vendredi, 16 janvier 2026
Grands textes, indisponibles en français
Hier soir, j’ai assuré le premier d’une série de dix cours d’une heure, dans le cadre d’un module intitulé Les Grands textes de la littérature. Il s’agit d’un module de découverte à l’intention d’étudiant·es de première année issu·es de différentes filières de la Faculté Lettres et Langues. Il y a six heures de cours par semaine, avec un panorama global, sur l’année, de 60 classiques de la littérature mondiale.
Ma pierre à l’édifice consiste donc à proposer une initiation aux littératures africaines et antillaises, avec un choix de cinq livres. D’un point de vue pédagogique, c’est très simple : en semaine 1, l’enseignant·e présente l’œuvre, et en semaine 2 on étudie un extrait (le travail ayant été préparé par les étudiant·es en amont). Etc.
Comme l’a montré mon cours, et le diaporama (cf illustration), je suis évidemment — et je le fus dès que ce nouveau module a été discuté, autour de 2022 — sceptique quant à la notion de “grand texte”. Elle est stimulante et critiquable, stimulante car critiquable.
J’ai donc signalé dans mon premier cours qu’on renforce le caractère canonique des « grands textes » en perpétuant leur nécessité (phénomène de cercle vicieux) mais qu’on peut toutefois se mettre d’accord sur le fait qu’une œuvre accède au statut de classique car elle a un impact culturel/historique durable national (Bienvenue chez les ch’tis) ou transnational (la Bible / le Coran / “Imagine” / Guerre et paix). Quant au grand texte c’est un texte dont on considère qu’il est important culturellement ET d’une valeur littéraire difficilement contestable ; c’est avec ce ET que les choses (things) se compliquent, sans pour autant se désagréger (falling apart). Dans le cadre du cours, les cinq « grands textes » permettent de mieux comprendre un champ, et donc, au cours de ces 10 heures, d’ouvrir des perspectives de réflexion – et de lectures – dans le champ des littératures africaines et antillaises.
J’ai eu du mal à choisir « mes » cinq « grands textes » ; je n’ai pas choisi les livres que je préfère. Pour Things Fall Apart, texte fondamental, je continue de dire dès que j’en ai l’occasion qu’il est primordial pour comprendre aussi bien ce que sont les littératures africaines que ce qu’est un récit post-colonial. En ce sens, même si j’aime beaucoup ce livre, je n’arrive plus à savoir si je le recommande parce que je l’aime, ou sans rapport avec mon appréciation subjective de tel ou tel aspect du livre.
Et comme le cours ne s’adresse pas aux anglicistes, je m’appuie évidemment sur une des deux traductions françaises (Pierre Girard, Actes Sud 2013) tout en signalant la première (Michel Ligny, Présence africaine 1966). À la fin du cours, j’ai eu beaucoup de plaisir à échanger avec une des étudiantes, brésilienne, qui avait lu des extraits de romans de Mia Couto et de Pepetela quand elle était au lycée, au Brésil ; si elle savait combien j’ai hésité à inclure un « grand texte » traduit du portugais et venu d’Angola ou du Mozambique… Comme elle est inscrite en licence d’anglais et comme, alors qu’elle préfère lire en anglais, j’avais seulement fait quelques tirages de l’extrait que nous étudierons dans la traduction de Pierre Girard, je lui ai carrément prêté mon exemplaire du roman en anglais. Il s’agit de mon exemplaire AWS acheté dans les années 1990, à Paris je pense.
Pour en revenir à Achebe, il manque, pour lui comme pour Ngũgĩ wa Thiong’o (et pour quelques autres), un volume du genre Quarto/Gallimard reprenant l’essentiel de ses grands textes. D’autres éditeurs que Gallimard pourraient s’y atteler. Lors d’une discussion suite à la publication d’une première mouture de ce billet sur Facebook, plusieurs collègues m’ont fait remarquer que « les œuvres d'Édouard Glissant, pourtant publié par Gallimard et sans qu'il soit question de traduction, ne sont ni en Pléiade ni en Quarto » et que La Lézarde, du même, n’était même plus disponible. J’ai aussi ajouté, dans les commentaires, qu’il y avait là aussi une forme de suprémacisme blanc plus ou moins conscient. Ainsi, il y a quelques années, la Pléiade avait étudié la possibilité de faire un seul volume Césaire/Senghor : déjà qu’il n’y a AUCUN écrivain noir en Pléiade, les éditeurs ont sans doute considéré qu’on n’allait pas consacrer un volume à un seul écrivain… tout ça pour finir par ne rien faire du tout. Mais pourquoi attendre après Gallimard ? Actes Sud, le Seuil, La Différence, Bourgois, entre autres, devraient entreprendre ce genre de projets.
— Illustration : diapos 5 et 8 du cours 1 (cliquer pour agrandir en qualité optimale).
07:57 Publié dans 2026, Affres extatiques, WAW | Lien permanent | Commentaires (0)




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