lundi, 23 avril 2012
Brèches, Baudignan : les dessous d’un score
Après des annonces autour de 20%, les estimations pour Marine Le Pen ont fini par retomber un peu, avant d’atteindre un résultat définitif de 18,12%. Jadis, le FN montait avec le dépouillement des bureaux de vote des grandes villes. Désormais, ce n'est plus le cas.
Témoin de cela, la carte politique de l'Indre-et-Loire : le FN arrive en tête dans 19 communes, toutes de petits villages : Saunay, Auzouer, Pernay, Cangey, Couziers, Braye-sur-Faye, Hommes, Brèches, Souvigné, Bridoré, Esves-le-Moutier, Tavant, Courcelles, Razines, Pussigny, Marcé, Civray-sur-Esves, Montreuil, Parçay-sur-Vienne. Villages de vignerons, de petits exploitants, d'artisans libéraux, de gens qui (sans doute) ont peur d'aller « dans la grande ville » (Tours ou Châtellerault) à force de voir les violences urbaines à la télévision, voire l'ont quittée pour avoir subi quelques années difficiles dans les « quartiers ». Cela avait déjà été dit en 2002 : le FN s’est implanté durablement dans des zones tout à fait différentes de ses bastions traditionnels. La vraie différence avec 2002, ce serait donc ce score proche de 20% avec une forte participation. En effet, même si je n'ai pas encore eu accès aux chiffres en voix, il semblerait que Marine Le Pen ait rassemblé plus d'électeurs que Le Pen + Mégret en 2002.
(Incidemment, et même si je m’en veux de faire remarquer – dans ce billet politique – quelque chose d’aussi trivial, je n’ai consacré, au cours des 3 années où je fus fort inspiré de ce côté-là, aucun limerick aux villages pré-cités.)
Dernier exemple : je viens de consulter les résultats détaillés pour les Landes. Même si, comme toujours dans ces terres traditionnellement radical-socialistes, la carte est à peu près uniformément rose, il y a trois villages « noirs » : Callen, Lussagnet et Baudignan -- ces deux derniers en Haute-Lande, où l’on n’a jamais vu, bien évidemment, le début du tiers du quart d’un incendie de voiture le soir de la Saint-Sylvestre ni la moindre course-poursuite entre la BAC et un scooter volé, mais où CPNT faisait des scores d’environ 40% aux cantonales et aux régionales au début des années 1990. Dans « mon » village, Cagnotte (dans le Pays d’Orthe), la Marine a fait 15%, alors que, lorsque son père crevait l’écran un certain soir d’avril 1988, il ne dépassait nulle part 6% dans les Landes. Entre-temps, il y a eu, certes, une aggravation de certains problèmes, mais il y a eu surtout, une décennie de politique locale gangrénée par les viandards. Que les démagogues incultes et populistes de CPNT aient préparé le terrain pour une adhésion de fond à des thèmes anti-européens et anti-« système », cela ne fait aucun doute. Le grand parti de droite que Marine Le Pen s’apprête à fonder va ratisser large : frontistes, Droite Populaire, souverainistes, défenseurs des chasses dites « traditionnelles », etc.
Ce qui est dingue, pour poursuivre un tour d'horizon des régions où j'ai vécu, c'est que, dans l'Oise, la situation n'a absolument pas changé en quinze ans. En l'espèce, les trois "grands" candidats se tiennent dans un mouchoir de poche : Sarkozy à 26%, Le Pen à 25,1%, Hollande à 24,9%. Lors des cantonales de 1998, je me rappelle que, dans le canton où je votais (Beauvais-Sud, je crois), RPR, FN et PS se tenaient autour de 25-27%. Cet équilibre tripartite est d'ailleurs identique dans le Gard, dont on nous rebat les oreilles depuis hier soir parce que c'est le seul département où le FN passe en tête : il serait plus intéressant de répertorier tous les départements, comme l'Oise, dans lesquels les trois partis sont à un niveau équivalent. Une fois encore, c'était exactement kif-kif dans l'Oise à la fin des années 90, quand Jean-François Mancel fricotait avec les chemises brunes, et quand Charles Baur se faisait élire à la tête du Conseil Régional de Picardie avec les voix des élus frontistes. Nihil novi sub sole, en un sens, et cela, on peut le voir comme le verre à moitié plein d'eau, ou comme le verre à moitié plein d'air.
08:21 Publié dans Questions, parenthèses, omissions | Lien permanent | Commentaires (5)
Fukushima I
J'ai écrit il y a quelques jours qu'il était impossible de faire de la littérature pendant une catastrophe, que cela n'était possible qu'"après". Pourtant Ryôichi Wagô vit sûrement "pendant" la catastrophe. J'ignore si ce qu'il est en train d'écrire est un poème. Je ne parle pas de la qualité, bien sûr, je m'interroge sur la nature du texte qu'il produit : peut-on parler de littérature ? Au demeurant, il le désigne lui-même depuis le début comme "cailloux de poèmes". Mais une chose, du moins, est sûre : il s'agit bien d'un acte littéraire.
Ryoko Sekiguchi. Ce n'est pas un hasard (2012), p. 68.
05:49 Publié dans Mots sans lacune | Lien permanent | Commentaires (0)

