mardi, 29 septembre 2026
Grève & lectures de Canetti
Aujourd’hui, journée de mobilisation de l’ensemble de la fonction publique. Cela fait tellement d’années que nous dénonçons le manque de moyens, le fait que la France laisse aller à vau-l’eau ses services, notamment de santé et d’éducation… à chaque fois, la coloration est légèrement différente, cette année avec l’université de Tours au bord de la faillite totale (elle est sous-dotée de 1.500 euros par étudiant·e depuis quinze ans), le fascisme quotidien bien installé, les prix du carburant à des niveaux inédits, et le gouvernement qui gave plus que jamais les entreprises, l’agrobusiness et les multimillionnaires.
Toujours à me disperser, j’ai commencé à lire Elias Canetti : d’une part ses petits portraits insolites consacrés à des figures imaginaires, Der Ohrenzeuge (1974), et d’autre part une anthologie de ses carnets, Aufzeichnungen 1942-1985. Dans ce volume-ci, on trouve, en préambule, la notation suivante, que je contresigne absolument :
Der Verlust einer vordergründigen Einheitlichkeit, bei einem solchen Unternehmen unvermeidbar, ist kaum zu bedauern, denn die eigentliche Einheit eines Lebens ist eine geheime, und sie ist dort am wirksamsten, wo sie sich unabsichtlich verbirgt.
Si je tente de traduire :
Il ne faut guère déplorer l’absence apparente d’uniformité, inévitable dans une telle entreprise, car une existence n’a de cohérence que secrète, et c’est là où cette cohérence se cache involontairement qu’elle est la plus efficace.
Il écrit aussi : „Wen man schlafen sah, den kann man nicht mehr hassen.“ [Celui qu’on a vu dormir, on ne peut plus le haïr.] Même s’il a écrit ces lignes en 1942, donc à une époque où on sait bien que la vilenie humaine ne lui était pas inconnue, je peux lui certifier que s’il voyait les centaines de personnes – ce ne sont ni des bots ni des trolls – qui mettent un émoji rigolard sous les publications annonçant qu’un adolescent a été mutilé par la police ou que des réfugiés se sont noyés en essayant de gagner les rivages de l’Angleterre, il comprendrait que ce on (« man » en allemand, donc l’humain) prétendument universel exclut des millions de salopard·es qui profiteraient du sommeil de celles et ceux qu’iels haïssent pour leur faire subir je ne sais quels sévices.
Moins tragique (dans ma lecture recontextualisée, hein), cet aphorisme que je pourrais lire un de ces quatre à l’antenne (mais il faudra le traduire) :
Die Tatsache, daß es verschiedene Sprachen gibt, ist die unheimlichste Tatsache der Welt. Sie bedeutet, daß es für dieselben Dinge verschiedene Namen gibt; und man mußte daran zweifeln, daß es dieselben Dinge sind. Hinter aller Sprachwissenschaft verbirgt sich das Bestreben, die Sprachen auf eine zurückzuführen. Die Geschichte vom Turm zu Babel ist die Geschichte des zweiten Sündenfalls. Nachdem die Menschen ihre Unschuld und das ewige Leben verloren hatten, wollten sie kunstvoll bis in den Himmel wachsen. Erst hatten sie vom falschen Baum genossen, jetzt erlernten sie seine Art und Weise und wuchsen stracks hinauf. Dafür wurde ihnen das genommen, was sie nach dem ersten Sindenfall noch behalten haten: die Einheitlichkeit der Namen. Gottes Tat war die teuflischste, die je begangen wurde. Die Verwirrung der Namen war die Verwirrung seiner eigenen Schöpfung, und es ist nicht einzusehen, wozu er überhaupt noch etwas aus der Sintflut rettete.
08:57 Publié dans 2026, Gertrude oder Wilhelm | Lien permanent | Commentaires (0)

