dimanche, 25 octobre 2026
Saint-Domingue et les Landes : à propos de trois articles de Jacques (de) Cauna
Ma mère a retrouvé, à ma demande, trois articles différents de Jacques Cauna (ou Jacques de Cauna) publiés dans le Bulletin de la Société de Borda, respectivement en 1987, 2003 et 2006, et tous consacrés aux liens entre la Gascogne ou le Béarn et la colonie française de Saint-Domingue, devenue Haïti, comme on le sait. En les parcourant rapidement tout d’abord, j’ai été frappé par les premiers mots de l’abstract de celui de 2003 (‘Toussaint Louverture, les Landes et les Gascons’) : « Largement méconnu en France aujourd’hui, Toussaint Louverture est un personnage de portée universelle… » Même si Toussaint reste encore moins connu et moins étudié qu’il ne devrait l’être, je doute qu’on puisse encore dire, en 2026, qu’il est « largement méconnu », mais après tout je me suis aperçu, depuis que j’ai commencé à traduire The Second Emancipation en 2025 et plus encore depuis la parution de la traduction française (La Seconde émancipation, chez Calmann-Lévy), à quel point presque personne, même dans les sphères dites cultivées, ne connaît Kwame Nkrumah…
L’article de 1987, ‘La présence Gasconne à Saint-Domingue : la contribution Landaise’ [sic, J. Cauna distribue aléatoirement les majuscules aux adjectifs d’origine géographique], est intéressant, surtout pour ce qu’il explore du statut des « engagés » blancs, une main-d’œuvre déjà largement mise en place de façon concomitante à la traite des esclavisé-es, au dix-huitième siècle donc. On connaît généralement l’engagisme par le recrutement massif d’Asiatiques après l’abolition de l’esclavage, à Maurice, La Réunion ou même dans les mines d’Afrique australe. Toutefois, l’article ne revient jamais sur le crime contre l’humanité qu’ont constitué l’esclavage de masse et la déportation de plus de douze millions d’Africain-es, parlant même de « la contribution landaise à cette grande aventure » (p. 159). De même, l’article de 2003 emploie les termes de négresse et de mulâtresse sans aucun guillemet. Dans ce même article consacré à Toussaint Louverture, et qui décline les liens du grand libérateur avec l’Aquitaine, des origines de ses propriétaires à l’installation de plusieurs de ses descendants en Gascogne au dix-neuvième siècle en passant par la figure de son bras droit Julien Raimond, Jacques de Cauna parle des propriétaires d’habitations pour qui Toussaint était donc un esclave jusqu’à son affranchissement en 1776 comme de ses « premiers protecteurs gascons ». Le terme frôle le révisionnisme, mais l’article décrypte de façon précise et intéressante la complexité des statuts et des rapports d’interdépendance entre diverses catégories sociales et identitaires dans la colonie.
L’article de 1987 se concentre donc notamment sur les « petits blancs » ou « blancs-manants », en reprenant une argumentation qui a été contestée depuis quant au traitement relativement meilleur des esclaves par rapport aux engagés :
Quelles étaient les chances de promotion sociale pour ces jeunes gens qui partent dans l’aventure des îles avec peu d’atouts en mains ? La condition d’engagé, telle que l’a vécue et décrite le célèbre chirurgien de la flibuste, Oexmelin, faisait d’eux au départ pendant les trois premières années de véritables esclaves blancs. Le contrat prévoyait en général, au terme de l’engagement, l’installation du nouvel habitant à qui l’on devait fournir le pécule nécessaire. On imagine aisément que le colon n’avait pas le même intérêt à la bonne conservation de ses engagés que celui qu’il portait à celle d’esclaves noirs achetés à haut prix et qu’il fallait rentabiliser le plus longtemps possible. Si on ajoute à ces dures conditions de vie et de travail les méfaits du climat on comprend que bien peu aient survécu à cette épreuve. La mortalité chez les engagés était effrayante, ce qui explique entre autres l’abandon de ce système de colonisation surtout pratiqué dans les premiers temps de la formation de la colonie mais encore vivace dans les années 1750-1760, bien que le recrutement s’oriente alors en majorité vers des artisans dont la condition devait être moins dure que celle des premiers engages appelés à travailler la terre sur les habitations. Au terme du contrat, certains ne voyaient même d’autre solution que de reprendre un nouvel engagement, l’immense majorité venant grossir la foule des “petits blancs” des villes – le peuple des artisans et marchands en tous genres – ou des campagnes – les cadres subalternes des plantations : économes, chirurgiens, teneurs de livres. Quelques-uns plus heureux, justifiant et alimentant ainsi le mythe de l’Eldorado colonial, connaissaient une relative réussite concrétisée par l’accession à la condition d’“habitant”, c’est-à-dire de propriétaire terrien. (ibid., pp. 175-6)
L’article de 2006, ‘Béarnais et Orthéziens aux Îsles d’Amérique’ [sic – soit on met un circonflexe soit on écrit isles], n’a guère d’intérêt autre que d’histoire coloniale très pointue sur les origines et l’organisation sociale des émigrants, esclavagistes ou occupant d’autres positions. Je note ci-après le portrait d’un armateur, Jean Camescasse, dont on ne sait pas trop s’il n’était pas aussi propriétaire d’habitation :
Il habite alors rue des Bahutiers, paroisse Saint-Pierre, et prend dès 1773, pour le former à ses côtés, son neveu Jean, fils aîné de son frère ainé d’Orthez, à peine âgé de huit ans, dont il fera en 1787 – après un voyage au Bengale comme officier de marine à la suite d’un incident qui l’avait amené à quitter son oncle sur un coup de tête – le capitaine en second de l’un de ses cinq navires, la Bonne-Henriette, les autres étant l’Ami, l’Orthézien, l’Espoir et l’Indispensable sur lesquels on s’efforce de placer des parents, tels les capitaines Camescasse et Jean Chevret, ou le pilotin Pierre Despagnou. On voit qu’à cette époque il est devenu un armateur prospère dont les navires assurent au moins une fois par an la liaison "en droiture" avec Saint-Domingue pour y transporter les produits locaux, souvent fournis par son frère d’Orthez, produits alimentaires (y compris jambons et cuisses d’oies), textiles (et notamment les fameux mouchoirs de Béarn), cordages, fil, quincaillerie et droguerie, argenterie..., et revenir chargés de denrées coloniales, sucre brut ou terré, cacao, café, indigo, coton, bois précieux, caret (écailles de tortues), tabac, sirop, pistaches, confitures..., cargaisons dont la valeur évolue à la veille de la Revolution entre 260000 et 520000 livres. (p. 377)
16:58 Publié dans 2026, Hors Touraine, WAW | Lien permanent | Commentaires (0)

