lundi, 03 août 2026
Ceuta, un tournant
Les gigantesques incendies, les trois canicules, la sècheresse, tout devrait remettre au centre des débats politiques la transition énergétique, le changement radical de modèle agricole, la fin des aventures écocidaires du genre mégabassines. Bien sûr, il n’en est rien ; il n’en sera rien. On a même vu l’extrême-droite diffuser avec succès des fake news concernant la responsabilité des « écologistes » dans les feux de forêt : il y a une semaine, même les articles de TF1 ou BFM sur Facebook pour « débunker » ces saloperies étaient farcis de commentaires d’internautes qui ne sont même pas, hélas, des bots russes ou indiens, et qui reprenaient les inepties que démontait, point par point, la publication. On le sait pourtant, ceux qui n’ont cessé de refuser les augmentations de salaires pour les pompiers, de financer l’entretien des massifs etc., ce sont les parlementaires du RN et de la droite.
Les événements de Ceuta (qui sont en fait un non-événement) ont permis à la fachosphère de reprendre totalement la main, en France et ailleurs. J’ai écrit que c’était un non-événement car Ceuta est une enclave coloniale espagnole en Afrique, et que les deux enclaves ne font pas partie de l’espace Schengen : en arrivant par milliers à Ceuta, les migrants marocains se sont aperçus qu’ils n’étaient finalement arrivés nulle part, et, expulsés, ils sont tous repartis de là où ils venaient, épuisés, ruinés, sans doute dupés par des « passeurs » abjects. Il ne s’est donc rien passé que d’ordinaire, pas l’once du début d’une « submersion migratoire ». Mais Meloni a annoncé exclure temporairement l’Espagne des accords Schengen, Marine Le Pen a annoncé qu’elle présidente à partir de 2027 l’espace Schengen ne serait libre que pour les ressortissants de l’UE (ce qui est débile : si on rétablit des frontières pour contrôler que les personnes sont des ressortissants de l’UE, tout le monde sera contrôlé), et s’ensuit la course à l’échalote, avec ces 22 Etats de l’UE sur 27 qui baissent leur froc devant le fascisme rampant désormais galopant.
Je copie-colle ci-après deux analyses trouvées sur Facebook. Elles sont plus cohérentes et mieux écrites que mes quelques phrases à chaud ci-dessus. Cette affaire est sans doute un tournant ; on ne peut pas toujours s’enfouir la tête dans le sable.
Texte de Vincent Présumey
La fausse « crise migratoire » (vraie crise sociale et générationnelle au Maroc) de Ceuta se confirme avoir été une vaste provocation. Au passage, quelques interventions violentes en défense de Trump et de Netanyahou sur mon mur l’ont confirmé. Sa conséquence politique vise à reconstituer dans l’UE un clivage visant à l’affaiblir envers les menaces russes et nord-américaine, menaces y compris militaires, et à court terme. Et elle vise à aider à porter au pouvoir le RN en France et l’AfD en Allemagne.
De ce point de vue, la précipitation de la première ministre social-démocrate du Danemark à s’associer à tous les gouvernements d’union des droites est d’une bêtise exceptionnelle et menace directement les intérêts nationaux réels des deux nations que sont le Danemark et le Groenland. Plus généralement, les gouvernements finlandais, polonais, estonien, letton et lituanien signataires de cette déclaration se tirent une balle dans le pied. Il s’agit également de réduire la portée de la victoire démocratique qu’a été l’expulsion d’Orban du pouvoir en Hongrie.
Donc, nous avons une lettre signée par 22 Etats sur 27 qui appelle à une suspension "temporaire" de l’Espagne de l’espace Schengen (dont Ceuta ne fait pas partie !). Concrètement cela voudrait dire mettre un cordon autour de l’Espagne !
L’Espagne n’est pas punie en réalité pour sa politique migratoire (en réalité, le double de migrants sont venus par l’Italie de Meloni depuis qu’elle est au pouvoir !), mais pour ses positions diplomatiques sur la Palestine, contre Trump, et aussi en faveur de l’Ukraine même si ce dernier fait est moins souligné. Et pour avoir dessiné un axe diplomatique anti-Trump avec le Brésil et le Mexique.
Les 5 Etats qui n’ont pas signé sont, outre l’Espagne : la France, le Portugal, l’Irlande, le Luxembourg. La non signature française n’est pas due à une position liée à l’immigration (Macron, en disant prendre des mesures sur les Pyrénées, totalement inaccessibles depuis Ceuta, est d’ailleurs tombé dans le panneau), mais à la perception de ce qui est en cause : la dislocation de toute unité européenne contre Trump et Poutine, opération qui ne va pas éloigner la guerre, mais la rapprocher. Mais la non signature française, la France étant seule avec le Portugal à avoir une frontière terrestre avec l’Espagne, sape complétement cette initiative sur ce plan. Mais pas, toutefois, la division politique qu’elle vise à affirmer.
Les plus stupides dans cette affaire sont bien entendu les "souverainistes", et les plus stupides entre les stupides les "souverainistes de gauche", qui, en montrant les crocs sur Ceuta, croient défier le "belliciste Macron" alors qu’ils ne sont que les caniches de Trump et de Poutine, candidats collabos.
Texte de Martin Vander Elst
Le moment où l’Europe bascula.
Vingt-deux États membres de l’Union européenne sur vingt-sept ont signé la lettre initiée par l’Italie et le Danemark demandant la suspension temporaire de l’Espagne de l’espace Schengen, un renforcement de la politique migratoire commune, notamment en matière de protection des frontières extérieures de l’Union, une accélération des procédures de retour des personnes en séjour irrégulier ainsi qu’une réflexion sur les règles juridiques encadrant ces politiques. Seuls cinq États résistent encore, tant bien que mal, à cette fuite en avant sécuritaire : la France, l’Espagne, l’Irlande, le Luxembourg et le Portugal. La Belgique de De Wever, Prévot, Bouchez, Rousseau et Mahdi s’est, quant à elle, rangée du côté de la structure psychique du fascisme.
On dira, à juste titre, que cette évolution se préparait depuis longtemps. Le Pacte européen sur la migration et l’asile ainsi que les politiques d’externalisation du traitement des demandes d’asile constituaient déjà des signaux sans équivoque. Mais quelque chose a néanmoins changé. Nous voyons, en temps réel, l’Europe basculer sous le poids de sa propre phobie migratoire, au point de perdre progressivement le contact avec le réel.
Or le réel juridique est ici parfaitement clair.
La libre circulation des personnes ne s’applique pas de manière ordinaire aux enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, bien qu’elles relèvent de l’espace Schengen. En raison de leur situation géographique singulière en Afrique du Nord, ces territoires sont soumis à un régime dérogatoire prévu dès l’intégration de l’Espagne dans l’acquis de Schengen. Entrer à Ceuta ou à Melilla n’ouvre aucun droit automatique à circuler librement dans le reste de l’espace Schengen. Des contrôles systématiques d’identité et des documents de voyage sont maintenus lors des déplacements vers la péninsule Ibérique, que ce soit par voie maritime ou aérienne.
La base juridique de cette dérogation est connue. Elle résulte principalement du Code frontières Schengen, de l’Acte d’adhésion de l’Espagne à la Communauté européenne et des accords d’application de Schengen. L’article 41 du règlement (UE) 2016/399 autorise le maintien de règles particulières pour les déplacements entre Ceuta, Melilla et le reste du territoire espagnol, tandis que les accords d’adhésion de l’Espagne à Schengen préservent les contrôles d’identité sur les liaisons avec la péninsule.
C’est précisément ce régime qui explique que les autorités espagnoles, avec le concours des autorités marocaines, aient procédé à des retours immédiats après les franchissements massifs de la frontière. Mais cette pratique soulève d’autres questions juridiques, notamment lorsqu’elle concerne des personnes susceptibles de bénéficier d’une protection internationale ou des mineurs non accompagnés. La séquence actuelle ne révèle donc pas une prétendue « submersion » de l’espace Schengen. Elle met au contraire en lumière le caractère profondément exceptionnel – et historiquement hérité des logiques coloniales – du régime juridique appliqué à Ceuta et à Melilla.
Nous sommes peut-être entrés dans un moment où les représentations construites par l’extrême droite deviennent les catégories ordinaires de l’action gouvernementale européenne, parfois au mépris du droit lui-même. Vingt-deux gouvernements signent aujourd’hui une lettre dont la portée juridique apparaît délirante. Et la Belgique en fait partie.
J’espère qu’à présent chacun mesurera l’importance des prochaines échéances politiques, notamment en France. Si ce dernier verrou venait à céder, c’est tout l’équilibre politique européen qui serait profondément transformé.
L’histoire ne juge ni ne condamne. Elle condense, accélère et cristallise des rapports de force déjà à l’œuvre.
Notre question, dans des temps plus obscurs que jamais, est peut-être devenue moins politique qu’éthique : comment maintenir un minimum d’humanité ? Comment préserver un rapport suffisamment exigeant à la vérité face aux constructions imaginaires du fascisme contemporain ? C’est une tâche inédite, à laquelle nos institutions démocratiques nous ont malheureusement très peu préparés.
Nous tiendrons fermement sur le réel.
07:37 Publié dans 2026, Indignations | Lien permanent | Commentaires (0)
Invitation to the Waltz
Hier soir, j’ai fini de lire le roman de Rosamond Lehmann commencé la veille, Invitation to the Waltz, dont le sujet est celui d’une nouvelle de Mansfield mais qui se verrait détaillé, approfondi, dilué on pourrait dire, sauf que ça se lit très bien, avec quelques beaux portraits ; l’admiration béate de la jeune protagoniste pour les classes supérieures et les codes de la grande bourgeoisie anglaise est, dans la troisième partie, soumise à quelques sérieux contre-feux. Surtout, c’est très bien écrit, très de son temps (1932), entre les nouvelles de Mansfield, donc, et les romans tardifs de Ford Madox Ford. Je pourrais, paraphrasant le Guillaume Cingal de 1983 disant de Henri Bosco « ah oui, il a écrit beaucoup de dictées » (ça fait partie des anecdotes qui ont marqué mon père) : il y a là pas mal de beaux textes de version. (Déformation professionnelle.)
07:19 Publié dans 2026, Lect(o)ures | Lien permanent | Commentaires (0)

