mardi, 04 juin 2013
Mirages, les deux vanités
Ce n'est pas le foutoir total, ce n'est même pas le foutoir du tout, mais enfin, ma vie n'est pas très ordonnée non plus. C'est à cela que je songeais, très entre autres choses, cette nuit, sur le canapé rouge, entre trois heures et sept heures du matin, après un réveil très (très quoi ? matinal? “précoce” ? faut-il écrire tôtif comme Renaud Camus ? mettons x, donc :) X, je me suis forcé à me réveiller d'un début de cauchemar atroce, ai donné à manger à la chatte (qui m'avait pesé sur les jambes), elle est sortie, je me suis installé à lire dans le canapé rouge, au bout de trente ou quarante minutes, elle a remiaulé derrière la porte de l'escalier, a rôdé dans la maison, est venue me rejoindre sur le canapé, je lisais et me disais que ma vie n'est pas très ordonnée. Déjà, le monde est un foutoir. Tout le monde parle du froid, c'est vrai, c'est notable, jamais vu ça, j'ai bientôt quarante ans – le chauffage “se relance” à six heures du matin, un 4 juin, invraisemblable – mais le plus marquant, ici, c'est le vent, fort et froid, vent fort depuis plusieurs années, tous ces connards de promoteurs et d'édiles n'ont qu'à continuer à tout ratiboiser pour planter des résidences, de moins en moins d'arbres et de plus en plus de permanentes demi-tempêtes. Bref, le foutoir. Ma vie, nettement moins foutraque, mais enfin...
Je pensais surtout à l'anniversaire imminent de ces carnets (huit ans après-demain que j'écris et publie en direct mes écrits, par jets et aussi par intermittences, n'ai-je pas fêté récemment le trois millième “billet”?), à mes très vagues sans cesse réimaginés et sans cesse remis à plus tard projets de rassembler tel ensemble de textes sous forme de livre, envoyer à un éditeur etc. Non que je ne l'aie jamais fait : longtemps avant Touraine sereine, j'ai envoyé une sorte de roman à P.O.L. (en 1997), un recueil de poèmes au Dé bleu (en 2000, je crois, ou peut-être même 1999), et enfin J'allaite le nouveau Kant, dans une version remaniée, à Harpo&, en 2006 (ou 2007?). La réponse que j'ai reçue de l'éditeur (et que je n'ai pas gardée, comme je ne possède pas (plus) la moitié des tapuscrits rédigés sous d'autres formats, en d'autres époques (disquettes Mac désormais illisibles, je ne sais même pas où elles sont)), en cette dernière occasion, était très encourageante : très en gros, il m'écrivait qu'il n'était plus en mesure de publier de nouveaux textes, commentait favorablement mon petit livre, et je sentais en effet sincèrement, entre les lignes, que mon texte était largement, selon lui, publiable. Tout cela est marqué du sceau d'une totale vanité : non l'arrogance de l'auteur enfin publié (il se publie tant de sombres merdes, y compris dans le créneau “poésie”, y compris dans le créneau textes abstraits ou semi-abstraits) mais la vanité de la publication elle-même, le côté tout à fait dérisoire qu'un texte qui a pu être lu ou parcouru par quelques dizaines d'internautes devienne un volume de papier qu'achèteront ou liront peut-être 100 ou 150 âmes. Ce sentiment absolu de la vanité de toute mon entreprise est la raison pour laquelle je n'ai jamais vraiment soumis de textes. Il y a un an et demi, quand j'ai écrit, en 37 jours (c'était le dispositif), Exister est un plagiat, c'était dans l'optique d'obtenir, à l'issue des 37 jours, un texte à peu près publiable (c'est-à-dire soumissible) tel quel. Dès l'écriture achevée, je me suis lancé dans la mise en forme, sous Word, du texte fini (dont le titre devenait La Crise de la dette grecque) mais ai aussitôt été pris entre trois feux contraires : la lassitude de reprendre, si peu fût-ce, un texte déjà écrit ; l'envie de me lancer dans de nouveaux projets d'écriture ; la tentation de transformer la version Word du texte déjà publié dans Touraine sereine en quelque chose de radicalement autre, avec ajouts de textes plus anciens, renvois en marge, écriture sur trois colonnes, bref, un truc tentant mais absolument incompatible avec mon tempérament velléitaire.
Donc, à quoi bon, à quoi bon, à quoi bon, à quoi bon, le tout répété ad lib. ad lib. ad lib.
Ce qui n'a pas peu contribué à ma réflexion sur cette vanité, et sur la question des caps, outre l'imminence du huitième anniversaire de Touraine sereine et (on dira, pour aller vite) de mes 40 ans, c'est la découverte, hier matin, sur une table de cette librairie que je n'aime pas et où je ne vais que forcé, d'un “roman” que publie un ancien camarade de classe préparatoire, lequel, jadis médiocre connard doublé d'un fat dénué de tout sentiment de son propre ridicule, s'avère (après des échanges privés, sur Facebook, avec une amie qui l'a côtoyé plus récemment) être resté le même crétin manipulateur bouffi de suffisance. Tout est parti de la lecture, en librairie (mais on les trouve aussi sur Google Books), des 5 premières pages du roman, qui sont d'une indigence totale. Clichés, tics d'écriture à deux balles, pauvreté du lexique, métaphores lourdingues lourdement élucidées... c'est si mauvais qu'on se croirait dans un Marc Lévy, ou dans un Gérard de Villiers repassé à la moulinette du campus novel. C'est à ne pas le croire : on pense toujours qu'il faut n'avoir rien lu, ne rien connaître, ne rien comprendre, pour pondre de pareilles bouses. Or, ce n'est pas le cas : on peut être passé par “la prépa”, avoir dû lire les grands auteurs de la littérature européenne, les avoir fréquentés assidûment, et même être devenu “spécialiste de la Renaissance florentine”, en l'occurrence, sans être capable du moindre recul critique sur soi-même, et pouvoir, sous son nom, débiter de pareilles insanités canivellesques. À vingt ans, il m'avait dit que je ne pouvais pas le comprendre parce qu'il était “rebelle” (sa rébellion (sa rebellitude ?), en l'espèce, s'exprimant dans son goût pour les Guns & Roses). On avait ironisé ensuite, pendant des semaines, avec plusieurs amis, sur le fait que tout ce qu'il y avait de rebelle, chez lui, c'était sa mèche (et en plus : même pas).
Il était d'un conformisme affolant, appartenant à une catégorie très définie, très caricaturale, sans du tout s'en rendre compte. Nous appartenons tous à une ou plusieurs catégories simplifiables : pour ma part, je pourrais écrire un autoportrait caricatural en soulignant tout le banal de mes aversions, la symptomaticité de mes goûts (à commencer d'ailleurs, sans doute, par la manière dont je dézingue, ici même, hic et nunc, ce pauvre garçon dont la personnalité n'est probablement pas assez éloignée de la mienne (d'où mon angoisse, etc.)). Nous appartenons tous à la catégorie de ceux-qui-etc., mais lui, pas plus aujourd'hui (semble-t-il) qu'à vingt ans, n'a jamais eu le moindre recul, aucun Surmoi en quelque sorte.
Bien entendu, je brode. Ce qui m'intéresse, dans ce type, c'est ce que cette découverte m'a dit de moi, de mon passé, d'une lecture possible de mon trajet. Que puis-je savoir des changements réels ou non de l'ancien condisciple devenu piètre romancier ? Il est toujours possible, le garçon en question ayant toujours été guidé par le fric le fric le fric, qu'il soit parvenu à produire quelque chose de formaté, en imitant Musso, Lévy et autres Gavalda de douzième rayon et en se disant qu'il y avait là une niche, du Musso-pour-les-mussophobes. Peut-être même est-ce une commande : après tout, il est aussi l'auteur de quatre romans policiers sous pseudonyme (navrants, me suis-je laissé dire), et doit avoir des tuyaux. Je ne sais pas. Mais tout de même. Ça laisse rêveur. Et donc, ce qui laisse rêveur, c'est que, dans un monde “éditorial” où on peut publier de pareils néants, de surcroît sous la plume d'un “universitaire” qui n'hésite pas à signer de son nom le néant en question, on se dit que la vanité est totale.
Autre embranchement, plus complexe, et je crains fort, sur ce coup-là, de paraître d'une prétention infinie. Hier, C*** a lu un livre qui lui a été offert pour son anniversaire, un très beau livre de (très émouvants) dessins (j'écris dessins pour aller vite) de Barcelo, accompagnés de (ou qui accompagnent des) quatrains de Michel Butor. Or, ainsi que nous nous en étions déjà aperçus lors d'un rapide feuillettage, soit Butor commence à devenir méchamment gâteux, soit il sait qu'il peut refourguer n'importe quoi (he'll get away with it, donc). Les quatrains sont parfois réussis, souvent amusants, mais, dans leur caractère ludique même, tout à fait dérisoires. Dérisoires parce qu'ils ne sont que cela, ludiques, et parce que, signés Butor, on s'attend à autre chose, tout de même.
Ici, une précision s'impose : je suis un grand admirateur de Butor, notamment de la série des Génie du lieu, dont j'ai déjà écrit à plusieurs reprises, ici et ailleurs, qu'elle est, avec le “Projet” de Roubaud et les Eglogues de Renaud Camus, un des sommets de l'écriture des 70 dernières années. Cette admiration ne m'empêche pas de savoir que Butor a, depuis longtemps déjà, souvent cédé à la facilité. Mais même cette facilité était toujours dix fois plus profonde que le labeur poussif de 95% de ses contemporains ou de ses épigones.
C'est ici qu'intervient l'élément qui pourra être interprété comme de l'arrogance la plus scandaleuse (mais au moins, j'ai le mérite de suivre mon sillon et de ne pas craindre de sembler ridicule). Face à ces quatrains, je me disais que la plupart de mes mirlitonneries vite torchées de ces dernières années, notamment celles qui sont nées sur Facebook par pur désir de distraction (les distiques (ribéryens ou non), les quatrains conversationnels), pourraient, semblablement, être publiées en regard de dessins, si, à tout le moins (et, comme on va le voir, il s'agit de sérieux bémols), 1) j'avais des connaissances dans le milieu éditorial 2) j'étais mis en relation avec des dessinateurs, peintres etc. 3) je m'appelais au préalable (et avec tout ce que cela implique en amont : une œuvre aussi maigistrale que géniale) Michel Butor.
(Vous étiez prévenus, il y a là un paragraphe à me rendre plus ridicule que les 220 pages du navet pondu par mon ancien condisciple des années bordelaises.)
Donc, pour en revenir à mon cheminement, si je me décide à soumettre de nouveau des textes à tel ou tel éditeur, ne serai-je pas dans une posture assez identique à celle dont je me gausse chez le crypto-Musso (la crise de la quarantaine (comme l'a écrit une de mes amies avec qui nous échangions au sujet du roman en question : « La crise de la quarantaine, c'est bon pour personne »), la vanité d'auteur, le prof qui joue au poète), ou dans la posture du sous-sous-Butor, ce qui n'est guère mieux ?
Pourtant, je sais que certains de mes textes, certains de mes ensembles de textes ont (auront (auraient (remaniés (c'est là le hic)))) une qualité intrinsèque qui ne fait pas de moi un génie mais, au moins, un honnête tâcheron de la Littérature. Alors, que faire ? Une fois encore, en lieu et place de la bouteille d'encre qui ne sert qu'à blanchir, je n'aurai débrouillé l'écheveau qu'afin de comprendre moins encore.
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