vendredi, 22 mai 2026
Article de Jennifer Ilunefó Aliu-Kadiri sur la répression LGBTQIphobe au Sénégal
Mon amie Elvire m'a signalé ce matin un bel article de Jennifer Ilunefó Aliu-Kadiri, “The Betrayal of Ubuntu: Senegal's New Anti-LGBTQ+ Law, Colonial Ghosts, and the Forgotten Body”.
Manquant de temps, j'en ai seulement traduit l'encart figurant à la page 3 sous un intitulé The Deeper Question.
La décolonisation de l’Afrique passe par la décolonisation des esprits
Le sujet de cet article, ce n’est pas seulement une loi. Il aborde une question à laquelle toutes les nations africaines devront bientôt répondre avec honnêteté et courage : quel est le regard qui dicte nos lois ? Lorsque le Sénégal parle d’ « actes contre nature » pour jeter ses citoyens en prison, il n’a pas recours aux traditions africaines ni à la philosophie autochtone. Il reprend, presque mot pour mot, le vocabulaire moral des tribunaux français de l’époque coloniale. Le regard colonial blanc – cet outil de classification, de surveillance et de contrôle des corps vieux de plusieurs siècles – n’a pas disparu avec le drapeau tricolore en 1960. Pleinement absorbé, il s’est inscrit dans le droit national. Ce sont désormais des mains africaines qui l’aiguisent et s’en servent contre des corps africains, sur un substrat politique africain, avec une belle assurance qui confond héritage colonial et fierté culturelle.
La décolonisation, comme l’a bien dit Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre (1961), ne s’arrête pas quand on change de drapeau. Elle s’arrête lorsque l’esprit colonisé se libère des cadres épistémologiques mis en place par le colonisateur. Sous cette influence, les sociétés africaines ont appris à considérer certains corps comme déviants, certains désirs comme criminels et certaines vies comme indignes de la protection de la loi. Les institutions africaines ont pris pour réflexe de réagir aux différences humaines en jetant les gens en prison. C'est là l'héritage colonial qui se manifeste aujourd'hui à Dakar. Il faut donc que le Sénégal change ses lois, mais aussi qu’à tous les niveaux de la société et du gouvernement il s’engage dans une opération radicale, lucide et consciente de décolonisation intellectuelle.
Nous devons nous interroger sur l’origine de nos systèmes de référence moraux. Nous devons nous demander quelles traditions nous voulons vraiment défendre, et lesquelles sont un legs que nous n’avons jamais remis en question. Nous devons être prêts à nous regarder avec nos propres yeux, et non à travers le regard des personnes qui se sont autrefois approprié nos corps. Les sociétés africaines précoloniales n’étaient pas le monolithe sexuellement répressif que la mythologie coloniale a forgé de toutes pièces. Elles étaient diverses, adaptables et – dans de nombreux cas bien documentés – tolérantes envers les différences humaines, à mille lieues de la morale victorienne européenne. Revenir à nos racines, ce n’est pas épouser un réflexe de criminalisation. C’est revenir à la complexité, à l’idée de communauté et à l’inclusion radicale et inconditionnelle que l’Ubuntu a toujours exigée de nous.
17:47 Publié dans 2026 | Lien permanent | Commentaires (0)

