jeudi, 16 avril 2026
Terre et ciel (Raharimanana, Rivages, mai 2026)
Ce matin, j’ai enfin terminé de lire le difficile et beau livre de Raharimanana, Terre et ciel, dont il faut que je dise quelques mots à chaud : épopée constituée de 23 tantara (eux-mêmes divisés en antsa) et d’un épilogue, reprenant plusieurs mythes fondateurs malagasy mais avec pour fil narratif central la quête d’Iboniamasiboniamanoro cherchant sa promise – ou qu’il pense telle – Iampelasoamanoro ; le narrateur principal, Rakosombe, donne régulièrement sa voix à d’autres (la « vieille » Konantitra, Iboniamasiboniamanoro lui-même, et d’autres), et l’épilogue est raconté par l’oiseau-feuille-feu.
Il y a des chapitres splendides, une écriture toujours en plis, en pliures, à la recherche de ce qu’on ne peut simplifier. Epopée qui évoque le Shâhnâmeh ou Gilgamesh, dans les ramifications de récits qui n’ont pas dimension humaine, ce livre est aussi un roman interrogeant le langage même. Comme le dit Rakosombe dans le Prologue : « Morceaux de récit au sol, les mots s'empoussièrent, frôlent, frôlent. Festival de nuit et de silence, le récit se réveille avant de se dire, le bruit des ailes s'efface dans l’éphémère du vol, rien ne s’expose sans abîme. Les mots tournoient, pâles, bientôt suivis d’autres, échappés des ombres des sens, rescapés de l'obscur de la narration, au-dessus de ce gouffre qu’est la langue, les mots s’écroulent et il me faut les rattraper. » (p. 9) Ces phrases sont d’ailleurs répétées à la fin du dernier tantara, lorsque Rakosombe « s’efface » (pp. 423-4).
Par l’écriture comme par le projet narratif, c’est finalement davantage à Alexis Wright, en particulier son dernier roman (Praiseworthy), que m’a fait penser ce livre, mais aussi aux huit tomes de l’Oiseau schizophone de Frankétienne. Le glossaire, long de près de cinquante pages, est comme un récit supplémentaire ; je m’y suis reporté à plusieurs reprises au cours de ma lecture, mais je l’ai également lu d’un tenant, après l’épilogue.
Le langage n’est jamais jeux verbaux gratuits, comme dans l’épilogue, lorsque la répétition d’une quadruple paronomase vient tisser ensemble les quatre éléments et les quatre points cardinaux du premier tantara, tout en cherchant à dire la dualité homme/femme, et en fait la non-binarité, d’Iboniamasiboniamanoro :
La mort n’était qu’absence relative, l’autre l’antre et l’astre.
Feuille, feu. De l’âtre dans l’antre, jusqu’à l’astre de l’autre.
Feu, feuille. De l’âtre dans l’autre pour antre et astre. Feuille, feu. L’astre dans l’antre, c’était l’autre.
Feuille, feu, paroles, ainsi Iboniamasiboniamanoro entre dans la maison d’Iampelasoamanoro : ni mâle ni femelle, ni lui-même ni un tout autre, ni présent ni absent, ni vivant ni mort, ni corps ni esprit. Antre et monde où demeurer si la fille de la fille des filles d’Ifaratadidy-l’horizon-des-mémoires, le veut bien.
(p. 436)
Terre et ciel paraîtra le 6 mai 2026.
11:30 Publié dans 2026, Affres extatiques, Lect(o)ures | Lien permanent | Commentaires (0)


