vendredi, 02 novembre 2012
All One Page
Depuis la nuit de samedi à dimanche, j'ai trouvé l'axe, et je sais que je travaillerai, pour le colloque africaniste de juin, sur le recueil d'essais de Breyten Breytenbach, Notes from the Middle World. Tout en le lisant assidûment, le traduisant même pour moi-même (histoire de tenter de faire oublier les derniers massacres commis par Jean Guiloineau), je n'ai pas écrit sur B.B. depuis douze ans, je pense, depuis cet article sur All One Horse.
La page sur la traitorousness m'avait mis, vendredi, la puce à l'oreille. Le chapitre splendide sur "l'Afrikaner en tant qu'Africain" a achevé de me convaincre.
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Et ne m'ont pas empêché, l'une ou l'autre, de commettre une de ces bizarres séries d'autoportraits agités (= en agitant le smartphone).
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mardi, 09 octobre 2012
Nuruddin & Breyten
(billet à palindrome : le 2772ème en 88 mois)
Je croyais que m'attendaient, sur les étagères du salon où s'empilent (comme à la chambre à coucher) divers livres à lire, deux ouvrages récents de Ngugi et Okri — deux noms encore annoncés, avec celui de Farah, pour le Nobel, et qui ne l'auront pas —, alors que l'un de ces livres était un récent Breytenbach. Récemment, j'avais acheté ces Notes from the Middle World dont, en mon absence d'attention bibliographique continue, la parution m'avait échappé, et, tout en ignorant toujours de quelle situation verbale, bilinguale, elles avaient émané.
(Lors de notre dernière rencontre, en 2006, en deux temps, à Paris, avant le fiasco absurde des éditions du Seuil et de l'idiote perruche Anne Freyer, Nuruddin m'avait confié que, pour lui, Breyten Breytenbach était devenu à moitié fou, mais surtout complètement raciste.)
Autre souvenir, de Sandra Saayman, avec qui j'ai eu tant de plaisir à travailler, circa 2001-2004. Nous partagions l'amère désillusion d'avoir vu le Prix Nobel échoir à Coetzee, qui nous semblait, à tous deux, un bien moins grand écrivain, et un artiste à l'univers beaucoup plus étriqué que Breyten. Nous en avons parlé, un samedi midi je crois, place du Panthéon.
22:33 Publié dans Affres extatiques | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 22 janvier 2012
Bon chic bon chanvre
Passant le dimanche matin à préparer mes deux cours du lundi matin, dont la séance de séminaire sur Olaudah Equiano et Ngugi, je retrouve – difficilement – dans ma bibliothèque (et, pour dire vrai, à la buanderie, où j’ai exilé il y a quelque temps tout ce qui ne sert jamais) le recueil d’articles dans lequel j’avais publié, en 2001, un article consacré à l’autobiographie d’Equiano, intitulé ‘A Slave’s Progress’.
Or, dans ce recueil, il y a aussi, très entre autres, un article de Sylvie Bauer sur Alphabetical Africa de Walter Abish. En entendant, à l’époque, la communication de cette collègue, j’avais eu très envie de lire Walter Abish – douze ans après, je n’en ai (encore ?) rien fait. Surtout, la première phrase de son article me rappelle un débat récent, sur Facebook, au sujet des abus de l’antimétabole : « L’antimétabole n’est pas belle et ses termes peuvent sembler trompeurs. » L’article s’intitule « Alphabetical Africa de Walter Abish, progrès d’un continent et continent d’un progrès ».
------ Au sujet d’Abish et des oulipiens américains, je dois noter que, trouvant sans doute que lire quatre livres en même temps n’était pas assez, j’ai commencé hier Gadsby : publié en 1939, ce roman, assez médiocre à ce qu’il m’en semble jusqu’à présent, est un lipogramme en E, et préfigure donc La Disparition.
11:44 Publié dans Affres extatiques, Questions, parenthèses, omissions | Lien permanent | Commentaires (0)
jeudi, 03 novembre 2011
Ben Okri - Tales of Freedom (2009)
Il ne faut jamais renoncer.
Après avoir été très déçu, et même exaspéré, par Starbook, j'ai décidé de donner encore une (dernière?) chance à Ben Okri. Give it a go, lad.
J'ai acheté, le mois dernier, ses deux derniers livres, un recueil de brefs essais et d'aphorismes, et un recueil de textes de forme et de format assez hétéroclites, intitulé Tales of Freedom (2009, réédité en 2010 par Rider en édition paperback). J'ai lu, en deux soirées, ce mince volume. Il se compose d'une sorte de novella très fragmentée et théâtralisée, "The Comic Destiny", en quatre parties et un épilogue ('Beyond'), et de treize fictions très brèves dont Okri précise qu'elles appartiennent à un nouveau genre, le stoku (amalgame de story et haïku).
Sans renoncer à une forme de mysticisme vaporeux qui s'est avérée, dans Starbook notamment, la source de véritables couacs esthétiques, "The Comic Destiny", récit filé et saccadé, emprunte un certain nombre de traits à l'écriture dramatique d'un Beckett, tout en la transposant dans un non-contexte très localisablement africain. C'est une vraie réussite, et, à rebours de ce qui aurait pu être une série de tics et de tactiques, le texte parvient à surprendre, de bout en bout, et à susciter une vive admiration. Très simple et très énigmatique, "The Comic Destiny" peut être lu comme une parabole, comme un tableau, ou comme une scène d'écriture.
Les stokus sont un peu moins convaincants, globalement. Certains sont très aboutis, d'une densité magistrale - là encore, l'énigme narrative interroge, y compris sur son mystère : y a-t-il véritablement une énigme ? D'autres flanchent très légèrement, ce qui suffit à diluer quelque peu un charme qui repose sur un équilibre formel et stylistique absolument précaire, et beau de cette précarité même. Moins convaincants, globalement, ces stokus (me) rappellent toutefois Walser, Breytenbach, et les Proses apatrides. Ce n'est pas rien ------- Je dois avouer m'être arrêté au seuil d'un de ces treize textes, "The War Healer" : je me suis, à cette occasion, fait la réflexion que je déteste viscéralement le verbe heal, surtout dans sa version au participe présent, healing - n'est-ce pas dans cette détestation qu'il faut trouver l'origine de mon profond désaccord esthétique avec le précédent livre de Ben Okri, Starbook, tout en promesse de guérisons mystiques et d'harmonieuse suture ? Très attaché à mon mal, je ne veux d'aucune cure. Allez-y donc voir par vous-mêmes.
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Bonus : sur mon autre site, la traduction d'un des 13 "stokus".
11:48 Publié dans Affres extatiques | Lien permanent | Commentaires (0)
lundi, 26 septembre 2011
In memoriam Wangari Maathai
Comme tout le monde, j'ai appris ce matin, par la presse, le décès de Wangari Maathai, Prix Nobel de la Paix 2004 -- sans doute l'un des choix les plus incontestables et les plus significatifs de ces dernières décennies. Afin de lui rendre hommage, je copie-colle ci-dessous un passage très fort de son allocution lors de la remise du Prix Nobel. (Un extrait de la cérémonie peut être regardé sur le site de la Fondation Nobel.)
Although initially the Green Belt Movement's tree planting activities did not address issues of democracy and peace, it soon became clear that responsible governance of the environment was impossible without democratic space. Therefore, the tree became a symbol for the democratic struggle in Kenya. Citizens were mobilised to challenge widespread abuses of power, corruption and environmental mismanagement. In Nairobi 's Uhuru Park, at Freedom Corner, and in many parts of the country, trees of peace were planted to demand the release of prisoners of conscience and a peaceful transition to democracy.
Through the Green Belt Movement, thousands of ordinary citizens were mobilized and empowered to take action and effect change. They learned to overcome fear and a sense of helplessness and moved to defend democratic rights.
In time, the tree also became a symbol for peace and conflict resolution, especially during ethnic conflicts in Kenya when the Green Belt Movement used peace trees to reconcile disputing communities. During the ongoing re-writing of the Kenyan constitution, similar trees of peace were planted in many parts of the country to promote a culture of peace. Using trees as a symbol of peace is in keeping with a widespread African tradition. For example, the elders of the Kikuyu carried a staff from the thigi tree that, when placed between two disputing sides, caused them to stop fighting and seek reconciliation. Many communities in Africa have these traditions.
Such practises are part of an extensive cultural heritage, which contributes both to the conservation of habitats and to cultures of peace. With the destruction of these cultures and the introduction of new values, local biodiversity is no longer valued or protected and as a result, it is quickly degraded and disappears. For this reason, The Green Belt Movement explores the concept of cultural biodiversity, especially with respect to indigenous seeds and medicinal plants.
As we progressively understood the causes of environmental degradation, we saw the need for good governance. Indeed, the state of any county's environment is a reflection of the kind of governance in place, and without good governance there can be no peace. Many countries, which have poor governance systems, are also likely to have conflicts and poor laws protecting the environment.
In 2002, the courage, resilience, patience and commitment of members of the Green Belt Movement, other civil society organizations, and the Kenyan public culminated in the peaceful transition to a democratic government and laid the foundation for a more stable society.
08:27 Publié dans Affres extatiques | Lien permanent | Commentaires (0)
mercredi, 21 septembre 2011
Nuruddin Farah ――― Crossbones
Cette nuit, j’ai bien avancé dans ma lecture de Crossbones, le dernier roman de Nuruddin Farah. Délibérément, je me suis laissé quelques chapitres, histoire de prolonger le plaisir. (Les orgasmes rapides ont du bon aussi. Les orgasmes longs sont les meilleurs.)
En 2006, j’ai traduit Links, qui a été finalement publié dans une très mauvaise traduction en 2010 (Exils). En 2007, j’ai lu et relu Knots, le second volet de la trilogie « Past Imperfect ». Cette semaine (et les suivantes, sans doute), je la passe avec le troisième tome. Quelle langue ! Plus exactement, Nuruddin Farah a une langue, une écriture et une vision exceptionnelles. C’est la convergence des trois qui, à chaque fois, subjugue et donne à réfléchir.
Il ne se passe pas grand-chose, et pourtant ce n’est pas un « livre sur rien », loin s’en faut. Un livre très intense, avec des situations, des personnages d'une profondeur et d'une puissance impressionnantes.
Ce n’est pas un texte post-colonial au sens normatif ou préformaté, et pourtant il y a, dans chaque phrase, cent fois plus d’ouvertures intellectuelles sur les questions de mondialisation et la situation des pays africains que dans quinze romans de [ici, imaginer les noms de tel ou tel romancier].
Ce n'est pas un texte « formaliste », et pourtant il y a, à chaque phrase, de vraies richesses lexicales, linguistiques, poétiques.
Crossbones fait renaître le désir. J’ai le désir d’écrire sur ces textes de Nuruddin. J’ai envie de traduire Nuruddin. J’enrage à l’idée que si, demain (c’est-à-dire dans deux semaines), Nuruddin reçoit le Prix Nobel (il a déjà été short-listed deux fois, après tout), les lecteurs français n’auront rien de valable à se mettre sous la dent, à part la deuxième trilogie, magistralement traduite par Jacqueline Bardolph. Surtout, il n’y a plus d’éditeur pour s’intéresser vraiment à Nuruddin, comme jadis avec Pierre Astier. Il n’y a plus de critique littéraire qui connaisse vraiment son œuvre. J’ai proposé d’organiser, à Tours, un colloque consacré spécifiquement à cette troisième trilogie – dans notre centre de recherche, préoccupé de gender studies à la sauce fade et de questions politiques rebattues, cela ne soulève à peu près aucun enthousiasme. Depuis son divorce, je n'ai même plus de moyen de communiquer avec Nuruddin (pas d'email, plus de contact avec son agent, rien).
il n'y a pas qu'en France que les critiques ne comprennent pas (ou comprennent mal) l'esthétique de Nuruddin. La plus importante (à ce jour) recension de Crossbones aux Etats-Unis démontre cela à l'envi.
Sans doute devrais-je écrire, dans mon coin et sans songer à qui me lira, des chapitres sur cette trilogie, ou traduire les romans tout en sachant qu’un(e) incapable se chargera finalement de massacrer le texte français. C’est un peu difficile. Mais la beauté en vaut la chandelle.
13:54 Publié dans Affres extatiques, WAW | Lien permanent | Commentaires (0)
mardi, 13 septembre 2011
Bribes, brimborions, bornes
17 onglets ouverts dans Google Chrome, des chevauchements des galaxies (et des chevauchements de galaxies : sons, images, mots, textes, parures, évidences). Improvizone en avril 2010, Kenneth Burke en 1966, mon fils peut jouer tranquille, après la cantine, au 1000 Bornes (vu la pluie, c'est ce que j'imagine).
À midi, après le passage du facteur, j'ai écrit : "Toutes les heures un brimborion.". Une heure auparavant, lancé dans les épigraphes, j'avais noté : "Le dos en compote, I go on hammering away at my course on Roth's AP. (Tuesday, phew's-day.)". Dans la matinée, j'ai participé à une discussion, laquelle suit un fil souvent tiré ici. Ce matin aussi, après être rentré de l'école, j'ai lu l'article consacré à Crossbones dans le New York Times, et n'ai pu m'empêcher de m'exclamer (toujours par écrit) :
Someone who writes incoherent sentences ought not to be allowed to tax Nuruddin Farah with "inconsistent plotting" and "verbose narration". Hirsh Sawhney, you missed the whole point.
Entre 4 murs je m'archive moi-même. Et m'échine ---- pourquoi ??
14:22 Publié dans Affres extatiques, Chèvre, aucun risque, WAW | Lien permanent | Commentaires (0)
vendredi, 10 juin 2011
Petit exercice (oulipien, en quelque sorte)
Voici les trois premières phrases d’Adama ou la force des choses du Burkinabé Pierre Claver Ilboudo :
Pendant cinq bonnes minutes, Adama resta là, abasourdi, hagard. Puis il se mit à marcher droit devant lui, comme un automate. Il recouvrait progressivement ses esprits. (Présence Africaine, 1987, p. 7)
Voici à présent les trois dernières phrases du même roman :
Adama était là, figé, le visage en sueur et les traits décomposés. Le vélo qu’il avait garé dix minutes plus tôt devant la porte de l’atelier avait disparu. Et les tissus avec. (p. 154)
L’exercice que je propose consiste à écrire un récit dans lequel l’incipit et l’explicit seraient inversés. Autrement dit : le récit à écrire doit commencer par les trois dernières phrases d’Adama et s’achever par les trois premières phrases. À vos claviers.
03:00 Publié dans Affres extatiques, Ecrit(o)ures | Lien permanent | Commentaires (0)
mercredi, 08 juin 2011
Léonora Miano
Il y a trois semaines, j’ai lu Soulfood équatoriale. Ecriture nerveuse, plaisante, fine et drôle.
Abordé ensuite les romans de Léonora Miano (Contours du jour qui vient et L’intérieur de la nuit) : quelques belles phrases, mais dans l’ensemble l’écriture est lourdingue, le récit cousu de fil blanc, les personnages prévisibles – bref, l’ensemble tout à fait démonstratif. Me suis surpris à penser « des romans Presse-Pocket ». Déçu.
06:00 Publié dans Affres extatiques | Lien permanent | Commentaires (0)
mardi, 07 juin 2011
Grozi, un Isou africain ?
Au théâtre qu’on cesse d’aligner les mots doublés de gestes purement illustratifs qui enfoncent des portes ouvertes. Que d’autres vibrations entrent en jeu pour nous émouvoir jusqu’au fond. Que des sons de voyelles nous frappent l’hypophyse et nous remettent en contact avec d’autres mondes. Que les couleurs agressent notre peau. Que des odeurs nous mettent de l’eau dans la bouche. Que les images nous captivent. Qu’il nous soit donné l’extase de l’explosion initiale qui créa les mondes.
Werewere Liking. Elle sera de jaspe et de corail (journal d’une misovire…). L’Harmattan, 1983, p. 101.
On ne fait pas mieux, de la part d’un polygraphe féru de discrépance, pour relancer la rubrique Affres extatiques.
07:00 Publié dans Affres extatiques | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 06 mars 2011
Légende yorouba
Kokoro lori igi koriko.
18:24 Publié dans Affres extatiques | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 12 décembre 2010
Summertime / L’été de la vie
Il ne m’est pas possible de revenir ici en détail sur les raisons qui font que je lis chaque nouveau livre de Coetzee, alors que cet auteur me laisse généralement sur ma faim, voire qu’il m’agace (son côté scalpel, sa forme froide et quelque peu osseuse (voire en arêtes), son éloignement de tout dérapage). Peut-être y reviendrai-je, si tant est que j’en éprouve le besoin (ici, ce me semble, je suis un peu mon seul lecteur).
Plus que les précédents, ce qui n’est pas peu dire, le troisième volet de l’autobiographie du Prix-Nobel-sud-africain-exilé-en-Australie me semble fade, bien peu de chose. Ça ne démarre pas mal, en un sens. Il nous est donné de lire quelques fragments de carnets avant les transcriptions de cinq entretiens entre un biographe fictionnel et des personn(ag)es ayant compté dans la phase 1972-77 de la vie de John Coetzee, le grand écrivain désormais décédé (double ou décalque morbide de J.M. Coetzee). C’est là une très bonne idée, dans la perspective de distanciation autobiographique (soit = pas du tout l’autofiction) qui est celle de Coetzee. Ce qui est regrettable, c’est que Coetzee n’en fait rien. Il reste à mi-chemin de tout. Aucune envolée, ou alors pas assez de sécheresse. Bizarrement, on frôle l’autocomplaisance, peut-être le seul reproche qu’on n’eût pu jusqu’alors formuler.
J’avais commencé à griffonner quelques bribes dans les marges de mon exemplaire de Summertime, tandis que C. en lisait la traduction (L’été de la vie. Seuil, 2010, traduction de Catherine Lauga du Plessis). Et je n’ai pas envie d’en faire quoi que ce soit. D’autres, beaucoup, écriront au sujet de ce petit texte bien terne. Aussi ai-je décidé de reprendre certains des passages que j’avais annotés, et de voir comment Catherine Lauga du Plessis les a traduits. Après tout, Coetzee est un fabricant de petits mécanismes textuels tellement rôdés qu’on n’y sent plus la moindre fibre ; autant le prendre à son jeu, et décortiquer des micro-fragments dans une perspective ultra-décorticante (la traductologie, dira-t-on pompeusement).
Agenbite of inwit. (Summertime. Vintage, p. 4).
Agenbite of inwit, remords de conscience. (L’Eté de la vie, p. 10).
Je ne savais pas du tout ce que c’était que cette expression ; je constate que la traductrice choisit de la garder telle quelle. Il doit s’agir d’une citation. La Wikipedia me permet prestement de combler mes lacunes : il s’agit en effet du titre d’un texte en prose en moyen anglais, de genre confessionnel. La traduction en anglais contemporain que propose la WP (Prick of Conscience) me confirme ce que je pensais : il doit y avoir, dans l’allusion de Coetzee, un jeu sur les connotations sexuelles (bite, wit = morsure, bite, vit). Pour lui, aussi, ce doit être une reprise de Joyce, puisque, comme nous en informe doctement la WP : « In the 20th century, the work gained some recognition when its title was adopted by James Joyce, who used it numerous times in his novel, Ulysses. In Joyce's spelling, agenbite of inwit, the title has gained a limited foothold in the English language. » On peut supposer que la traductrice française est allée fouiner du côté des traductions du texte médiéval, et des traductions d’Ulysse. Passons.
As for the fate of Christian civilization in Africa, they have never given two hoots about it. (Summertime, p. 6)
Quant au sort de la civilisation chrétienne en Afrique, ils s’en sont toujours moqués comme de l’an quarante. (L’été de la vie, p. 12)
L’équivalence trouvée est judicieuse – on aurait pu songer aussi à « leur première chemise », mais l’an 40 est bien vu, dans le contexte. Pouvait-on conserver une tournure négative ? Ils n’en ont jamais eu cure. Jeu de mots assez fin, mais niveau de langue trop soutenu.
Breytenbach […] queered his pitch… (Summertime, p. 8)
… il a brûlé ses vaisseaux… (L’été de la vie, p. 15)
Elle n’a pas beaucoup cherché, là. Equivalence, oui, mais d’un autre niveau de langue. L’idée est légèrement différente : en anglais, il s’agit plutôt de quelqu’un qui met à mal une situation idéale par irréflexion, sans les connotations bravaches du français (jeter son bonnet par-dessus les moulins ?). Souvent, d’ailleurs, l’expression ne s’emploie pas de façon réflexive. On pourrait envisager : il s’est mis dans le rouge / il a franchi la ligne jaune / il s’est tiré une balle dans le pied / il a scié la branche sur laquelle il était assis. En quelque sorte, dans le texte français, Coetzee-le-narrateur est beaucoup plus admiratif du geste de Breytenbach que dans le texte anglais. En anglais, Coetzee-le-narrateur intègre le point de vue raciste de l’opinion afrikaner officielle. C’est beaucoup plus intéressant.
… he swarthily handsome, she delicately beautiful… (Summertime, p. 8)
… lui séduisant et basané, elle d’une beauté délicate… (L’été de la vie, p. 15)
Un cas d’école. Adverbes qu’il est impossible de calquer, qui appellent des transpositions. La traduction est un modèle.
… the muzak… (Summertime, p. 21)
… la musique d’ambiance… (L’été de la vie, p. 29)
Pas d’autre choix, sans doute, que cet étoffement. Quoi d’autre ? La musiquette ? La soupe ? NON. C’est frustrant, quand même.
Mister Prod (Summertime, p. 22)
Il est trop long d’expliquer pourquoi l’interlocutrice du biographe surnomme ainsi John Coetzee. Toujours est-il que la traduction
… ce picador à la manque… (L’été de la vie, p. 31)
est absolument enthousiasmante. Coetzee tiendrait-il, en Catherine Lauga du Plessis, une traductrice si bonne qu’il ne la mérite pas ?
… nothing but a clumsy accident, the act of a Schlemiel… (Summertime, p. 25)
… rien d’autre qu’un accident, une maladresse de Schlemiel… (L’été de la vie, p. 34)
Pas d’autre choix que de conserver le xénisme, le terme yiddish. Contre ce choix, il y aurait l’argument suivant : la littérature en langue française n’est pas traversée par le yiddish dans les mêmes proportions que la littérature en langue anglaise (surtout avec les textes américains). Mais cet argument ne tient pas, pour deux raisons clairement repérées :
- Le texte français est une traduction, ce qui est connu du lecteur.
- Le yiddish est une des langues de référence possible de tout texte littéraire, quelle qu’en soit la langue.
Il y a une autre raison, plus spécifique : --- 3. Il y a un écho sémiotique évident avec le célèbre conte (ou bref roman) d’Adalbert von Chamisso, Peter Schlemihl (une histoire de double).
Aussi, sur un plan linguistique : --- 4. Coetzee fait dire ce mot à Julia car il s’agit aussi d’un terme afrikaans (et même néerlandais).
“Only something that, being a schlemihl, he'd known for years: inanimate objects and he could not live in peace.” (Thomas Pynchon. V. 1963, p. 37)
Excitement all around, an envelope of libidinous excitement. From which I purposely excised myself. (Summertime,pp. 26-7)
Tous baignaient dans l’excitation, tous pris dans une excitation libidineuse. Quant à moi, je me tenais à l’écart. (L’été de la vie, p. 36)
Dans la première phrase, l’étoffement au moyen d’un verbe conjugué n’était peut-être pas évitable. Il était possible de risquer une dilution, plus proche stylistiquement du texte-source : Partout tout n’était qu’excitation, la gangue libidineuse impudique de l’excitation.
L’adjectif impudique serait bien meilleur ici, d’un point de vue rythmique. Mais le rythme n’est pas tout.
Ce qui est regrettable, c’est d’avoir effacé, dans la deuxième phrase, l’adverbe purposely (qui n’est pas purposefully), mais surtout de n’avoir pas conservé la paronomase excite/excise. Quand c’est une femme qui dit s’être tenue à l’écart d’un système social proche de l’échangisme, le recours au verbe excise myself (« m’exciser ») n’est pas banal. Il s’agit d’ailleurs d’un emploi très « limite » par rapport à l’usage en anglais.
‘Once,’ he repeated, cementing the lie. (Summertime, p. 29)
« Une fois », a-t-il répété, s’enferrant dans son mensonge. (L’Eté de la vie, p. 39)
Outre mon obsession très récente pour le ciment – qui est un motif agissant de ce chapitre, la 1ère interview – je m’étais demandé comment traduire cela. Il s’agit d’une parole qui scelle un mensonge : le mensonge est en béton, au moins pour celui qui le profère (et, d’une manière performative assez habituelle chez Coetzee, pour son interlocutrice aussi). L’expression française s’enferrer dans son mensonge (modulation avec changement d’image : ciment è fer) a d’autres connotations, me semble-t-il. A tout prendre, j’aurais opté, moi, pour scellant ainsi son mensonge.
(Remarque tout à fait annexe : a-t-on oublié, aux éditions du Seuil, les règles typographiques de base pour la présentation des dialogues en français ??? Il semble que tout le roman soit imprimé selon les conventions typographiques anglo-saxonnes, avec multitude de guillemets ouvrants et fermants en tous sens. Du grand n’importe quoi. Mais il est vrai que je cherche peut-être la petite bête, vu que j’ai de bonnes raisons d’en vouloir au Seuil, et notamment à la grande chamane et brasseuse de vent Anne Freyer.)
[Je me suis arrêté là, pour le moment, de l'exploitation traductologique de mes annotations. Il y a moins de petits ticks dans les pages qui suivent, de toute façon. J'ai lu pour lire, pour finir, pour voir, pour m'agacer encore de cette médiocrité froide.]
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jeudi, 09 septembre 2010
Ténèbres à midi
"Des herbes poussent ça et là, et nous avançons en zigzag."
(Ténèbres à midi, p. 112)
Vous sentez le sol se dérober sous vos pieds. Tapis vert, et le pont Wilson, pavoisé multicolore, n'a jamais été aussi prêt de chuter encore sur ses piles.
Après Sols de Laurent Cohen (texte très fort sur lequel il faudrait écrire (voilà bien une rengaine de ces carnets)), j'ai lu le dernier roman de Théo Ananissoh, Ténèbres à midi, avant d'enchaîner sur "le Mathias Enard". Théo Ananissoh est écrivain en résidence à Neuvy-le-Roi, of all places. Notre équipe de recherche va peut-être le rencontrer, lui faire tenir une ou deux conférences d'ici décembre (cela reste à confirmer). J'avais lu Lisahohé lors de sa sortie, en 2005, et avais été frappé par ce ton quelque peu nostalgique, à la Naipaul, et décalé, atypique, dans la production littéraire africaine, essentiellement politisée ou sociale, encore aujourd'hui il faut bien le dire.
Ténèbres à midi est plus fort encore, d'une certaine manière. Il s'agit d'un récit en deux parties : le narrateur, Togolais vivant en Allemagne (et double ambigu de l'auteur), rencontre un conseiller du président avec qui il sympathise le temps d'une soirée parce que, contre toute attente, cet Eric Bamezon, fraîchement rentré d'Europe lui aussi, se confie à lui, et tient des propos pleins d'amertume sur la mauvaise gestion politique d'une Afrique qu'il qualifie de "dégueulasse". Dans la nuit qui suit, Eric Bamezon se suicide, et la deuxième partie consiste, non en une enquête, mais en un approfondissement, par le narrateur, de la figure du suicidé -- notamment lors d'une visite impromptue et magnifiquement décrite à la cour du roi Béhanzin.
Ce bref roman laisse une impression de malaise, car il met les lecteurs européens habitués à lire des textes postcoloniaux face à leurs contradictions en insistant sur le désir de fuite et de migration des Africains, lié à l'incapacité gestionnaire des élites post-coloniales ; le discours impliqué n'est pas loin de redorer le blason de l'époque coloniale, tout en faisant porter la culpabilité principale de l'ère esclavagiste sur les rois africains eux-mêmes... On est donc à cent lieues des discours habituels ou convenus sur la responsabilité de l'Europe, sur les demandes de réparations financières, ou sur les peuples colonisateurs qui ont entravé l'accès à l'indépendance... Selon toute vraisemblance, Théo Ananissoh, à qui demeure la possibilité de se draper derrière le fait que les avis égrénant le roman sont des propositions idéologiques portées par des personnages, n'a pas que des amis dans le milieu littéraire (et au-delà) des expatriés.
Lorsque le narrateur rend visite à la veuve, il demande à voir la bibliothèque d'Eric Bamezon, où deux rayonnages entiers sont consacrés aux oeuvres de Naipaul (cf supra). Pour qui avait déjà lu Lisahohé (cf supra, re), cela n'a rien d'étonnant. Et c'est peut-être dans la volonté affichée, mais pourtant à peine esquissée dans Ténèbres à midi, d'écrire les paysages que l'ombre du grand V.S. Naipaul porte le plus :
Au temps de Guezo ou de Glèlè, il n'y avait pas d'écrivain pour regarder la nature -- les hommes et les paysages ; j'écris donc ce récit avec le désir conscient de suppléer un peu à l'exceptionnelle indigence des ancêtres. (p. 110)
Que penser alors, du point de vue des stratégies narratives et de leur sens, de ce texte qui reste si allusif sur les lieux et les paysages, dans leur chair même ?
Théo Ananissoh. Ténèbres à midi. Paris : Gallimard, "Continents noirs", 2010.
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mercredi, 09 janvier 2008
Ben Okri / Starbook
Sans doute ai-je tenté pour la dernière fois de lire un roman de Ben Okri. Depuis la polylogie inachevée consacrée aux « aventures » – je place ce terme entre guillemets, car rien, au sens propre, n’advient – de l’abiku Azaro, son œuvre a pris une tournure par trop déroutante. Le précédent opus, In Arcadia, mêlait maladroitement mysticisme animiste et histoire de l’art européen, mais d’une façon qui renouvelait le genre romanesque. Cette fois-ci, le modèle du conte yorouba délayé sur 420 pages ennuie profondément.
D’une grande patience (ou conscience professionnelle ?), j’ai tout de même lu Starbook en entier – j’avoue toutefois avoir lu les 120 dernières pages en diagonale et donc en moins d’une heure. Dans Starbook, Ben Okri ne parvient pas à retrouver le fragile mais splendide équilibre qui faisait le succès de The Famished Road, et, dans une moindre mesure déjà, des deux romans qui en constituaient la suite (Songs of Enchantment et Infinite Riches).
Sur la technique, rien à redire : la structure du roman est très riche et très complexe (200 chapitres répartis en quatre parties d’inégale longueur, selon des multiples de 11 ou de 13 (26 + 78 + 74 + 22 = (8 x 13) + (4 x 13) + (4 x 11) = 200), la manière dont l’histoire du prince malade se noue à la jeune fille de la tribu des artistes est efficacement mené, et les différents ressorts possibles des mythes – ainsi que leurs paradoxes et leurs contradictions – savamment explorés. Toutefois, la sauce ne prend pas, et Okri s’embourbe dans une litanie d’abstractions mystico-kitsch qui le rapprochent plus de Paulo Coelho, hélas, que d’Amos Tutuola. Le long développement sur le vent blanc et les « trous » (gaps) appuie pesamment sur les aspects historiques du mythe (traite négrière), sans pour autant en approfondir les enjeux.
Comme je commençais à avoir quelques réticences à propos de l’œuvre de Ben Okri, j’ai abordé ce livre avec circonspection, mais désireux de voir « ce que ça donnait », « où il en était », car, jusqu’à présent, chaque livre d’Okri recelait de très belles pages, des trouvailles stylistiques, voire des questions irrésolues. Dans Starbook, encore, il y a de belles pages (par exemple, la vision du héron et de la mascarade, pp. 33-43), quelques belles phrases (par exemple, le redoublement de l’emprunt lassitude/malaise dans la description du vent blanc, p. 242), et même des énigmes narratives (comme le rôle du je rare), mais tout cela noyé dans un tel fatras allégorique qu’il n’y a pas grand-chose à espérer des livres suivants.
On peut retenir, comme l’un des thèmes essentiels de Starbook, le lien entre créativité et oubli (qui m’a longtemps taraudé, cf mes années oxoniennes) : “They believed it was important to forget for a civilization to be quantumly creative.” (p. 311)
Okri propose aussi, dans certains chapitres, une vision très puissante de l’art, notamment dans le chapitre II. 46, dans lequel les manque(ment)s de l’art du Mamba permettent de définir en creux l’esthétique des Maîtres :
“It did not have what they called shadow, or dark life, or hidden light. It was substantial, but it did not have the lightness of that which can writhe, coil and move effortlessly. It had power, but not simplicity, or sadness. It had strength, but not weakness, the weakness that all living things have. It had glory, but not heart. It amazed the eye, but not the vision. It did not set the masters dreaming.” (p. 170)
Autrement qu’en creux, et au sujet du Maître, le père de l’héroïne, Okri a défini, dans le chapitre II. 42, sa conception du geste artistique :
“The master conceals his work even when the work is evident. The master reveals only that which is the least of him. That which is taken for the works of the master are often his cast-offs, his rejects, his second thoughts, his diversions, his red herrings, his false trails, meant to mislead those who seek only the normal, the evident, the superficial power, the material power, the form and structure of the world, those who seek worldly mastery and fame. These the master traps in the labyrinths of false achievements.” (pp. 162-3)
Quoique l’on puisse – autant que dans le reste du livre – s’agacer des tonalités magiques et du style tout en paradoxes et antithèses, il me semble que l’on trouve, dans la conception de l’art proposée dans ces pages, ce qu’il y a de plus intéressant dans l’œuvre d’Okri – ce mélange de retour à l’animisme et d’universalisme déconstruit. Malheureusement, dans Starbook, contrairement à ce qu’il était parvenu à accomplir dans la polylogie inachevée (ou trilogie sans dénouement ?), Okri n’a pas trouvé la juste mesure.
11:00 Publié dans Affres extatiques, Hors Touraine, Lect(o)ures | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Littérature
mardi, 04 décembre 2007
No blamocracy, please...
L'hebdomadaire Courrier international propose, cette semaine, à la page 33, deux articles d'opinion relatifs à la situation actuelle du Liban. L'un, signé Ghassan Charbel, a été publié dans al-Hayat et s'intitule, dans cette version française, "La honte d'être libanais". L'autre, signé Pierre Akel, a été publié dans Shahaf, et s'intitule "L'incompétence du French Doctor". Tandis que Ghassan Charbel se livre à une attaque en règle contre Michel Aoun, Pierre Akel impute, lui, une part non négligeable des problèmes actuels à la médiation ratée de Bernard Kouchner.
Comme, de ces deux articles, je me livrais à une "lecture flottante", pour reprendre l'expression du psychanalyste et critique André Green, j'ai été frappé par l'absence de toute critique un peu constructive, ou, à tout le moins, englobante. Quand je traduisais Yesterday, Tomorrow. Voices from the Somali Diaspora de Nuruddin Farah (Hier, demain. Serpent à plumes, 2001), je me rappelle m'être arraché les cheveux pour traduire blamocracy, dans le dernier chapitre. Après avoir été tenté par un semblable néologissme (reprochocratie ? pas très beau), j'ai fini par opter par une périphrase qui étoffait blamocrats en "rois de la réprimande", ou quelque chose dans ce style-là.
Dans ce très beau passage, Nuruddin explore en effet la responsabilité collective de tous les Somalis dans le naufrage de la nation au cours des années 1990. Il écrit en substance que, dès que l'on écoute les discours des uns et des autres, on s'aperçoit qu'il n'y a jamais d'autocritique : "the self is never to blame". J'ai songé qu'on pourrait transposer cette idée aux deux articles d'opinion que je cite plus haut, et qui, si fins soient-ils par ailleurs, évitent d'évoquer l'idée de responsabilité partagée : c'est toujours la faute des Syriens, de Michel Aoun (qui, de fait, n'a pas un bilan très glorieux) ou de Kouchner (que je n'estime pas beaucoup)...
Je me souviens des Moi volatils des guerres perdues et de Sous le ciel d'Occident, deux romans de Ghassan Fawaz, excellent romancier libanais francophone, dont on peut dire, pour le coup, que sa matière littéraire est pétrie de ces ambiguïtés, se nourrit du jeu complexe des responsabilités partagées. D'où il ressort que la littérature est, comme souvent, tellement supérieure au journalisme...
08:50 Publié dans Affres extatiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Littérature, Liban
dimanche, 02 décembre 2007
Aux flammes sombres de Djibouti
Nouvelle écoute, après des mois d'abandon, de Dark Flame, le disque d'Uri Caine inspiré de compositions et lieder de Mahler. Toujours pas convaincu. Il faudrait réussir à oublier qu'il y a Mahler derrière, et ne l'écouter que comme un disque de Caine... et encore, serait-ce suffisant ?
Pourtant, j'avais adoré le double album inspiré des Variations Goldberg : c'était en 2002 ; on me l'avait prêté. Si ça se trouve, j'aimerais moins aujourd'hui.
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La conférence que je dois prononcer cet après-midi à l'Espace Vinci, dans le cadre du Festival des Langues et des Cultures, est prête. Il s'agit d'une sorte de déblayage pour néophytes, de quoi donner envie au public (sans doute peu nombreux) de découvrir certains écrivains djiboutiens. Je vais surtout lire des extraits d'Abdourahman Waberi. J'ai (pompeusement) intitulé cela Djibouti, l'écrit abouti.
10:40 Publié dans Affres extatiques, Autres gammes, Jazeur méridional | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : Ligérienne, Jazz, Afrique
lundi, 15 octobre 2007
La Tour de bambou
Dans la cosmogonie des Madi, en Ouganda, Ori est le dieu créateur de toutes choses. Doué d'ubiquité et d'omniscience, il ne se préoccupe guère de ce que font les hommes. Il vit dans les cieux ; c'est là que vivait aussi l'homme, autrefois.
Un jour, pour une raison obscure, l'homme et la femme furent expulsés du ciel. (Selon certaines versions du mythe, ils ont trébuché.) Une fois sur la terre, ils se sont mis à engendrer une nombreuse descendance. Les dieux ont alors fabriqué une corde en cuir de vache pour maintenir les liens ; de temps à autre, les dieux venaient festoyer et danser chez les hommes, et vice-versa.
Cela dura jusqu'au jour où l'hyène coupa la corde avec ses dents.
Les hommes tentèrent alors de retrouver le chemin des cieux en construisant une tour en bambou, mais la tour, trop haute et trop fragile, s'effondra.
(Adapté de : "Ori and the Rope of Cows' Hide" .
In Harold Scheub. A Dictionary of African Mythology. Oxford University Press, 2000.)
12:19 Publié dans Affres extatiques | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : Afrique, Mythes, Ligérienne
jeudi, 19 avril 2007
Avènement ou rémanence des nationalismes ?
The Novel and the Politics of Nation Building in East Africa, publié par le critique et essayiste Tirop Peter Simatei il y a déjà quelque six années, trace un parcours rigoureux des littératures post-coloniales est-africaines. Après un premier chapitre, assez classique, qui remet la question du nationalisme et de ses expressions littéraires dans le contexte spécifique des pays étudiés (Kenya, Ouganda) et d’un fanonisme revisité, Tirop Peter Simatei aborde plusieurs auteurs essentiels, en particulier Leonard Kibera, dont le très beau roman Voices in the Dark méritait bien cette réhabilitation. Simatei montre bien comment les désillusions de la génération de l’Indépendance viennent hanter le texte fictionnel : œuvre nourrie de paradoxes, d’oxymores et de multiples messages ironiques ou ambivalents, Voices in the Dark vaut surtout par l’impossible conciliation d’une critique des nouvelles élites nationales et du point de vue élitaire adopté par le romancier : est-il possible de persister à vouloir construire l’identité nationale si l’on livre par ailleurs un portrait subversif de la nation kenyane des années 1960 ?
De ce point de vue, le cas de Ngugi wa Thiong’o est exemplaire. Si l’étude des symboles politiques est fouillée, elle n’apporte pas un éclairage très neuf sur le grand romancier. Matigari reste, de fait, l’un des textes qui souligne le mieux la confiscation du pouvoir par des autorités néo-coloniales issues des luttes anti-coloniales. Sans doute le « monologisme » et le manichéisme de Ngugi – des traits caractéristiques de son esthétique et de son idéologie – ne correspondent-ils pas tout à fait à la libération esthétique que Tirop Peter Simatei appelle de ses vœux : on sent l’auteur de cet essai plus à l’aise avec des auteurs tels que M. G. Vassanji ou Peter Nazareth, qui constituent des figures intermédiaires.
Le chapitre 4, qui est consacré à Vassanji, « l’Asiatique », et le chapitre 5, intitulé « The Multiracial Project », sont certainement les meilleurs de l’ouvrage. Simatei livre plusieurs analyses d’une grande finesse, en particulier dans sa lecture de The Gunny Sack, le premier roman de Vassanji. Déracinés, sans identité stable, sans « africanité » immédiatement reconnaissable ou indéniable, les Asiatiques furent les oubliés de la décolonisation. En n’évitant pas les sujets sensibles, comme la participation de certains Asiatiques au commerce négrier, Vassanji propose un modèle nécessairement complexe et dynamique de la construction nationale. Il faudrait que les jeunes générations admettent les erreurs du passé sans y revenir incessamment : vœu utopique ?
Si Vassanji s’intéresse aux trajets individuels (ce que confirme partiellement son dernier roman publié, Amriika), Peter Nazareth et David Rubadiri insistent surtout sur la corruption politique des années 1970, ce qui leur permet d’expliquer les violences, les exactions, et même les expulsions prononcées à l’encontre des Asiatiques. Une fois encore, la faute en revient au modèle colonial, qui est resté la référence majeure des nouvelles élites.
Le chapitre 6 s’intéresse (tardivement ?) à la question des revendications féminines et aux problèmes spécifiques d’une vision féministe des constructions identitaires nationales. Simatei se situe dans la lignée idéologique « douce » de théoriciennes telles qu’Obioma Nnaemeka, qui parient sur l’interaction, le dialogue, et une « politisation » modérée. Les trois romans sur lesquels il appuie l’essentiel de ses analyses sont Coming to Birth et The Present Moment d’Oludhe MacGoye, ainsi que The Invisible Weevil de Mary Okurut. Dans ces trois textes, la libération nationale passe par une prise en compte polyphonique de multiples points de vue : le bilan est tout à fait amer, dans la mesure où les conflits de pouvoir de l’époque post-coloniale semblent avoir accru les inégalités et multiplié les fractures psychologiques.
En fin de compte, ce que proposent la plupart des textes étudiés par Simatei, c’est une pluralité d’angles d’approche de l’idée de construction nationale, à rebours des modèles hégémoniques néo-coloniaux des années 1970 et 1980. Il est certainement regrettable que l’auteur ne livre cette piste bakhtinienne qu’en dernier lieu, au détour d’une conclusion sommaire (deux pages !) : les concepts de dialogisme et d’hétérogénéité, si hâtivement lancés, auraient sans nul doute permis d’approfondir encore la réflexion. Autre regret : que la Corne de l’Afrique et la Tanzanie n’aient pas été conviées à cette étude des littératures est-africaines.
SIMATEI, Tirop Peter. The Novel and the Politics of Nation Building in East Africa.
Bayreuth: Bayreuth African Studies 55, 2001. 186 pp.
19:30 Publié dans Affres extatiques | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : Afrique, Littérature
mardi, 20 mars 2007
Nuruddin Farah on PBS
Bien sûr, il faut lire Nuruddin Farah.
Pour ceux que je bassine depuis si longtemps avec ce remarquable écrivain somalien de langue anglaise, voici un petit lien vers une interview récente. En cliquant sur le lien Streaming Video, juste en haut de l'article et à côté de la photo de Nuruddin, vous pourrez le voir & l'entendre en action.
07:00 Publié dans Affres extatiques | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : Littérature, Afrique
mardi, 21 novembre 2006
Against the Day / Wizard of the Crow
Aujourd'hui paraît aux Etats-Unis le nouveau roman de Thomas Pynchon, Against the Day, un gros pavé très alléchant de plus de mille pages. Le titre, à lui seul, est au confluent de nombreuses références poétiques et philosophiques, sans même évoquer l'influence possible de Seize the Day, à la fois traduction anglaise du carpe diem horatien et titre d'un roman de Saul Bellow.
Je vais le commander, tout en sachant que j'ai d'autres colosses qui peuplent ma table de chevet, dont Wizard of the Crow, le dernier roman de Ngugi wa Thiong'o, dont j'ai commencé la lecture hier soir avant de m'effondrer entre les draps, et qui démarre très fort. J'avais quelques appréhensions, pour diverses raisons, mais il semblerait que les échos mitigés que le roman a reçus, tant auprès de l'éditeur américain, dans un premier temps, que des critiques, par la suite, aient été peu fondés... à moins que le texte ne s'effondre aussi après quelques pages (ou centaines de pages, car Wizard of the Crow avoisine les 800 pages, et l'essoufflement est un risque).
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Entre autres chantiers laissés en plan (ou plans laissés en chantier), il y a Le Livre des mines. (You're making a note of it just for yourself, lad !)
09:45 Publié dans Affres extatiques, Lect(o)ures, WAW | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Littérature, Afrique
lundi, 09 octobre 2006
Exposition Henri Gaden
Vendredi s'achèvera, à la Bibliothèque d'Anglais-L.E.A. de l'Université François-Rabelais (site Tanneurs) la très belle (mais trop brève) exposition de 30 photographies de Henri Gaden. Il s'agit d'une partie de l'exposition qui avait été présentée en 2001 au Salon du Livre de Bordeaux.
(Nota, pour plus d'informations sur Henri Gaden : le texte de préface d'Anne-Laure Jégo se trouve en ligne ici.)
Des 335 clichés sur plaque de verre stéréoscopique légués par les héritiers de Henri Gaden à la ville de Bordeaux dans les années 70, trente sont ici présentés. La plupart sont d'une très grande beauté : le photographe, administrateur colonial en Afrique de l'Ouest, a saisi des fragments de cérémonies, de conversations, des visages solitaires (vire solaires), des groupes d'enfants, sans parler de la capture de Samory Touré, à laquelle il a participé, selon ses fonctions d'alors. J'aime beaucoup les portraits d'individus seuls, et notamment une très belle Africaine saisie au vol d'un sourire. Le Portrait de Samory Touré après sa capture (n° 3056-57) est très impressionnant, pour ne rien dire de l'image intitulée Colon français et Africaine (Beyla) (n° 3066-67), où se lisent toutes les ambiguïtés de ce qu'il est convenu d'appeler, par un bel euphémisme, "l'aventure coloniale".
La rencontre de ces deux personnes n'a rien d'improbable : le cadrage, qui centre le regard sur l'Africaine, semble témoigner de la joie de cette femme, mais, comme il ne faut pas oublier que le photographe est un officier colonial, toutes les hypothèses sont permises. Rencontre mi-joyeuse mi-gênée ? Signe d'une vie quotidienne assumée, où la ligne de partage entre Blancs et Africains n'est jamais absolument fixe ou figée ? Simple moment d'harmonie ? Savant calcul idéologique du photographe ? Bien entendu, cette image nous renvoie à nos propres fantasmes, nos propres jugés ou préjugés.
Caverne et jeu d'ombres (n° 2976-77) est trop esthétisant, d'une certaine manière. Je lui préfère, et de très loin, ce petit bijou de photographie narrative qu'est l'image (références non notées, silly me!) de quatre hommes dans une salle vide : l'un est debout, un autre assis sur une chaise, un assis à l'arrière sur une sorte d'estrade, un enfin, torse nu, au premier plan, le dos tourné au photographe. Trois chapeaux coloniaux sont posés sur le sol. Que font-ils là ? Qu'ont-ils l'air d'attendre ? La différence entre le nombre de chapeaux et celui des sujets photographiés ne laisse pas d'intriguer : j'ai cru voir que le personnage au fond, assis sur l'estrade, avait une casquette à visière. On pourrait aussi imaginer, à l'extrême rigueur, que le personnage vu de dos, torse nu, soit une femme... Laissons dériver l'imagination...
23:01 Publié dans Affres extatiques, BoozArtz, Sites et lieux d'Indre-et-Loire | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : Ligérienne, Photographie, Art, Université
lundi, 18 septembre 2006
Du Niger au golfe de Guinée, 18 septembre 1888
Il y a deux ans bientôt, une correspondante (que j'ai rencontrée depuis) m’avait offert, pour mes trente ans et à mon immense émotion, le récit de voyage du capitaine Binger, Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi. Il s’agissait de la réédition en un seul volume (Société des Africanistes, 1980) des deux tomes parus à l’origine en 1892, et marquée d'une longue dédicace à l'encre rouge sombre. Je me suis plongé illico, mais en plusieurs séances, dans cet ouvrage finalement savoureux et passionnant, malgré un très grand nombre de réticences que, pour faire bref, je qualifierai d’idéologiques et qui, loin d’être formulées a priori dans ma petite tête, naissaient surtout au fur et à mesure de la lecture. Toutefois, il faut reconnaître que, pour un militaire entreprenant un voyage d’exploration dans le contexte de la France coloniale de la fin du 19ème siècle, Binger est relativement subtil, et même qu’il parvient souvent à une étonnante neutralité.
Alain Ricard m’avait dit un jour que les récits de voyage écrits par les premiers explorateurs, et, dirons-nous, singulièrement au 18ème siècle, étaient nettement plus justeset moins obscurantistes, à l’égard des peuples visités, que ceux du 19ème siècle.
Aujourd’hui, c’est sans doute l’heure de citer – car il n’est jamais trop tard, et les chiffres ronds pèsent trop lourd – le premier paragraphe de l’entrée du 18 septembre 1888, qui témoigne d’un désir d’observation aussi neutre que possible, et sur un point très intéressant :
Ce matin de bonne heure nous sommes réveillés par une violente tornade, la première de cette année ; elle fut accueillie avec joie par tout mon personnel, car c’est un indice certain de la prochaine fin des pluies d’hivernage. (Chapitre XI, tome 2, p. 61)
À Tours, pourtant, nulle tornade.
09:31 Publié dans Affres extatiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Afrique, Ligérienne
lundi, 11 septembre 2006
Abdourahman Waberi...
... fait son entrée dans le Petit Robert ! Félicitations, mon ami !
(À Berlin, où il se trouve, il a dû fêter ça dignement.)
16:25 Publié dans Affres extatiques | Lien permanent | Commentaires (2)
lundi, 28 août 2006
Dire qu'il y a une semaine je me demandais sérieusement si j'avais encore le goût des carnétoiles...
Hier, je vous signalais l'existence du nouveau blog (photographique) de Tinou. J'en remets une couche en vous signalant que la manière la plus séduisante, à mon avis, de découvrir l'ensemble de ces images est de passer par le module des archives mensuelles, sinon guette la pléthore.
Par ailleurs, j'ai laissé, sur deux de ses très belles images de Sousse, deux commentaires qui pourraient constituer deux fragments de mon autobiographie africaine : I et II.
Sinon, il faudrait que je toilette la rubrique (ci-contre à droite) des blogs amis, et y ajoute, enfin, celui de Baptiste Coulmont, déjà remarqué dans ces pages, et où je m'excite un tantinet ce jour d'hui.
17:50 Publié dans Affres extatiques, BoozArtz, Flèche inversée vers les carnétoiles | Lien permanent | Commentaires (1)
Regards d'Afrique
Je ne parle pas souvent d'Afrique dans ce carnétoile. Un peu mon jardin secret, et mon terrain professionnel. Aujourd'hui, je voudrais vous signaler l'existence d'un très beau site, Regards d'Afrique : son auteur, Antoine Doyen, est parti, selon ses propres termes, "à la rencontre du cinéma en Afrique". Il y a de très belles photographies, même si on attendrait un peu plus de "reportages" au sens fort (ou ne les ai-je pas trouvés ?).
09:05 Publié dans Affres extatiques | Lien permanent | Commentaires (2)
vendredi, 23 juin 2006
Parisiens premiers
Il y a principalement deux choses qui rendent fous les citoyens des pays "occidentaux" : l'idée qu'un événement culturel est "exceptionnel" et la gratuité. En croisant ces deux choses, on risque de frôler la catastrophe, ou la cohue.
Cohue ?
À en croire la radio, la file d'attente autour du musée du quai Branly atteignait, au début de l'après-midi, les trois heures, par une chaleur que l'on imagine d'autant plus suffocante que l'été est toujours plus insupportable dans les grandes villes.
L'été ?
C'est le premier jour d'ouverture au public du Musée (anciennement des Arts Premiers et prochainement (à ce qu'on dit) Jacques-Chirac), et, pour les trois premiers jours, l'entrée est gratuite.
Arts premiers ?
Je me rappelle que, quand nous vivions à Beauvais et que nous nous rendions régulièrement à Paris, fréquemment le dimanche mais pas exclusivement, nous avons souvent décidé de visiter telle ou telle exposition temporaire dont, cette "saison"-là, parlait le Tout-Paris. Devant des files d'attente qui excédaient souvent la demi-heure, nous avons maintes fois tourné les talons pour nous "rabattre" sur les collections permanentes de tel ou tel musée.
Pourquoi cela ?
Premier principe : on ne va pas dans un musée pour attendre, auparavant, au mileu d'une foule compacte, et ce même assez longtemps.
Deuxième principe : on ne va pas dans un musée pour voir des œuvres, si belles fussent-elles, à travers deux ou trois rideaux de spectateurs (dont vous êtes (cf Didier Eribon dans la mémoire vive)).
Arts...
Sans être spécialiste des arts dits "premiers", cela fait un certain temps (une petite quinzaine d'années) que je m'y intéresse, à l'art africain en particulier. Dans les années 1990, j'allais souvent au Musée Dapper, avant sa rénovation (décevante). Les pièces étaient le plus souvent vides, alors que les objets exposés présentaient autant d'intérêt que ceux de la collection rassemblée dans le musée du quai Branly.
Pourquoi les pièces étaient-elles vides ?
Parce que le Musée Dapper ne faisait pas la une des journaux, que les expositions temporaires n'étaient pas considérées comme un "événement" exceptionnel, et que, de surcroît, il n'était pas question de gratuité.
Quai Branly...
Bien entendu, vu la richesse des collections, j'irai visiter bientôt ce musée. Seulement, je ne pourrai pas dire : "J'y étais ! " (Traduction : j'y étais, à attraper un coup de sang dans la canicule, en attendant trois heures pour ne rien voir au bout du compte.)
14:50 Publié dans Affres extatiques | Lien permanent | Commentaires (2)