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dimanche, 11 janvier 2026

Venise, millefleurs (1)

Pour avoir essayé de lire au moins deux fois The Stones of Venice de Ruskin, je peux dire que Ruskin est un effroyable raseur, et que j’ai rarement trouvé une prose aussi lourde et insipide. Je n’ai jamais rien lu de Ruskin, car je n’ai jamais réussi à lire Ruskin.

Par contre, même quand je ne suis pas trop sûr d’où elle m’emmène, je suis toujours happé par la prose de Ryoko Sekiguchi. Dans son nouveau livre, Venise, millefleurs, que je n’ai pas fini de lire, elle part d’une discussion avec un architecte, qui lui confie l’herbier d’une lointaine descendante ; cet herbier est le point de départ du « roman » (même si je ne suis pas encore certain d’avoir compris pourquoi ce livre est, inhabituellement pour R.S., désigné comme un roman). Le contraste avec Ruskin, c’est que le texte de Sekiguchi, y compris dans la discussion avec l’architecte, s’intéresse à tout sauf aux pierres. Et ce même si le texte se laisse envahir par le vocabulaire de l’architecture lors de la deuxième rencontre avec l’architecte, près d’une amie de la narratrice : « Lorsque l’on m’accueillit de nouveau dans le salon, une lumière d’un gris doux filtrait depuis la serlienne, comme si l’on avait dilué une goutte d’encre dans le crépuscule. » (p. 14)

 

Mon hypothèse (aux deux-tiers de la lecture) ? que R.S. s’amuse avec nous, que c’est peut-être un roman car elle a inventé de toutes pièces cette Ilaria, les descriptions minutieuses des pages de son herbier et les textes d’accompagnement, dont R.S. ne dit jamais comment elle les a traduits et qui finissent par se révéler comme des textes extrêmement (et suspicieusement) sekiguchiens : le texte d’herbier n° 18 peut-il vraiment avoir été écrit dans les années 1830 par une Ilaria ?

Dans une des lettres que la narratrice / R.S. adresse à la dénommée et susnommée Ilaria, elle raconte une de ses expériences de cuisine à Venise : « J’ai préparé un plat chez nous très populaire, qui témoigne des échanges entre mon pays, l’Inde et la Grande-Bretagne. » (p. 121). Le lecteur (en l’espèce : moi) pense à une prolepse : on va bien finir par savoir quel est ce plat. Et puis non. Le suspense demeure. Et en retour une question : quel pays R.S. désigne-t-elle par « chez nous » ? le Japon ou la France ?

 

« On est chez nous » : c’est le cri de ralliement des patriotes d’extrême-droite en France. Aujourd’hui je commence à relire les épreuves de la traduction française de Our Sister Killjoy : dans la préface que nous avons rédigée ensemble, ma co-traductrice Patricia Houéfa Grange et moi-même, j’ai placé le vers de Jack Gilbert que Patrice Nganang a mis en exergue de son autobiographie qui paraît enfin ces jours-ci aux Etats-Unis, Scale Boy :

French has no word for home.

 

Bon, je vais poursuivre Venise, millefleurs, en m’attendant davantage à d’autres énigmes adventices qu’à trouver des réponses.

 

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