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dimanche, 12 décembre 2010

(presque) Comme un lundi

---- comme toujours, il suffit de cliquer sur les miniatures pour voir les photographies dans toute leur majesté ]

 

Au bureau même le dimanche ? Non, au travail chez moi. Mais, en me rendant en ville (afin de visiter in extremis l'exposition "Juifs de Touraine"), je n'ai trouvé, pour garer ma voiture, qu'une seule place : juste devant mon bureau, rue des Tanneurs. Vraiment pile en face (ou en dessous). Ironie.

Mon fils aîné m'a photographié, non sans ricaner :

 

G. Cingal, devant le store fermé de son bureau (Tanneurs 49ter). Tours, dimanche 12 décembre 2010.

Ce que l'on voit, tout en haut de l'image, c'est la partie inférieure des deux stores qui, de mon Série de 8 autoportraits, au retardateur, appareil posé sur divers supports de fortune, bureau 49ter, site Tanneurs. Université François-Rabelais, Tours, 5 novembre 2008, six heures du soir, viii bureau, donnent sur la rue. Comme on le voit, l'appellation de rez-de-chaussée est, pour ce bureau 49ter, plutôt fallacieuse, puisque les fenêtres se trouvent quatre bons mètres au-dessus du trottoir. Il vaudrait mieux parler de rez-de-jardin (car il y a, au sein du bâtiment, des sortes de quads tout à fait sous-oxoniens, puits de lumière et cadavres de verdure) ou, plus joliment sans doute, de rez-de-fleuve, dans la mesure où le niveau où se trouvent ces fenêtres (donc : mon bureau, si vous me suivez) donne, de l'autre côté, directement sur les bords de Loire, à la faveur de quatre marches en pente douce seulement.

 

En fait, je Série de 8 autoportraits, au retardateur, appareil posé sur divers supports de fortune, bureau 49ter, site Tanneurs. Université François-Rabelais, Tours, 5 novembre 2008, six heures du soir, i triche : les vraies rives de la Loire sont encore dix mètres en contrebas. Mais il y a bien, au niveau du susnommé (et mal nommé) rez-de-chaussée une promenade de parapetBords de Loire 092. Soyez pas plus pinailleurs que moi, hein, comme je dis toujours à mes étudiants quand ils s'aperçoivent que je suis en train de leur raconter n'importe quoi m'embrouiller dans mes explications.

 

Corbeille essore

--- billet écrit à 20:20 et publié, en fin de compte, à 21:21, le 12.12

 

Hier soir, vers onze heures, après avoir travaillé pendant deux heures sur un document dont j'ai impérativement besoin pour mardi matin (et sur lequel je devais donner encore un joli coup de collier ce soir), je l'ai envoyé en pièce jointe, par mail, à mon collaborateur (et ami (et cinéphile (et jazzolâtre (et...)))) avant de passer à de plus divertissantes occupations : lecture des Inachevés, Flickr, billet sur Summertime...

Cet après-midi, mon collègue (et ami (et fin lettré (et humoriste (et...)))) me signale que le document en PJ n'est pas le bon. Il s'avère qu'après une confusion entre deux fichiers Word, je lui ai envoyé le mauvais document avant de supprimer le bon du dossier "Mes documents". Comme de bien entendu, j'ai aussi, à un moment donné, vidé la corbeille.

Ce soir, donc, je m'apprête à refaire tout le travail stupidement perdu, et je ne sais ce qui me fait enrager : le temps perdu, le travail perdu, mon idiotie, ou le fait que c'est, à ma connaissance, la première fois... et que je trouve que c'est très mauvais signe. Si ma seule qualité (la capacité d'organisation, alliée à l'esprit de synthèse) me fuit, c'est pis que le début de la fin.

Allez, au travail...

D'une résurgence de Canâtre

Oméga (coloriant) - Comment il s'appelle, ce chien ?

Son père - Je ne sais pas.

Oméga - Moi, je vais l'appeler Canâtre.

Summertime / L’été de la vie

 

Il ne m’est pas possible de revenir ici en détail sur les raisons qui font que je lis chaque nouveau livre de Coetzee, alors que cet auteur me laisse généralement sur ma faim, voire qu’il m’agace (son côté scalpel, sa forme froide et quelque peu osseuse (voire en arêtes), son éloignement de tout dérapage). Peut-être y reviendrai-je, si tant est que j’en éprouve le besoin (ici, ce me semble, je suis un peu mon seul lecteur).

Plus que les précédents, ce qui n’est pas peu dire, le troisième volet de l’autobiographie du Prix-Nobel-sud-africain-exilé-en-Australie me semble fade, bien peu de chose. Ça ne démarre pas mal, en un sens. Il nous est donné de lire quelques fragments de carnets avant les transcriptions de cinq entretiens entre un biographe fictionnel et des personn(ag)es ayant compté dans la phase 1972-77 de la vie de John Coetzee, le grand écrivain désormais décédé (double ou décalque morbide de J.M. Coetzee). C’est là une très bonne idée, dans la perspective de distanciation autobiographique (soit = pas du tout l’autofiction) qui est celle de Coetzee. Ce qui est regrettable, c’est que Coetzee n’en fait rien. Il reste à mi-chemin de tout. Aucune envolée, ou alors pas assez de sécheresse. Bizarrement, on frôle l’autocomplaisance, peut-être le seul reproche qu’on n’eût pu jusqu’alors formuler.

J’avais commencé à griffonner quelques bribes dans les marges de mon exemplaire de Summertime, tandis que C. en lisait la traduction (L’été de la vie. Seuil, 2010, traduction de Catherine Lauga du Plessis). Et je n’ai pas envie d’en faire quoi que ce soit. D’autres, beaucoup, écriront au sujet de ce petit texte bien terne. Aussi ai-je décidé de reprendre certains des passages que j’avais annotés, et de voir comment Catherine Lauga du Plessis les a traduits. Après tout, Coetzee est un fabricant de petits mécanismes textuels tellement rôdés qu’on n’y sent plus la moindre fibre ; autant le prendre à son jeu, et décortiquer des micro-fragments dans une perspective ultra-décorticante (la traductologie, dira-t-on pompeusement).

 

Agenbite of inwit. (Summertime. Vintage, p. 4).

Agenbite of inwit, remords de conscience. (L’Eté de la vie, p. 10).

Je ne savais pas du tout ce que c’était que cette expression ; je constate que la traductrice choisit de la garder telle quelle. Il doit s’agir d’une citation. La Wikipedia me permet prestement de combler mes lacunes : il s’agit en effet du titre d’un texte en prose en moyen anglais, de genre confessionnel. La traduction en anglais contemporain que propose la WP (Prick of Conscience) me confirme ce que je pensais : il doit y avoir, dans l’allusion de Coetzee, un jeu sur les connotations sexuelles (bite, wit = morsure, bite, vit). Pour lui, aussi, ce doit être une reprise de Joyce, puisque, comme nous en informe doctement la WP : « In the 20th century, the work gained some recognition when its title was adopted by James Joyce, who used it numerous times in his novel, Ulysses. In Joyce's spelling, agenbite of inwit, the title has gained a limited foothold in the English language. » On peut supposer que la traductrice française est allée fouiner du côté des traductions du texte médiéval, et des traductions d’Ulysse. Passons.

 

As for the fate of Christian civilization in Africa, they have never given two hoots about it. (Summertime, p. 6)

Quant au sort de la civilisation chrétienne en Afrique, ils s’en sont toujours moqués comme de l’an quarante. (L’été de la vie, p. 12)

L’équivalence trouvée est judicieuse – on aurait pu songer aussi à « leur première chemise », mais l’an 40 est bien vu, dans le contexte. Pouvait-on conserver une tournure négative ? Ils n’en ont jamais eu cure. Jeu de mots assez fin, mais niveau de langue trop soutenu.

 

Breytenbach […] queered his pitch… (Summertime, p. 8)

il a brûlé ses vaisseaux… (L’été de la vie, p. 15)

Elle n’a pas beaucoup cherché, là. Equivalence, oui, mais d’un autre niveau de langue. L’idée est légèrement différente : en anglais, il s’agit plutôt de quelqu’un qui met à mal une situation idéale par irréflexion, sans les connotations bravaches du français (jeter son bonnet par-dessus les moulins ?). Souvent, d’ailleurs, l’expression ne s’emploie pas de façon réflexive. On pourrait envisager : il s’est mis dans le rouge / il a franchi la ligne jaune / il s’est tiré une balle dans le pied / il a scié la branche sur laquelle il était assis. En quelque sorte, dans le texte français, Coetzee-le-narrateur est beaucoup plus admiratif du geste de Breytenbach que dans le texte anglais. En anglais, Coetzee-le-narrateur intègre le point de vue raciste de l’opinion afrikaner officielle. C’est beaucoup plus intéressant.

 

… he swarthily handsome, she delicately beautiful… (Summertime, p. 8)

… lui séduisant et basané, elle d’une beauté délicate… (L’été de la vie, p. 15)

Un cas d’école. Adverbes qu’il est impossible de calquer, qui appellent des transpositions. La traduction est un modèle.

 

… the muzak… (Summertime, p. 21)

la musique d’ambiance… (L’été de la vie, p. 29)

Pas d’autre choix, sans doute, que cet étoffement. Quoi d’autre ? La musiquette ? La soupe ? NON. C’est frustrant, quand même.

 

Mister Prod (Summertime, p. 22)

Il est trop long d’expliquer pourquoi l’interlocutrice du biographe surnomme ainsi John Coetzee. Toujours est-il que la traduction

… ce picador à la manque… (L’été de la vie, p. 31)

est absolument enthousiasmante. Coetzee tiendrait-il, en Catherine Lauga du Plessis, une traductrice si bonne qu’il ne la mérite pas ?

 

… nothing but a clumsy accident, the act of a Schlemiel (Summertime, p. 25)

… rien d’autre qu’un accident, une maladresse de Schlemiel (L’été de la vie, p. 34)

Pas d’autre choix que de conserver le xénisme, le terme yiddish. Contre ce choix, il y aurait l’argument suivant : la littérature en langue française n’est pas traversée par le yiddish dans les mêmes proportions que la littérature en langue anglaise (surtout avec les textes américains). Mais cet argument ne tient pas, pour deux raisons clairement repérées :

  1. Le texte français est une traduction, ce qui est connu du lecteur.
  2. Le yiddish est une des langues de référence possible de tout texte littéraire, quelle qu’en soit la langue.

Il y a une autre raison, plus spécifique : --- 3. Il y a un écho sémiotique évident avec le célèbre conte (ou bref roman) d’Adalbert von Chamisso, Peter Schlemihl (une histoire de double).

Aussi, sur un plan linguistique : --- 4. Coetzee fait dire ce mot à Julia car il s’agit aussi d’un terme afrikaans (et même néerlandais).

“Only something that, being a schlemihl, he'd known for years: inanimate objects and he could not live in peace.” (Thomas Pynchon. V. 1963, p. 37)

 

Excitement all around, an envelope of libidinous excitement. From which I purposely excised myself. (Summertime,pp. 26-7)

Tous baignaient dans l’excitation, tous pris dans une excitation libidineuse. Quant à moi, je me tenais à l’écart. (L’été de la vie, p. 36)

Dans la première phrase, l’étoffement au moyen d’un verbe conjugué n’était peut-être pas évitable. Il était possible de risquer une dilution, plus proche stylistiquement du texte-source : Partout tout n’était qu’excitation, la gangue libidineuse impudique de l’excitation.

L’adjectif impudique serait bien meilleur ici, d’un point de vue rythmique. Mais le rythme n’est pas tout.

 

Ce qui est regrettable, c’est d’avoir effacé, dans la deuxième phrase, l’adverbe purposely (qui n’est pas purposefully), mais surtout de n’avoir pas conservé la paronomase excite/excise. Quand c’est une femme qui dit s’être tenue à l’écart d’un système social proche de l’échangisme, le recours au verbe excise myself (« m’exciser ») n’est pas banal. Il s’agit d’ailleurs d’un emploi très « limite » par rapport à l’usage en anglais.

 

‘Once,’ he repeated, cementing the lie. (Summertime, p. 29)

« Une fois », a-t-il répété, s’enferrant dans son mensonge. (L’Eté de la vie, p. 39)

Outre mon obsession très récente pour le ciment – qui est un motif agissant de ce chapitre, la 1ère interview – je m’étais demandé comment traduire cela. Il s’agit d’une parole qui scelle un mensonge : le mensonge est en béton, au moins pour celui qui le profère (et, d’une manière performative assez habituelle chez Coetzee, pour son interlocutrice aussi). L’expression française s’enferrer dans son mensonge (modulation avec changement d’image : ciment è fer) a d’autres connotations, me semble-t-il. A tout prendre, j’aurais opté, moi, pour scellant ainsi son mensonge.

(Remarque tout à fait annexe : a-t-on oublié, aux éditions du Seuil, les règles typographiques de base pour la présentation des dialogues en français ??? Il semble que tout le roman soit imprimé selon les conventions typographiques anglo-saxonnes, avec multitude de guillemets ouvrants et fermants en tous sens. Du grand n’importe quoi. Mais il est vrai que je cherche peut-être la petite bête, vu que j’ai de bonnes raisons d’en vouloir au Seuil, et notamment à la grande chamane et brasseuse de vent Anne Freyer.)

 

[Je me suis arrêté là, pour le moment, de l'exploitation traductologique de mes annotations. Il y a moins de petits ticks dans les pages qui suivent, de toute façon. J'ai lu pour lire, pour finir, pour voir, pour m'agacer encore de cette médiocrité froide.]