea, an idea like a butterfly. One after another, vast and hard and cold, appeared to her the churches all over the world where this blundering effort and misunderstanding were perpetually going on, great buildings, filled with innumerable men and women, not seeing clearly, who finally gave up the effort to see, and relapsed tamely into praise and acquiescence, half-shutting their eyes and pursing up their lips. The thought had the same sort of physical discomfort as is caused by a film of mist always coming between the eyes and the printed page. She did her best to brush away the film and to conceive something to be worshipped as the service went on, but failed, always misled by the voice of Mr. Bax saying things which misrepresented the idea, and by the patter of baaing inexpressive human voices falling round her like damp leaves. The effort was tiring and dispiriting.

Virginia Woolf. The Voyage Out [1915], Hogarth Press, 1971,pp. 277-8.

vendredi, 30 septembre 2011

Le spectre et le mourant

(Note écrite le 13 juillet, à Hagetmau)


Le dernier, très court, chapitre d’Indignation apprend au lecteur que le narrateur, qui se présentait comme un spectre, était en fait un mourant qui, sur son lit d’hôpital, se retrouvait, grâce à la morphine, avec la mémoire dopée – d’où son récit. Bien sûr, comme souvent chez Roth, cette révélation finale ne va pas sans poser de nouveaux problèmes narratologico-théologiques, plus complexes encore. Surtout, en substituant un mourant comateux à un spectre, cette fin de roman semblait appeler la lecture que j’ai enchaînée –Malone Dies (je crois avoir lu Malone meurt il y a une éternité – mais je crois aussi ne jamais avoir lu L’Innommable – est-ce possible ?).

Il faudrait réellement qu’un jour :

1. j’achète (au lieu de toujours emprunter tel ou tel volume en bibliothèque) les œuvres complètes de Beckett

2. je me livre sérieusement à l’étude, non du bilinguisme et de l’auto-traduction (cela a été fait vingt fois déjà), mais d’un point précis de comparaison entre le texte français et le texte anglais. (Par exemple, dans Malone Dies, ce pourraient être les substantifs en –lessness ou les comparaisons ou le rythme ternaire.)

 

 

Ajout du 29 septembre.

Aujourd'hui, j'ai recopié, dans le fichier Word « Roth », les notes éparses gribouillées lors de ma lecture d'Indignation. Une fois encore, la parenté avec les thèmes constitutifs d'American Pastoral (désir rétrospectif, mais voué à l'échec, de reconstituer ; histoire et récit ; erreur et errements ; incertitude du sens et certitude du désastre) est évidente.

mardi, 27 septembre 2011

Philip Roth – Nemesis (2010)

Dans la perspective de mon cours sur American Pastoral, je m’envoie (ou m’infuse) un certain nombre de romans de Philip Roth, dont les plus récents – la série des quatre brefs récits rassemblés sous le titre général de Nemeses (nemesis au pluriel, en anglais : je n’ai aucune idée du pluriel de némêsis en français, ou plutôt si : je me doute que c’est un substantif emprunté au grec, et donc invariable) – sentent la fatigue. J’ai manqué de temps pour publier mes notes de lecture sur les romans des années 70 et 80 ; elles sont encore sur des fiches bristol, ou dans le ventre de l’ordinateur.

 

Avant-hier soir, j’ai fini de lire Nemesis, le 4ème et dernier roman de la série des Nemeses (!). Il s’agit d’un roman en trois parties, dont l’action se déroule, pour l’essentiel, en 1945, à Newark, dans le quartier de Weequahic. Le sujet en est l’épidémie de poliomyélite, et les nombreuses victimes qu’elle fit sur la côte Est des Etats-Unis, en particulier parmi les enfants. (Dans le documentaire diffusé la semaine dernière sur Arte, Mia Farrow explique que c’est après avoir discuté avec elle, qui a survécu difficilement à la polio, que Philip Roth a écrit Nemesis.) Le personnage principal est Bucky Cantor, jeune homme de vingt-trois ans qui n’a pu se faire enrôler dans l’armée en raison de ses problèmes de vue et qui, professeur d’éducation physique pendant l’année, s’occupe de diriger les activités sportives des enfants pendant l’été (« playground supervisor » : surveillant de centre aéré ? responsable des activités en plein air ?). Il est nommé ‘Mr. Cantor’ tout au long du roman, car, ainsi que le lecteur l’apprend p. 108, le narrateur est un enfant qui avait douze ans lors de l’épidémie, Arnie Mesnikoff, et qui raconte l’histoire en 1972, après avoir retrouvé la trace de Bucky Cantor et appris, de la bouche même du protagoniste, l’histoire dans tous ses détails.

 

 

Les points que je retiens sont les suivants :

 

* récit en 3 parties – la 3ème, beaucoup plus brève, se passe en 1972, et raconte les circonstances de la rencontre entre Bucky et Arnie, qui ont tous deux survécu, avec de fortes séquelles, à la polio en 1945. Elle s’intitule ‘Reunion’, ce qui est ironique, puisque ces retrouvailles servent surtout à mettre en avant pourquoi Bucky Cantor, convaincu d’avoir infecté involontairement plusieurs garçons de Newark ainsi que plusieurs garçons, s’est condamné à ne plus avoir aucune vie sociale, et surtout à ne pas épouser Marcia Steinberg, à laquelle il venait de se fiancer lorsqu’il est tombé malade. Toute la question de la culpabilité et de la maladie est étroitement mêlée à un débat d’ordre théologique, qu’éclaire principalement le point de vue, explicitement athée, d’Arnie, le narrateur (Nemesis. Jonathan Cape, 2010, pp. 264-5). On peut aussi se référer à la divergence de vues entre Bucky et sa fiancée lorsque l’épidémie de polio prend de l’ampleur : praying vs vision d’un Dieu qui abandonne les humains (forsaking). Le découplage entre un Dieu vétéro-testamentaire et un Dieu néo-testamentaire est, comme toujours chez Roth, systématiquement évité, objet de brouillage.

 

* le personnage de Bucky Cantor n’est pas sans rappeler celui de Seymour Levov, « the Swede », dans American Pastoral è très sportif, il est perçu comme un modèle et un idéal par les enfants et les adolescents (Arnie et Donald seraient, à cette aune, des versions bis du jeune Nathan Zuckerman dans AP). Surtout, l’analyse que fait Arnie du sentiment de culpabilité de Bucky Cantor permet de nets rapprochements. Our ne citer que deux passages de la fin du roman :

He has to find a necessity for what happens. There is an epidemic and he needs a reason for it. He has to ask why. Why? Why? That it is pointless, contingent, preposterous and tragic will not satisfy him. […] this is nothing more than stupid hubris. (p. 265)

Such a person is condemned. Nothing he does matches the ideal in him. (p. 273)

Lors d’une visite que lui rend Bucky Cantor au début de l’épidémie, son futur beau-père, le docteur Steinberg, insiste sur le fait que, même quand on fait ce qu’il faut (« you do the right thing »), on ne peut s’empêcher de constater l’absurdité de l’existence : « Where is the sense in life ? » (p. 47)

 

* le statut du narrateur et les conditions d’énonciation originelle du récit sont complexes (cf pp. 244-5). Font l’objet d’une forme de dissimulation subjective/objective. Arnie compare le récit rétrospectif de Bucky comme un voyage impossible qui tourne autour de l’irréversible : « an exile’s painful visit to the irreclaimable homeland » (p. 245). L’image de l’exil et de la demeure suggère autant le Juif errant que le Paradis perdu (rêve d’Eden). / AP

 

            * statut de la Nature et de l’idéologie de la vie sauvage. La 2ème partie, « Indian Hill », se situe dans un centre aéré fondé par un certain Blomback sur les théories d’Ernest Seton, une forme de scoutisme dont le principe fondamental est le respect des coutumes indiennes. La voix narrative semble prendre ses distances avec (voire se moquer implicitement de) ce nativisme, fantasme de retour à une pureté originelle d’autant plus paradoxal que ce sont les anciens colons, ceux qui ont expulsé/exterminé les Amérindiens, qui miment les coutumes indiennes. Il y a, à cet égard, une scène essentielle, juste avant la mort de Donald Kaplow (adolescent très sportif dont Bucky aide à améliorer les techniques de plongée), la cérémonie du Grand Conseil Indien (peintures de guerre, feu de camp, discours en indien). Cette cérémonie s’achève, assez symptomatiquement, par le God Bless America (p. 218). Par ailleurs, Donald Kaplow se moque, à l’oreille de Bucky, de tout ce tralala et du fait que Blomback prenne tout cela au sérieux. Les moqueries de Donald sont qualifiées de kibitzing ° .

Il est difficile d’interpréter la mort brutale de Donald Kaplow après cette scène. Bucky est convaincu de l’avoir contaminé à son insu. Le lecteur ne peut s’empêcher d’envisager l’hypothèse d’une vengeance divine : en se moquant des rites indiens sur un site sacré (Indian Hill), Donald n’a-t-il pas été puni de son outrage (hubris) par la poliomyélite (nemesis) ? Toutefois, cette interprétation est trop simpliste : le Dieu de l’Ancien Testament et les esprits sacrés des Indiens ne sont-ils pas distincts ? Surtout, le récit tend à insister sur le caractère fantasmatique de tout lien de cause à effet. (Elément faussement proleptique, juste avant la catastrophe : le papillon, en qui Bucky voit « an omen of bounteous days to come », p. 179.) Le point de vue développé en filigrane par Arnie, le narrateur, et par le docteur Steinberg, ne doivent-ils pas inciter le lecteur à ne pas faire de lien, à ne voir, dans tout événement, que pure contingence ?

 

 

° D’après l’OED, le verbe kibitz est tiré du yiddish, à partir de l’allemand kiebitzen (regarder un jeu de cartes). Le 1er sens du verbe, à valence transitive, est lié aux jeux de carte. Voici un copié-collé du 2ème sens, pour lequel le verbe est intransitif :

To chat, banter, or joke, freq. with a person; to behave in a lighthearted or informal manner, to fool around.

1930    G. Kahn & W. Donaldson My Baby just cares for Me (song) 5   She don't like a voice like Lawrence Tibbett's, She'd rather have me around to kibitz.

1969    P. Roth Portnoy's Complaint 244   Fierce as the competition is, they cannot resist clowning and kibbitzing around.

2002    National Rev. 1 July 27/2,   I served coffee, I told bad jokes, and good ones. I kibitzed. I schmoozed.

mardi, 20 septembre 2011

Les trois (ou quatre) D


(Billet écrit le 10 juillet 2011)

 

“Growing up, I’d never known of a single household among my friends or my schoolmates or our family’s friends where the parents were divorced or were drunks or, for that matter, owned a dog. I was raised to think all three repugnant. My mother could have stunned me more only if she’d told me she’d gone out and bought a Great Dane.” (Indignation, 2008. Vintage, 2009, p. 154-5)

 

Dans cet extrait, on ne peut qu’admirer le trait, typiquement rothien (voilà qui sonne bien mal – même « Rothian » en anglais ne me paraît pas souhaitable), qui consiste à scruter un moment particulièrement tragique et traumatisant à l’aune de ce qui pourrait sembler dérisoire : usages du sarcasme à fins d’ironie – ce qui renforce l’acuité du moment, dans son tragique même. Ici, les trois figures du Mal, liées par une allitération en anglais, sont, par un effet de chute, ou de gradation ascendante pseudo-sérieuse, le Divorce, l’Alcoolisme et les Chiens.

Le sème dogs se dédouble d’ailleurs, du point de vue de l’allitération, en Great Dane (dont je me demande (pas de dictionnaire ni d’Internet ici) si ce n’est pas, en anglais, le doberman : voilà qui aurait le mérite de sauver en partie l’allitération dans une traduction). Or, quoique ce bref roman n’appartienne pas au corpus des neuf ‘Zuckerman Novels’, on ne peut s’ [= je ne peux m’ ?] empêcher de songer que le choix de cette race de chien ne doit rien au hasard : à plusieurs reprises, le regard que porte sur ses parents le narrateur spectral d’Indignation, Marcus / Markie / Marc, rappelle, sur un versant négatif, l’idéalisation, dans American Pastoral et la perspective subjective de Zuckerman, de Seymour Levov, le jeune homme parfait de l’immédiate après-guerre, l’idole sportive dont le surnom n’est autre que ‘the Swede’. Est-ce pécher par excès d’herméneutique que de vouloir rapprocher le contexte complexe des deux romans, tant militaire (Seconde Guerre mondiale, guerre de Corée, guerre du Vietnam) que religieux, de la rivalité historique tout aussi complexe qui a longtemps opposé Danois et Suédois ?

N’y a-t-il pas, dans ce rejet du « grand danois », du doberman (du berger danois ???), un rejeu de la critique subtile de l’idéalisation de l’American way of life telle qu’elle est portée / incarnée par un protagoniste surnommé, dans American Pastoral, « le Suédois » ?

mardi, 05 juillet 2011

La Pastorale, & le déni de réalité

Dans l'immédiat, je me contente de copier-coller ici (sorte de laboratoire tout à trac de mon futur cours, mais aussi du WiKi en gestation) deux longs extraits de la Contrevie (The Counterlife de Philip Roth, fini de lire il y a un mois). Il y a évidemment beaucoup à en dire. ce que l'on ne peut en dire est que ces pages donnent la clef du roman. Non, c'est plus compliqué. On ne saurait non plus affirmer qu'elles éclairent entièrement la question de la pastorale dans American Pastoral - mais elles l'éclairent passablement !

 

Excerpt from Maria’s letter to Nathan on leaving him (pp. 320-22)

You do want to be opposed again, don't you? You may have had your fill of fighting Jews and fighting fathers and fighting literary inquisitors—the harder you fight that sort of local oppo­sition, the more your inner conflict grows. But fighting the goyim it's clear, there's no uncertainty or doubt—a good, righteous, guilt-free punch-up! To be resisted, to be caught, to find yourself in the midst of a battle puts a spring in your heel. You're just dying, after all my mildness, for a collision, a clash—anything as long as there's enough antagonism to get the story smoking and everything exploding in the wrathful philippics you adore. To be a Jew at Grossinger's is obviously a bit of a bore—but in England being Jewish turns out to be difficult and just what you consider fun. People tell you, There are restrictions, and you're in your element again, You revel in restrictions. But the fact is that as far as the English are concerned, being Jewish is something you very occasionally apologize for and that's it. It is hardly my per­spective, it strikes me as coarse and insipid, but it still is nothing like the honor you have imagined. But a life without horrible difficulties (which by the way a number of Jews do manage to enjoy here—just ask Disraeli or Lord Weidenfeld) is inimical to the writer you are. You actually like to take things hard. You can't weave your stories otherwise.

Well, not me, I like it amiable, the amiable drift of it, the mists, the meadows, and not to reproach each other for things outside our control, and not every last thing invested with urgent meaning. I don't usually give in to strange temptation and now I remember why. When I told you about that scene at Holly Tree Cottage when my mother said, about my Jewish friend, “They smell so funny, don't they?” I saw exactly what you were thinking—not “How awful for someone to say such a thing!” but “Why does she write about those stupid meadows when she can sink her teeth into that? Now there's a subject!” Perfectly true, but not a subject for me. The last thing I would ever want are the consequences of writing about that. For one thing, if I did, I wouldn't really be telling the English anything they didn't know but simply exposing my mother and me to incalculable distress in order to come up with something "strong." Well, better to keep the peace by writing something weak. I don't entirely share your superstitions about art and its strength. I take my stand for something far less important than axing every­thing open—it's called tranquillity.

But tranquillity is disquieting to you, Nathan, in writing particularly—it's bad art to you, far too comfortable for the reader and certainly for yourself, The last thing you want is to make readers happy, with everything cozy and strifeless, and desire simply fulfilled. The pastoral is not your genre, and Zuckerman Domesticus now seems to you just that, too easy a solution, an idyll of the kind you hate, a fantasy of innocence in the perfect house in the perfect landscape on the banks of the perfect stretch of river. So long as you were winning me, getting me away from him, and we were struggling with the custody issue, so long as there was that wrestling for rights and possessions, you were en-grossed, but now it begins to look to me that you're afraid of peace, afraid of Maria and Nathan alone and quiet with their happy family in a settled life. To you, in that, there's a sugges­tion of Zuckerman unburdened, too on top of it, that's not earned—or worse, insufficiently interesting. To you to live as an innocent is to live as a laughable monster. Your chosen fate, as you see it, is to be innocent of innocence at all costs, certainly not to let me, with my pastoral origins, cunningly transform you into a pastoralized Jew. I think you are embarrassed to find that even you were tempted to have a dream of simplicity as foolish and naïve as anyone's. Scandalous. How can that be? Nothing, but nothing, is simple for Zuckerman. You constitutionally distrust anything that appears to you to be effortlessly gained. As if it were effortless to achieve what we had.

Yet when I’m gone don't think I didn't appreciate you. Shall I tell you what I'm going to miss, despite my shyness and well-known lack of sexual assertiveness? It's feeling your hips between my thighs. It's not very erotic by today's standards, and probably you don't even know what I'm talking about. “My hips between your thighs?” you ask, dumbly rubbing your whiskers. Yes, posi­tion A. You'd hardly ever done anything so ordinary in your life before I came along, but for me that was just lovely and I won't forget for a long time what it was like. I will also remember an afternoon down in your apartment before my enemy came home for dinner; there was an old song on the radio, you said it was a song you used to dance to in high school with your little girl-friend Linda Mandel, and so for the first and only time, there in your study, we danced the fox-trot like adolescent kids out of the forties, danced the fox-trot glued loin to loin. When I look back on all this fifteen years from now, you know what I’ll think? I’ll think, "Lucky old me." I’ll think what we all think fifteen years later: "Wasn't that nice." But at twenty-eight this is no life, especially if you are going to be Maupassant and milk the irony for all its worth. You want to play reality-shift? Get yourself another girl. I'm leaving. When I see you now in the lift or down in the foyer collecting your mail, I will pretend, though it may only be the two of us who are there, that we have never been anything other than neighbors, and if we meet in public, at a party or a restaurant, and I am with my husband and our friends, I will blush…

 

 

 

 

Excerpt from Nathan’s reply, on pastoralization (pp. 325-7)

Now what you say about pastoralization. Do you remember the Swedish film we watched on television, that microphotography of ejaculation, conception, and ail that? It was quite wonderful. First was the whole sexual act leading to conception, from the point of view of the innards of the woman. They had a cam­era or something up the vas deferens. I still don't know how they did it—does the guy have the camera on his prick? Anyway, you saw the sperm in huge color, coming down, getting ready, and going out into the beyond, and then finding its end up some-where else—quite beautiful. The pastoral landscape par excel­lence. According to one school, it's where the pastoral genre that you speak of begins, those irrepressible yearnings by people be­yond simplicity to be taken off to the perfectly safe, charmingly simple and satisfying environment that is desire's homeland. How moving and pathetic these pastorals are that cannot admit con­tradiction or conflict! That that is the womb and this is the world is not as easy to grasp as one might imagine. As I discovered at Agor, not even Jews, who are to history what Eskimos are to snow, seem able, despite the arduous education to the contrary, to protect themselves against the pastoral myth of life before Cain and Abel, of life before the split began. Fleeing now, and back to day zero and the first untainted settlement—breaking history's mold and casting off the dirty, disfiguring reality of the piled-up years: this is what Judea means to, of all people, that belligerent, unillusioned little band of Jews . . . also what Basel meant to claustrophobic Henry lustlessly boxed-in back in Jersey . . . also—let's face it—something like what you and Gloucestershire once meant to me. Each has its own configura­tion, but whether set in the cratered moonscape of the Pentateuch, or the charming medieval byways of orderly old Schweiz, or the mists and the meadows of Constable's England, at the core is the idyllic scenario of redemption through the recovery of a sanitized, confusionless life. In dead seriousness, we all create imagined worlds, often green and breastlike, where we may finally be "ourselves." Yet another of our mythological pursuits. Think of all those Christians, hearty enough to know better, piping out their virginal vision of Momma and invoking that boring old Mother Goose manger. What's our unborn offspring meant to me, right up to tonight in fact, but something perfectly programmed to be my little redeemer? What you say is true: the pastoral is not my genre (no more than you would think of it as Mordecai Lippman's ) ; it isn't complicated enough to provide a real solution, and yet haven't I been fueled by the most innocent (and comical) vision of fatherhood with the imagined child as the therapeutic pastoral of the middle-aged man?

Well, that's over. The pastoral stops here and it stops with circumcision. That delicate surgery should be performed upon the penis of a brand-new boy seems to you the very cornerstone of human irrationality, and maybe it is. And that the custom should be unbreakable even by the author of my somewhat skeptical books proves to you just how much my skepticism is worth up against a tribal taboo. But why not look at it another way? I know that touting circumcision is entirely anti-Lamaze and the thinking these days that wants to debrutalize birth and culminates in delivering the child in water in order not even to startle him. Circumcision is startling, all right, particularly when performed by a garlicked old man upon the glory of a newborn body, but then maybe that's what the Jews had in mind and what makes the act seem quintessentially Jewish and the mark of their reality. Circumcision makes it clear as can be that you are here and not there, that you are out and not in—also that you're mine and not theirs. There is no way around it: you enter history through my history and me. Circumcision is everything that the pastoral is not and, to my mind, reinforces what the world is about, which isn't strifeless unity. Quite convincingly, circum­cision gives the lie to the womb-dream of life in the beautiful state of innocent prehistory, the appealing idyll of living "naturally," unencumbered by man-made ritual. To be born is to lose all that. The heavy hand of human values falls upon you right at the start, marking your genitals as its own. Inasmuch as one invents one's meanings, along with impersonating one's selves, this is the meaning I propose for that rite. I'm not one of those Jews who want to hook themselves up to the patriarchs or even to the modem state; the relationship of my Jewish "I" to their Jewish "we" is nothing like so direct and unstrained.

 

lundi, 04 juillet 2011

Anal > minéral > fascinal

“Well, if you are, as your work suggests, fascinated with the consequences of transgression, you’ve come to the right family. Our mother can be hellishly unpleasant when it comes to transgression. She can be hard like a mineral – an Anglo-Saxon mineral. I don’t think she really likes the idea of her languid, helpless Maria submitting to anal domination by a Jew. I imagine that she believes that like most virile sadists you fancy anal penetration.”

“Tell her I take a crack at it from time to time.”

Philip Roth. The Counterlife (1986). Penguin, 1988, p. 282.

 


mardi, 21 juin 2011

The Prague Orgy

The Prague Orgy, troisième volet du cycle de romans dont le narrateur/ou/protagoniste est Nathan Zuckerman (N.Z. ci-après), a été présenté, lors de sa publication, en 1985, comme le dernier tome d’une trilogie, Zuckerman Bound. (Or, Exit Ghost, publié en 2007 et annoncé alors comme le dernier livre consacré à N.Z., est le neuvième titre de la nonalogie*. (Le titre, Exit Ghost, donne un effet de symétrie par rapport au premier volume, The Ghost Writer (que j’ai fini de lire hier), mais est aussi une citation tirée des didascalies (non shakespeariennes) de Hamlet.))

------- La nouvelle rubrique que je crée ce jour, premier d'un été peut-être pluvieux, me permet de combler un vide dans l'arborescence alphabétique. Il n'y avait pas de rubrique dont le titre commençât par la lettre N. Evrything goes into the blog. -------

 

C’est le texte le plus faible du corpus. Amusant que je commence cette rubrique sous le signe du texte le plus faible du corpus. Le plus bref (80 pages). A dû paraître bien peu de chose, pour une fin de trilogie.

 

 

The Prague Orgy n’a pas de dédicataire. (The Ghost Writer était dédié à Milan Kundera. La ville de l’impossible échappée, par un jeu complexe d’allusions à James, y est Florence. Les écrivains tchèques de The Prague Orgy suggèrent, de manière déformée, Kundera.)

 

 

  • Eva, l’« actrice tchekovienne » : « in black like Prince Hamlet » (p. 3)
  • Le père de Zdenek Sisovsky : « he was elliptical, humble, self-conscious, all in his own way. He could be passionate, he could be florid, he could be erudite – he could be anything. No, this is not the Yiddish of Sholem Aleichem. This is the Yiddish of Flaubert. » (p. 22)
  • pp. 62-3 è l’envers de la pastorale et du rêve d’un Eden juif, vision d’une ville en ruines, image déformée de la cite hébraïque idéale
  • « Why be drawn further along, the larger the obstacles ? That’s okay writing a book, that’s what it is to write a book. » (p. 68)
  • Récit (story), métaphore de la mue et de la peau-prison (pp. 83-4) : « shedding my story », « snaking away from the narrative encasing me » è « one’s story isn’t a skin to be shed » (p. 84)


 

  

* Même l'OED, pourtant le plus complet qui soit, annonce :

No exact results found for nonalogy in the dictionary.