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lundi, 12 janvier 2015

Je suis Canardo (aussi)

Le Bergerac, lundi 12 janvier, 17 h 05.

Ce lundi, après un premier de janvier avec annulation du cours de solfège et chant choral, je me retrouve, le cours ayant commencé avec un remplaçant grisonnant et en avance, à l'avance aussi dans un bistrot, encore un autre. Entre-temps, il s'en est passé, et, n'ayant pas encore vraiment pris le temps de tenter de mettre en forme ma pensée sur ce qui est advenu, je me trouve face à cet écran, à réfléchir au titre de cette rubrique : Ce qui m'advient. Déjà : ce qui advient. Et puis : ce qui est advenu. Et encore : ce qui se poursuit. Ce qui revient. Ce qui ne part pas. Ce qui refuse d'abvenir, de s'absenter. 

Donc on recommence à se payer de mots ; au moins faudra-t-il en avoir conscience, et décortiquer ce qu'on dit, de ce qui nous advient. Nous ? Et quel nous ? veut-on nous faire accroire à cette collectivité ? Quelle communauté nationale ? Ou planétaire ? Nous, les prétendus "66 millions de blessés", peut-être le slogan le plus inepte à avoir fleuri jeudi dernier, ou les quatre millions de marcheurs ? Ou les marcheurs à avoir tout de même marché, malgré les chefs d'Etat et Marine Le Pen à Beaucaire, malgré surtout les bougies, le glas à Notre-Dame, les je-suis-Charlie arborant de même le sac Kookaï car ils avaient d'un même pas fait les soldes le dimanche ? Ce nous est indéfinissable. Il ne peut exister collectivement d'un même souffle. Le Divers a battu le pavé, et comme il ne pleuvait pas le pavé n'était pas Glissant.

Risque de se payer de mots, et donc gaffe à l'addition.

Risque de se payer d'images, comme, avant d'ouvrir ce fichier et de commencer à pianoter, je me suis autoportraituré avec le Canardo décollé et rescotché du Bergerac ? Quoi, je suis Canardo, je suis Cyrano, je suis tout ça n'est-ce pas.

 

Je suis. Depuis mercredi, c'est cette affirmation identitaire incomprise, reprise sans y réfléchir, qui m'a le plus frappé. On a vu tous les gens les plus non-Charlie possibles s'afficher avec ça, et on a entendu les personnalités les plus anti-Charlie possibles reprendre ce gimmick d'emblée insensé, puis vidé de tout sens. 

Partir donc de ce qui est advenu et de la façon dont ça m'a atteint. L'analyse a déjà commencé, bouillonnante et complexe, et pourtant le temps de l'analyse n'est pas venu. Donc le récit, pour commencer. Je ne vais pas revenir en détail sur l'horreur, l'abattement, les pleurs, les cauchemars, la consternation durable face aux contresens, aux messages qui ont encore témoigné de l'inculture, de l'incapacité quasi généralisée à comprendre un tel événement de façon complexe. Entre l'esprit cucul-la-praline, la curaillerie générale, les contresens sur la laïcité, la dénonciation du risque d'amalgame qui interdit de fait toute discussion et tout débat, l'absence manifeste de toute référence à ce que peut être, au fond, "l'esprit Charlie", ces derniers jours n'ont cessé d'être de plus en plus déprimants. À l'atrocité, à l'infamie, a succédé l'accablement, de sorte que, pendant que la majorité semble avoir trouvé sa catharsis et son tout-va-très-bien-madame-la-marquise dans les cortèges du dimanche, je suis ressorti de cette journée plus pessimiste encore, étonné de voir combien l'humanité persiste à vouloir s'aveugler, à voir la vie en rose, penser qu'il fait bon dans la pièce si on a décidé de tenir le thermomètre près de la cheminée.

 

Le rire de Charlie, comme le nonsense de Thiéfaine, est un loufoque tragique, baudelairien, désespéré. 

Or, en voyant Plantu, cette baderne sans talent roi de l'autocensure et du politiquement correct, pérorer sur toutes les chaînes comme s'il avait le Prix Nobel du dessin satirique et le Prix Sakharov de la Liberté d'Expression, en regardant tant d'idiots danser la samba en allumant des bougies comme si la mort sanglante de dix-sept victimes (dont plusieurs très grands dessinateurs) était une victoire au ballon rond, en lisant ou en écoutant les centaines de témoignages accablants d'enseignants de banlieue sur le soutien enthousiaste des tant d'adolescents issus des "communautés" aux frères Kouachi et à Coulibaly, en remarquant que tant d'éditorialistes anglophones et d'intellectuels africains se sont contentés d'un survol rapide pour conclure que Charlie Hebdo était un journal raciste et islamophobe, en constatant que l'imbécile Delahousse donnait la parole à cette ordure droitière colonialiste de D'Ormesson, en apprenant que plusieurs centaines de "Juifs français" envisageaient d'ores et déjà d'aller chercher l'ordre et la sécurité en Israël (au prix de quelques colonies supplémentaires, ô combien sûres d'ailleurs), en entendant pour la centième fois l'axiome qu'il est interdit de discuter selon lequel l'Islam est une religion de paix et de tolérance, en découvrant qu'au lendemain d'une grande marche pour la liberté d'expression on se dirige tout droit vers  un Patriot Act à la française qui signera l'anéantissement des libertés individuelles, en relevant que pour presque tout le monde la vie a repris comme si de rien n'était et que la presse relègue aux colonnes de la page 37 les massacres de Boko Haram au Nigéria et au Cameroun, je suis désespéré, réduit à imaginer la "une" du Charlie Hebdo de mercredi en espérant un grand rire fou, noir, tragique, ou d'une connerie assumée (à l'opposé de la fatuité).

 

Qu'advient-il, et donc que m'advient-il, si je suis embarqué dans l'aventure peu ragoûtante de notre pays en 2015 ?

Il y aurait un livre à écrire sur tout ce que ces événements ont révélé, et dont j'avais déjà senti les frémissements (voire plus) depuis déjà longtemps. En voici les chapitres, que je n'écrirai pas :

1. "La religion tue le monde".

2. La fiction de la communauté nationale.

3. "Je suis Charlie", l'anti-Charlie.

4. "Je suis Charlie", ontologie du simplisme.

5. La laïcité, ce qu'on ne comprend pas.

6. La bougie, ou les Casimirs curailles contre l'esprit Charlie.

7. Les applaudissements, ou comment la culture du sport a tué la culture.

8. La dénégation a priori des rapports entre l'islamisme et l'Islam.

9. L'info en continu : adhérence et incontinence.

10. Les couvertures auxquelles vous n'avez pas échappé.

11. Spleen et idéal.

Sur tous ces points, la situation ne va nécessairement aller qu'en s'aggravant.

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