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dimanche, 11 janvier 2026

Venise, millefleurs (1)

Pour avoir essayé de lire au moins deux fois The Stones of Venice de Ruskin, je peux dire que Ruskin est un effroyable raseur, et que j’ai rarement trouvé une prose aussi lourde et insipide. Je n’ai jamais rien lu de Ruskin, car je n’ai jamais réussi à lire Ruskin.

Par contre, même quand je ne suis pas trop sûr d’où elle m’emmène, je suis toujours happé par la prose de Ryoko Sekiguchi. Dans son nouveau livre, Venise, millefleurs, que je n’ai pas fini de lire, elle part d’une discussion avec un architecte, qui lui confie l’herbier d’une lointaine descendante ; cet herbier est le point de départ du « roman » (même si je ne suis pas encore certain d’avoir compris pourquoi ce livre est, inhabituellement pour R.S., désigné comme un roman). Le contraste avec Ruskin, c’est que le texte de Sekiguchi, y compris dans la discussion avec l’architecte, s’intéresse à tout sauf aux pierres. Et ce même si le texte se laisse envahir par le vocabulaire de l’architecture lors de la deuxième rencontre avec l’architecte, près d’une amie de la narratrice : « Lorsque l’on m’accueillit de nouveau dans le salon, une lumière d’un gris doux filtrait depuis la serlienne, comme si l’on avait dilué une goutte d’encre dans le crépuscule. » (p. 14)

 

Mon hypothèse (aux deux-tiers de la lecture) ? que R.S. s’amuse avec nous, que c’est peut-être un roman car elle a inventé de toutes pièces cette Ilaria, les descriptions minutieuses des pages de son herbier et les textes d’accompagnement, dont R.S. ne dit jamais comment elle les a traduits et qui finissent par se révéler comme des textes extrêmement (et suspicieusement) sekiguchiens : le texte d’herbier n° 18 peut-il vraiment avoir été écrit dans les années 1830 par une Ilaria ?

Dans une des lettres que la narratrice / R.S. adresse à la dénommée et susnommée Ilaria, elle raconte une de ses expériences de cuisine à Venise : « J’ai préparé un plat chez nous très populaire, qui témoigne des échanges entre mon pays, l’Inde et la Grande-Bretagne. » (p. 121). Le lecteur (en l’espèce : moi) pense à une prolepse : on va bien finir par savoir quel est ce plat. Et puis non. Le suspense demeure. Et en retour une question : quel pays R.S. désigne-t-elle par « chez nous » ? le Japon ou la France ?

 

« On est chez nous » : c’est le cri de ralliement des patriotes d’extrême-droite en France. Aujourd’hui je commence à relire les épreuves de la traduction française de Our Sister Killjoy : dans la préface que nous avons rédigée ensemble, ma co-traductrice Patricia Houéfa Grange et moi-même, j’ai placé le vers de Jack Gilbert que Patrice Nganang a mis en exergue de son autobiographie qui paraît enfin ces jours-ci aux Etats-Unis, Scale Boy :

French has no word for home.

 

Bon, je vais poursuivre Venise, millefleurs, en m’attendant davantage à d’autres énigmes adventices qu’à trouver des réponses.

 

mercredi, 31 décembre 2025

31122025

Je ne travaille pas assez.

Réveillé par le chauffage, je me lève tôt (5 h 40) et je ne travaille pas assez. Hier midi, j’ai laissé en plan mes vingt dernières copies de L1 car je n’en pouvais plus, et, hormis la petite promenade en début d’après-midi, j’ai passé le reste de la journée à lire. Or, outre les quelques copies de L3 et d’agrégation interne à corriger aussi d’ici dimanche, il faudrait, entre autres, que je m’attaque à mes cours du second semestre et que je me remette d’arrache-pied à ma traduction ; je me prépare des journées de fou tout l’hiver.

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Avant-hier j’ai enfin fini de lire le gros roman d’Eiríkur Örn Nordðahl, Illska (Le mal), dont m’avait parlé au téléphone l’autre jour, quand nous préparions l’émission de radio de janvier, son traducteur Éric Boury, et que m’a emprunté O* à la bibliothèque des Deux-Lions ; je m’étais interrompu, plus ou moins, pendant les cinq jours de festivités, lisant plutôt des opuscules, dont le curieux petit livre sur Hokusai que m’a offert ma mère. Le roman de Nordðahl m’a évoqué d’abord Bolaño, puis c’est parti dans tout autre chose. Je n’arrive pas à m’empêcher de penser que certains fragments du roman ont été écrits avec une contrainte arithmétique de type oulipien, comme les très beaux paragraphes tentant de cerner le point de vue du bébé entre sa naissance et le moment où il se met à marcher (c’est dans la troisième partie). Il faudrait que j’en parle en vidéo (là aussi, j’ai un retard phénoménal dans les vidéos – les piles de livres, c’est quelque chose). Éric Boury a évoqué ce livre car il est en train de traduire un autre livre de Nordðahl et me disait que la complexité des jeux de langue rendent cela beaucoup plus ardu que pas mal de poèmes, par exemple.

Entre avant-hier soir et hier en fin d’après-midi, j’ai lu La valse de Valeyri, roman beaucoup plus court, et très beau, de Guðmundur Andri Thorsson, également traduit par Éric Boury [image ci-dessus], et hier soir avant l’extinction des feux la moitié d’Éden d’Auður Ava Ólafsdóttir, roman également traduit par E. B. et qui fait partie de la sélection de trois romans traduits que lisent cette année les trois classes de lycée participant au projet LALA ; quand j’ai enregistré l’émission, j’en avais juste lu les premières pages. Au passage, je me demande ce que des élèves de seconde vont penser d’un livre qui contient des pages entières de réflexions étymologiques sur les langues nordiques, en alternant avec la question du reboisement et des essences d’arbre les plus appropriées en Islande. (Ces deux points ne doivent pas dissimuler le fait que, pour ma part, je m’envoie ça comme du petit lait.)

 

Le lampadaire près du bureau n’est pas encore allumé. Si les imbéciles de la droite plus ou moins unie réussissent à reconquérir la mairie, ils veulent refoutre des bagnoles partout et rallumer tous les réverbères tout le temps ; on cessera donc de voir prospérer tant d’espèces d’oiseaux qui ont repris de la plume dans nos jardins ces dernières années. [6 h 36 : le lampadaire s’est rallumé il y a cinq minutes. Les branches nues de l’érable s’y enchevêtrent, éclairées, se détachant sur le fond noir absolu de la nuit. (Un des personnages d’Éden se nomme Érable, enfin le nom islandais de l’érable ; le livre est resté sur la table de chevet.)]

 

mardi, 23 décembre 2025

23122025 (Dinhut, Kincaid)

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Ce matin, levé à 4 h 40, une fois le café fait (au piston), je me suis installé dans le fauteuil de la bibliothèque pour y poursuivre la lecture de Plak de Charlène Dinhut ; je reparlerai de ce livre, qui m’évoque à la fois le vieux film Les Gaspards (un effroyable nanard des années 70, il faut le dire (mais mythe familial)) et, pour l’écriture, autant Wittig que Savitzkaya.

J’ai reçu ce livre samedi, avec l’autre parution de janvier dans la collection Prose libre des éditions Quartett, grâce à Fanny Quément, je suppose, vu qu’elle a préfacé Plak. Les deux livres sont dédicacés par les deux autrices, dont l’une m’a gentiment féminisé·e. Merci beaucoup aux éditions Quartett ; ce n'est pas si souvent que cela qu'on m'envoie des livres [photo : post Instagram de remerciements, 20.12.2025].

Plak, que j’ai bientôt terminé, me plaît beaucoup. Un groupe de femmes, dont on ne comprend pas bien le statut existentiel – apparemment, elles sont convaincues qu’en mourant elles partent vivre « en haut » –, vit dans les souterrains, sous une grande ville, en évitant de se faire repérer par les égoutiers. L’autrice s’amuse à esquisser une utopie féministe sans jamais s’embourber dans un récit réaliste ou dans une quête de vraisemblance.

 

(J’ai des copies à corriger, et j’aurais aimé aussi évoquer Animal totem, film vu hier soir au cinéma. Je peux aussi écrire ici qu'aujourd'hui ma tante a soixante-dix ans.)

 

Hier soir, j’ai achevé la lecture de My Brother. ——— Je me suis tardivement à lire les livres de Jamaica Kincaid que je ne connaissais pas, et je le fais en mode binge-reading, mais quel choc, celui-ci, encore. Claire a vérifié hier, et apparemment, six de ses livres ont été traduits aux éditions de L’Olivier. Mon frère a été publié au Seuil, dans une traduction de Jean-Pierre Carasso et Monique Huet, trois ans seulement après l’édition américaine, en 2001.

Assez différemment de ses nouvelles – que j’adore –, Kincaid écrit en spirales, en ellipses ; elle creuse, répète, fait sombrer le lecteur dans un blanc avant de revenir vingt pages plus loin, en l’approfondissant, sur un détail qui avait semblé tomber ex nihilo. Sans doute a-t-elle été influencée par Beckett (la première phrase de Mr Potter…), George Lamming ou Gertrude Stein, mais ça n’explique pas grand-chose. Ses livres ont une force propre, une énergie stupéfiante (j’emploie l’adjectif à dessein).

Voici une page de My Brother, parmi tant d'autres, stupéfiantes :

 

Once, when I was looking for a new dress to wear to a ceremony during which my husband would receive an award, I bought a white dress with blue stripes, a dress I liked (though it was not the dress I finally wore to the ceremony, I later bought a plain white dress and wore that to the ceremony) because it reminded me of a dress worn by children (though it was a dress my own daughter, ten at the time, would never wear, too childish, she would say), and perhaps I bought it because I was just becoming old enough (I was forty-six) to want innocence again and old enough to convince any observer that the appearance of innocence at my age was meant to be my actual innocence at the age when I was actually innocent. I bought this dress; it had an Empire waistline, it had gathers under the breast, the length of the skirt came to just above my ankles. It was this dress I wore to my brother’s funeral. I bought it at the moment I was thinking of celebrating the honor my husband had been given, but it was that dress I wore to my brother’s funeral; and at the time I wore it to his funeral I thought to myself, I will never wear this dress again, I can never wear this dress again, and as I write this, it is true: 1 have never worn that dress again. I tried to give it away, but the person to whom I tried to give the dress was too old for it, she was sixty-one years old and was too short for it, the skirt dragged on the floor, and she was too stout for it, the zipper in the back would not go above the point that was her waist. And the airplane I flew on to his burial was blue, and the sky in which the airplane flew was blue, and there was the white of the clouds; and the water surrounding the land, the ground in which he was buried, that water was blue, and that water, the water surrounding the land in which he was buried, was sometimes flecked with white, the foam caused by the rush of the waves as they dashed against the shore. But the color blue did not run through all my memories, or all my experiences; on the whole, every scene, every memory remained itself, just itself, and sometimes a certain color might make memory more vivid and sometimes again, not so at all, just not so at all; sometimes a memory is without color, a dream is often like that, without color, but the absence of color does not mean an absence of truth, or truth in a way that one could understand as not a falsehood.

 

dimanche, 21 décembre 2025

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Levé depuis presque une heure et demie, ayant laissé tous mes livres en cours de lecture dans la chambre, je me suis enfin décidé à lire le recueil de nouvelles d’Ambai, autrice de langue tamoule, que j’ai emprunté il y a bientôt un mois. Les deux nouvelles lues, « Le manuscrit » et « De haute lutte », sont magnifiques : l’écrivaine y noue des éléments de la culture quotidienne tamoule – et plus largement indienne – à la mise en récit des questions d’émancipation féminine, avec un attachement particulièrement marqué pour la poésie et la musique. La traduction, par Dominique Vitalyos et Krishna Nagarathinam, a été publiée aux éditions Zulma en 2015.

 

C’est aujourd’hui le jour le plus court de l’année, et cette année ce sont mes parents qui viennent chez nous pour Noël ; ils doivent voyager aujourd’hui, en tentant d’éviter les barrages des éleveurs fanatisés par les poujadistes de la Coordination rurale, et qui voudraient faire pleurer sur quelques milliers d’animaux abattus par précaution sanitaire, alors qu’ils en massacrent plusieurs dizaines de millions chaque année, et que ce sont les conditions carcérales de l’élevage qui aggravent la propagation des virus comme la dermatose nodulaire. Le monde à l’envers.

 

Le jour le plus court, et bien gris a priori, comme hier où nous nous sommes promenés à Amboise – énième visite du château incluse – en passant entre les gouttes. La crêpe flambée au grand marnier était, dixit O*, délicieuse. Un manège diffusait Poker Face de Lady Gaga.

 

mardi, 09 décembre 2025

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L’année 2025 touche à sa fin, et, à quelques rares exceptions près (5 ou 6 jours, je dirais) j’ai tenu le rythme en publiant un billet chaque jour, parfois en trichant un peu, c’est-à-dire en allant pêcher dans mes publications sur les réseaux sociaux pour échafauder a posteriori tel ou tel commentaire. Tant que je ne serai pas débarrassé de l’énorme traduction en cours (que je dois rendre fin mars) et du cours d’agrégation, il ne sera pas question de me mettre à écrire vraiment, et notamment l’essai que je projette ; ici, je jette quelques bribes, comme je le fais depuis 20 ans et demi (depuis 246 mois, si on veut), avec des phases de jachère.

 

*

*                *

 

Hier soir j’ai presque fini de lire – mais c’est un très long livre – La force des choses. Bien sûr, Beauvoir m’agace toujours dans ses biais de bourgeoise qui pense s’être déconstruite alors que bien des dingueries lui échappent, mais c’est perspicace, précis, nourrissant. Je suis très frappé de la description qu’elle fait des années de la guerre d’Algérie, et de sa détestation générale de la France, de son dégoût d’être française. Il faudrait citer certains passages, et peut-être le ferai-je, mais tout de notre situation actuelle s’y trouve : la police raciste qui massacre et l’opinion publique qui consent, par conformisme et racisme ; la presse muselée ou vendue ; la conviction de s’enfoncer dans le fascisme quotidien qu’a fort bien décrypté Quintane dans son dernier livre ; le danger qu’il y a à manifester…

Les pages sur le Brésil m’ont donné envie de lire Jorge Amado.

 

vendredi, 05 décembre 2025

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Vous le savez sûrement vu mes rabâchages, le nouveau livre de Patrice Nganang, Scale Boy, paraîtra début janvier aux éditions Farrar Straus & Giroux. En voici un chapitre dans la Paris Review.

 

Patrice Nganang a écrit ce livre en anglais, tout comme, jadis, la première version complète de Mont-Plaisant (Mount Pleasant), avant de s’autotraduire en français. Et c’est un texte formidable, une autobiographie d’enfance qui s’inscrit dans le cadre du Cameroun post-colonial et dont les derniers chapitres décryptent ce qui s’est passé à la tête du pays, et dans le pays lui-même, au moment du coup d’État manqué contre Paul Biya en 1984. Avec Nganang, le privé est foncièrement, forcément politique.

Pour moi qui ai eu la chance de lire ce livre splendide et inspirant au début de l’été (et qui aurai peut-être la chance de le traduire en français, on verra ce que 2026 nous réserve), je ne peux que conseiller aux personnes lisant l’anglais de foncer.

 

mercredi, 26 novembre 2025

26112025 (une phrase incompréhensible de Beauvoir)

Depuis quelques jours, j’ai repris – en parallèle d’autres lectures – les Mémoires de Simone de Beauvoir, et donc le troisième tome, La Force des choses. Il y a, page 1163 dans le Pléiade, une phrase que je ne comprends pas du tout et que je donne ici seule, car le contexte n’aide vraiment en rien :

Au soir, le commandant C. nous conduisit en jeep jusqu’au barrage du Niger, à travers une nature médiocrement boisée et sans beauté ; sur la route en latérite rouge, j’ai réalisé ce que j’avais entendu dire, sans trop y croire : une auto ne résiste à la tôle ondulée que si elle dépasse quatre-vingts kilomètres à l’heure, sinon les trépidations la brisent.

 

C’est la dernière partie de la phrase, celle après le deux-points, qui m’est inintelligible.

 

dimanche, 16 novembre 2025

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Dans le train pour Paris, 8 h 10.

dimanche, 02 novembre 2025

Sans Barbara Bray, pas de “Vie matérielle” pour Deborah Levy

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La traductrice se nomme Barbara Bray.

 

Plusieurs journalistes ou blogueuses qui rendent compte de leur lecture de La Vie matérielle de Duras en anglais, donc de Practicalities, ne mentionnent pas son nom. Je l’ai écrit plus tôt ce jour, ça m’a choqué que Deborah Levy, qui fait un tel foin de cette lecture, ou qui en fait tant son miel, Levy qu’on présente partout depuis quelque temps comme une grande féministe, Levy donc ne daigne pas nommer la traductrice, alors que sans la traductrice elle, Levy, serait visiblement incapable de lire ou de citer Duras.

 

Or, quand je relis cette demi-page, quand je la relis sans même me reporter au texte français de Duras, je reporte sur le « nous les femmes » de Levy un « nous les traductrices ». (Il y a une majorité de traductrices dans la profession, et l’invisibilisation de la pratique de traduction est aussi une pratique de marginalisation économique des femmes.)

Dans l’extrait ci-dessus de Things I Don’t Want to Know, remplacez Motherhood par translation, et tout suit.

It was becoming clear to me that translation was an institution fathered by masculine consciousness. This male consciousness was male unconsciousness. It needed its female partners who were also translators to stamp on her own desires and attend to his desires, and then to everyone else’s desires. We had a go at cancelling our own desires and found we had a talent for it. And we put a lot of our life’s energy into creating a home for our books and for our authors.

 

On n’a (je n’ai eu) besoin de remplacer que quatre mots, sur 84.

Bien entendu, ce report est un forçage. Je force le trait. Mais tout de même, je pose la question : que fait, au fond, Deborah Levy en se réclamant de Duras (en s’en drapant quasiment) tout en invisibilisant la traductrice, en invisibilisant le vrai travail féminin qui en anglais lui permet d’avoir accès à Duras ?

 

Et en allant plus loin, si on va lire la page en français, voici la phrase qui correspond aux deux phrases de Bray par lesquelles Levy achève sa citation :

Le lieu de l’utopie même c’est la maison créée par la femme, cette tentative à laquelle elle ne résiste pas, à savoir d’intéresser les siens non pas au bonheur mais à sa recherche comme si l’intérêt même de l’entreprise tournait autour de cette recherche elle-même, qu’il ne fallait pas en rejeter résolument la proposition du moment qu'elle était générale.

 

La phrase est longue.

Bray l’a coupée en deux, soit.

Levy ne cite qu’un petit bout, le début, de la deuxième phrase. Soit.

Ce faisant, Levy omet la partie que j’ai soulignée ci-dessus. Soit. (Ça permettrait peut-être de penser l’équilibre paradoxal qu’elle suggère sur le caractère à la fois implacable, ruthlessly, et bienveillant, kindly, de la déclaration de Duras. Mais soit.)

Sinon : « cette tentative à laquelle elle ne résiste pas » — les italiques sont dans le texte de La Vie matérielle. Bray n’a pas du tout traduit tentative, c’est-à-dire qu’en français la « maison créée par la femme » est une « tentative » (un essai presque). Il y a, dans la phrase suivante, le participe présent trying, mais il n’est pas relié à creates.

Bray a-t-elle traduit l’idée que la femme ne résiste pas à la tentative ? Comment l’a-t-elle traduit ?

She can’t help it – can’t help trying…

De l’absence de résistance à l’incapacité à réprimer une envie ou une tocade, il y a un pas. On peut faire mieux, sans doute, mais l’idée n’est pas ici de proposer une véritable critique en profondeur de la traduction de Barbara Bray (qui est globalement bonne d’ailleurs, j’en ai lu plusieurs pages) ; c’est bien de montrer que quand Levy invisibilise le travail de Bray, elle efface toute une partie de trajet qui va de Duras à son propre texte, tout comme elle efface une partie du paragraphe qu’elle cite (ça l’arrange).

 

Je le réaffirme donc : la traductrice de La Vie matérielle se nomme Barbara Bray.

Barbara Bray a traduit neuf autres livres de Duras, dont L’Amant. Elle a traduit deux livres de Pinget (ce qui s’explique notamment par le fait qu’elle était l’intime de Beckett), Ségou de Maryse Condé, L’avalée des avalés de Réjean Ducharme (quelle prouesse ce doit être !), Sollers, Tournier, Kristeva, et deux romans de Simone Schwarz-Bart : Pluie et vent sur Télumée Miracle (The Bridge of Beyond, 1975) et Ti Jean l’horizon (Between Two Worlds, 1992).

Entre autres.

Le catalogue de la British Library a pas moins de 125 items à son nom. Pascale Sardin, autrice d’une thèse importante sur l’auto-traduction chez Beckett, lui a consacré l’an dernier, à l’occasion du centenaire de sa mort, une biographie.

 

Il faut nommer les traductrices, il faut nommer Barbara Bray.

mercredi, 29 octobre 2025

29102025

J’ai renoncé à lire ces romans de Henry Green, un auteur dont j’avais entendu dire du bien quand j’étais étudiant, et dont j’ai trouvé ce volume trois-en-un à Galway il y a trois ans. C’est tout ce que je déteste : des dialogues à n’en plus finir, plats et pseudo-réalistes ; presque pas de récit ni d’écriture, au fond ; une espèce de charme suranné bourgeois british absolument à hurler. D’un extrême à l’autre (ou presque) j’ai emprunté à ma mère le premier tome de la trilogie autobiographique de Deborah Levy. J’ai fini de traduire le chapitre 6 de The Second Emancipation. Il fait très doux, beau. Claire et moi avons fait la promenade « par Daillat ».

 

dimanche, 07 septembre 2025

07092025

Hier après-midi, avant le film (Ciudad sin sueño, un peu décevant), j’ai jeté un œil à la boîte à livres du jardin des Vikings ; c’est le nom ridicule qui a été donné à un square collé contre le rempart, côté rue des Ursulines.

Cette boîte à livres, comme souvent, sent le moisi et l’humidité, et on n’y trouve généralement rien. Cette fois-ci, coïncidence assez amusante, j’y ai pris un exemplaire en parfait état de la traduction allemande de Paradise d’Abdulrazak Gurnah ; il s’agit d’une réimpression de l’édition de 1995 qui est postérieure à l’obtention du Prix Nobel et qui a – déjà – été désherbée par la (une ?) bibliothèque de Hambourg. Coïncidence amusante, car Paradise est au programme de l’option Littérature de l’agrégation externe 2026, et je communiquerai début octobre dans un colloque organisé à Lille pour l’occasion. Le titre de ma communication (qui deviendra assez rapidement un article, car les organisateurices du colloque veulent aller vite) est « Translation, Plurilingualism and German(y) as Everywhere Ghost ». Autant dire que ça s’inscrit dans la droite ligne du gros projet de recherche dans lequel je suis embarqué depuis un an, autour du plurilinguisme et des rapports entre colonialité et germanité dans l’espace dit « anglophone » en Afrique.

D’un rapide coup d’œil, j’ai pu remarquer que, contrairement à l’édition française chez Denoël, qui est scandaleuse car truffée de petits contresens et d’omissions importantes, la traduction allemande conserve les références à la merde.

 

mercredi, 27 août 2025

27082025 (Suleiman Cassamo au petit salon)

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C’est une lecture d’insomnie idéale. Et ça tombe bien, j’ai des livres en attente de lecture dans la moitié des pièces de la maison. Ce livre-ci attendait depuis quinze mois.

 

Ces récits sont stupéfiants, époustouflants. Le volume des éditions Chandeigne (2012, mais réédition de l’édition originale de 1993) les présente en bilingue, un choix peu conventionnel pour des proses. J’ai un peu fouillé le Web (avec le téléphone seulement – avec l'ordinateur j’aurai accès à d'autres ressources) pour essayer d’en savoir plus sur ce Suleiman Cassamo méconnu, et qui semble avoir arrêté de publier en 1999, après un roman, alors qu’il n'avait pas quarante ans.

 

N'oublions pas de citer les traductrices : Isabel Vale Ferreira et Annick Moreau.

 

(Note : j’ai publié ce billet sur Facebook à 4 h 30 et trois ami·es, sur le même fuseau horaire que moi, l’ont liké dans la demi-heure. On se sent moins seul.)

lundi, 18 août 2025

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Un artisan chasseur de frelons – exterminateur ? – devrait venir aujourd’hui ou demain.

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J’ai enfin achevé la lecture de A Brief History of Seven Killings de Marlon James. J’ai mis douze jours à le lire, sans guère lire grand-chose à côté. Certes, c’est un livre difficile, à certains égards, et surtout un récit très répétitif. Mais ceci confirme surtout que c’est au cœur de l'été que je lis le moins.

 

Je m’étais dit que je regarderais en détail la traduction, car le mélange savant et passionnant d’anglais littéraire et de « patois »* jamaïcain a dû représenter une vraie gageure. Mais je n’ai déjà pas le temps de faire tout ce que j’entreprends dans le cadre de mon travail : je ne vais donc pas m’ajouter d’autres tâches qui, pour passionnantes qu’elles soient, sont trop chronophages.

 

________________

* J’emploie ce mot à dessein car il est souvent employé en anglais et n’a pas les connotations négatives du terme français. Patrice Nganang l’a employé récemment, de façon très évidemment positive, pour parler des langues camerounaises non européennes, ce qui a donné lieu à un échange courtois qui était un dialogue de sourds entre lui et un autre érudit camerounais.

 

mardi, 12 août 2025

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jeudi, 07 août 2025

07082025

A* m’a prêté Champs de bataille, l’histoire enfouie du remembrement d’Inès Léraud et Pierre Van Hove, que nous lui avions offert pour son anniversaire, et qui est une excellente bande dessinée documentaire, peut-être meilleure encore qu’Algues vertes. J’y ai appris énormément de choses, car je connaissais assez bien les problèmes liés à l’impact désastreux du remembrement des années 1950 à 1970 en matière de biodiversité, d’appauvrissement des sols et d’exode rural, ainsi que le rôle criminel des incitations gouvernementales et du grand lobby de la FNSEA, mais, en revanche, je ne savais rien de

la mise en place des premières expériences de remembrement sur les territoires dévastés par les guerres de tranchées, et donc dès le lendemain de la guerre de 1914-18 ;

la continuité entre les agronomes vichyssois et nazis et la mise sous contrainte des campagnes françaises dans le cadre du plan Marshall (une planche assez audacieuse met d’ailleurs en regard la croix gammée et le drapeau américain) ;

la position très technocratique et pro-remembrement de René Dumont dans les années 1940-1950, lui dont la bande dessinée rappelle qu’il a explicitement fait son mea culpa dans les années 1970 ;

l’internement forcé de plusieurs militants anti-remembrement dans les années 1970-80, la psychiatrie venant en renfort de la répression policière et des édiles municipaux.

 

La bande dessinée, qui est longue de 150 pages, est suivie d’un assez long cahier d’annexes intitulé « La parole aux archives », et qui a permis à l’autrice, Inès Léraud, ainsi qu’à son conseiller scientifique Léandre Mandard, doctorant interviewé dans la BD, d’appuyer le récit mais aussi de proposer quelques prolongements. Ainsi, je m’étais fait la réflexion, en raison de mon histoire familiale – mon père dit souvent que son engagement dans la protection de la nature dans les Landes est venu du traumatisme qu’a été, pour lui, le remembrement de sa Normandie natale à la fin des années 1950 – que la BD couvre un certain nombre de territoires (Bretagne surtout, mais aussi Champagne crayeuse, Haute-Vienne, Charente) mais pas la Normandie par exemple : eh bien, le cahier d’annexes évoque Alexandra Georges-Picot et sa thèse consacrée au remembrement d’un village du Cotentin dans les années 1980 (oui, si tard !).

 

dimanche, 03 août 2025

03082025 (sur une série adaptée de Poe et sur une traduction aberrante)

6 h

Ça commence à bien faire, de se réveiller si souvent très tôt. Là, je me suis levé après avoir tenté de me rendormir un moment. Je pense que, quoi que je travaille un peu au cours de ces deux semaines, je ne suis pas assez fatigué. Par contre, en préparant le café, par la fenêtre ouverte de la cuisine, j’ai pu observer les vols de goélands, et en ce moment même, par la porte-fenêtre – ouverte également (le rafraîchissement de ces derniers jours fait que les moustiques nous ont relativement épargnés, ce ne sera pas pareil dans le Sud-Ouest) – du salon, j’entends un autre groupe, et je pense qu’un certain nombre d’entre eux doivent avoir leur dortoir dans les parages et qu’ils regagnent la Loire au petit matin. Peut-être aussi, l’hypothèse reste valide, qu’ils sont attirés ici par la ZAC et ses nombreuses bennes à ordures ; mais, dans ce cas, pourquoi sont-ils aussi peu nombreux dans la journée ?

 

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Hier soir, nous avons fini de regarder la série en huit épisodes, The Fall of the House of Usher. Elle est beaucoup trop longue, c’est-à-dire qu’elle traîne en longueur ; les trois derniers épisodes (sur 8) tiennent plus du pensum que du suspense haletant.  C’est dommage car le montage/mixage de nombreux textes disparates de Poe pour tenter de faire une nouvelle histoire, située à l’ère contemporaine, est astucieux. Il y a trois jours j’ai même relu, dans ma vieille édition de poche Everyman des Tales of Mystery and Imagination (une sorte d’anthologie, je crois), la nouvelle qui donne son titre à la série, afin de constater que le rapport est ténu. Très ténu, même. En fait, il n’y a que dans le dernier épisode, pendant trois minutes peut-être, que la série reprend le seul événement de la nouvelle, événement qui tient lui-même en deux paragraphes, à la toute fin : la sœur enterrée vivante sort du tombeau et tue son frère, de terreur ; le narrateur, témoin, a à peine le temps de s’enfuir de la maison et de la voir s’effondrer.

J’avais un souvenir assez vague de la nouvelle, qui est très verbeuse, presque caricaturale dans la façon dont Poe multiplie les adjectifs et surdétermine tous les éléments du gothique ; peut-être est-ce d’ailleurs en raison de ce côté outré, poussé à l’extrême, qu’elle est souvent lue comme une sorte de classique : en un sens, en effet, si on a lu ces quinze pages on peut comprendre une bonne partie de ce qui s’est joué dans l’esthétique dite « gothique » (même si le roman gothique anglais procède autrement). Il y a une phrase très caractéristique, de la syntaxe et de l’esthétique, et que – bien qu’elle ait sans doute été beaucoup commentée – je redonne ici :

He was enchained by certain superstitious impressions in regard to the dwelling which he tenanted, and from which, for many years, he had never ventured forth — in regard to an influence whose supposititious force was conveyed in terms too shadowy here to be restated — an influence which some peculiarities in the mere form and substance of his family mansion, had, by dint of long sufferance, he said, obtained over his spirit — an effect which the physique of the gray walls and turrets, and of the dim tarn into which they all looked down, had, at length, brought about upon the morale of his existence.

 

En fait, elle m’a fait rire, car la première incise me paraît être de l’ordre du gag : le narrateur passe son temps, phrase après phrase, à tourner autour du pot, à user d’adjectifs et de termes peu clairs, opaques, afin de ne pas trop en dire, ou de faire sentir qu’il s’agit de faits indicibles, et là il reproche à Roderick Usher de parler « en des termes trop ténébreux pour être rapportés ici », pour citer la célèbre traduction de Baudelaire. On pourrait, à défaut de trouver cela cocasse, y voir – et je ne doute pas que des dizaines d’articles s’y sont employés – le génie métafictionnel de Poe, la mise en scène, dans l’écriture même, de l’aventure du roman, pour paraphraser Ricardou. Mais enfin, quand on lit cela, ce n’est pas léger.

 

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Nous regardons les séries et les films en VOSTF, pas avec les sous-titres anglais car cela irait trop vite pour Claire (et c’est aussi une habitude que nous avions prise avec les garçons, quand ils n’étaient encore que collégiens), ce qui me permet aussi – déformation professionnelle oblige – de constater les erreurs de traduction, et dans cette série il y en a un paquet.

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Certaines, que je regrette de ne pas avoir notées on the spot, qui modifient même de façon importante la compréhension de l’intrigue ou des personnages, ne peuvent être imputées, comme c’est souvent le cas, à la brièveté des délais exigés, mais il semble que le traducteur ou la traductrice ne comprenait vraiment pas la phrase anglaise en raison d’une expression ou d’une référence culturelle inconnue d’ellui. Ça la fout mal. Une des plus absurdes, la dernière que je me rappelle car c’est vers la fin du dernier épisode, se trouve dans la tirade de Madeline Usher, qui dit, en parlant d’elle à la troisième personne : « Don't care if it's death herself, she wants Madeline fucking Usher? She's going to have to have to look me straight in the eyes. » Plus tard, Roderick lui rétorque quelque chose du genre : « Yes, you’re Madeline fucking Usher. » Eh bien, voici la traduction proposée par Netflix : la putain de Madeline Usher. Et je suis convaincu que les personnes qui ne comprennent pas l’anglais ou n’auront pas prêté attention à ce que disent les personnages n’auront pas pu comprendre ce que voulaient dire les personnages. L’expression, très répandue, et qui consiste donc à intercaler « fucking » entre le prénom et le nom, signifie quelque chose dans le genre : « je suis Madeline Usher, faut compter sur moi, je ne suis pas n’importe qui, etc. » (et, pour le coup, je suppose que le/la traducteurice connaissait mais qu'iel n'a pas eu le temps de trouver mieux, ou ne s'en est pas préoccupé·e).

On pourrait d’ailleurs traduire en s'inspirant de la glose ci-dessus : « je ne suis pas n’importe qui, je suis Madeline Usher ». Ou « je suis unique, je suis Madeline Usher ». Claire m’a dit qu’on pourrait aussi traduire au moyen d’anglicismes, par exemple : « je suis la GOAT, je suis Madeline Usher ». (Cette solution, anachronique au possible vu l’âge et le ton des protagonistes, m’amuse diablement.) Je m’étais demandé si un truc du genre « SuperMadeline WonderUsher » pourrait passer. En tout cas, la putain de Madeline Usher, personne ne peut comprendre cela (et c’est rigolo au carré car on dirait un calque… de l’espagnol…).

 

lundi, 28 juillet 2025

28072025

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Hier soir, nouvelle randonnée, cette fois-ci un peu plus courte (huit kilomètres), autour du château de Chenonceau, en passant par la gare de Chisseaux, le tombeau de Louise Dupin – que j’ai évoqué dans le premier « livre pauvre » que nous avons confectionné aujourd’hui, Claire et moi – le barrage à aiguilles (véritable curiosité technique, il faudra que je montre cela à mon père), et, avant le retour dans le village, la maison éclusière où les propriétaires du stand de location de canoés ont aussi ouvert une sorte de tiers lieu où l’on peut boire un coup et même manger sur le pouce, dans d’improbables canapés en velours ou d’anciennes nacelles de montgolfière.

 

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Aujourd’hui, j’ai écrit ma recension du roman de Peace Adzo Medie en traduction française, Fleurs de nuit ; pas eu le temps de creuser, car à l’échelle d’un bref compte rendu ça ne rimerait à rien, mais je suis tout de même intrigué par l’hommage assez évident, via le titre (Nightbloom – mais est-ce via le titre seulement ?) à Nightwood de Djuna Barnes : je me rappelle assez confusément ce livre, lu il y a longtemps. J’ai également fini de lire l’essai important et dense de Vincent Debaene, La Source et le signe.

 

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dimanche, 13 juillet 2025

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Longue journée, vu que nous avons dû nous réveiller à 5 h 25 heure française pour embarquer dans le ferry en respectant les consignes (au moins 60 minutes avant le départ). Il faisait très beau tout le long de la traversée de Saint-Malo à Jersey, et Claire et moi avons même pu observer, pendant une dizaine de secondes, un fou de Bassan seul qui suivait le bateau.

 

Nous avons sillonné les routes de l’île, surtout à l’ouest et au nord-ouest. Les paysages font un peu penser à la Bretagne, un peu à la Cornouaille, un peu aux îles Chausey. La plage sur laquelle nous nous sommes baignés, presque seuls, sous un grand soleil, sur la côte ouest, était magnifique, et l’eau limpide :  mon père a dit qu’il n’avait pas vu une eau aussi claire depuis son enfance.

Tout se passe bien. Parfois, sur les routes, on espère ne croiser personne car la voie est étroite, entre les murets de pierre. Des cars circulent toutefois. Ma mère m’a confié qu’elle était fatiguée on my behalf. Bof, pas besoin, en vrai ça va. Hier, j’avais commencé une deuxième lecture – plus de dix ans après la première – des Arran Islands de Synge, dans lequel il évoque à un moment donné de jeunes insulaires dont deux ne sont jamais allés « on the mainland » (c’est-à-dire à Galway). On est toujours l’insulaire de quelqu’un, et de même, je pense, les quelques habitant-es de Herm doivent considérer que Guernesey est la grande île, ou la terre ferme.

 

Le petit appartement que nous avons loué est très confortable et cosy, mais l’équipement un peu spartiate. Aucun volet, des rideaux insignifiants : il faudra encore essayer de se reposer tout en étant réveillé aux aurores précoces par le jour d’été. J’ai enfin commencé la lecture de Scale Boy, les mémoires d’enfance de Patrice Nganang, dont il a beaucoup parlé depuis déjà plusieurs mois, et peut-être même deux ans, sur Facebook, dont j’ai parlé avec lui en avril, et qu’il a fini par m’envoyer dans une version presque définitive (le livre doit paraître en janvier prochain). Après quelques couacs de communication, j’ai reçu le fichier PDF, mais j’avais tellement de bricoles et de non-bricoles à gérer que j’ai préféré attendre le début des vacances pour m’atteler à cette lecture. Et j’ai bien fait car c’est très beau et il ne faudrait pas trop couper ou séquencer la lecture. Je pourrai me rappeler avoir lu ce livre pour la première fois dans un salon confortable, à Saint-Hélier.

 

mardi, 08 juillet 2025

08072025

Enfin fini la lecture d’Asta de Jon Kalman Stefansson. Il y a des livres, comme ça, qui traînent pendant plus d’une semaine, alors qu’objectivement le livre n’est pas mauvais : concours de circonstances, lié à la fois à la canicule, à la nécessité de boucler plusieurs choses en même temps… et à la découverte, depuis une quinzaine de jours, de l’appli permettant de jouer au Koï-Koï contre de vrai-es adversaires. Je suis déjà en « Ligue Or » : autant dire que ça signifie que plusieurs heures habituellement consacrées à la lecture se sont consumées ainsi, le soir.

 

J’ai envoyé ma partie de la traduction de Our Sister Killjoy à ma co-traductrice, Patricia Houéfa Grange, et – ce n’est pas un hasard, pas tout à fait – j’ai enfin commencé la lecture de sa traduction la plus récente, que je me gardais sous le coude, pour ainsi dire : Générations de Lucille Clifton.

 

Sinon, je suis embarqué dans tellement de projets professionnels que j’ai du mal à m’y retrouver moi-même. Je vais devoir me faire un planning pour les vacances, et surtout pour le premier semestre. Comme si ça ne suffisait pas, j’ai accepté de copiloter un cours mutualisé avec deux autres universités de l’alliance NEOLAiA [prononcer néo-léa] ; les séances en distanciel asynchrone auront lieu au printemps, et le tout s’achèvera par un BIP (Blended Intensive Programme) d’une semaine à Nicosie, en mai ou en juin ; je mentirais en disant que la perspective d’aller passer une semaine à Nicosie au printemps prochain n’a joué aucun rôle…

 

vendredi, 27 juin 2025

27062025

Lire en traduction, c’est, toujours davantage, se poser plein de questions que seule résoudrait la connaissance de la langue-source, ou – même sans cela – la consultation du texte-source. Dire cela, c’est un truisme, mais je me demande si cela a été, tant que ça, étudié.

 

Hier soir j’ai commencé la lecture du roman de Jón Kalman Stefánsson, Ásta, qui fait partie des dizaines de livres entassés sur mes piles à lire depuis des années (celui-là, je me rappelle l’avoir acheté au Bibliovore il y a un ou deux ans). D’emblée, un des narrateurs cite le célèbre poème de Brecht, An die Nachgeborenen, mais sous un titre français, tout en précisant que le narrateur l’avait connu dans la traduction en islandais de Sigfús Daðason. Le texte français (remarquable – la traduction d’Eric Boury semble vraiment excellente, je le précise à ce stade, pour lever toute ambiguïté sur la suite de mon propos [j'ai déjà lu plusieurs traductions de lui, et c'est toujours très bon]) est ainsi cité (Folio, p. 43) :

Se tenir à l’écart des querelles du monde, et sans crainte,

passer son peu de temps sur terre.

 

Les deux vers du poème de Brecht sont :

Sich aus dem Streit der Welt halten und die kurze Zeit

Ohne Furcht verbringen.

Le « sur terre » est donc ajouté… mais est-ce que c’est Éric Boury qui l’ajoute ? cite-t-il une traduction française identifiable ? ou cet étoffement (conséquent, étant donné qu’il vient créer un redoublement monde/terre qui n’est pas présent dans le poème allemand) provient-il de la traduction de Sigfús Daðason, justement ?

Plus loin, la narratrice évoque une chanson de Nick Cave qu’elle entend chez ses voisins. De façon très plurilingue, une fois encore, le texte de la chanson est cité en anglais puis en français. On suppose que cela reproduit le dispositif du texte-source et que, dans le roman de Stefánsson, la traduction en islandais est accolée au texte anglais. La question de la traduction se pose donc de la même manière que pour Brecht :

And babe, you turn me on…

Mais chérie, tu m’émoustilles…

 

La traduction turn on > émoustiller (p. 120) n’est pas très bonne, ni du point de vue du registre, ni du point de vue du contexte. (Et d’ailleurs, c’est peut-être aussi un faux-sens : exciter ou chauffer n’ont pas le même sens qu’émoustiller.) Je me suis demandé si cette petite erreur venait du traducteur du roman, ou s’il avait voulu restituer une disparité de la traduction islandaise accolée au texte de Nick Cave.

Tout cela n’empêche aucunement d’apprécier le roman, et même, serais-je tenté de dire, ce genre de questionnement enrichit la lecture. Mais c’est, en soi, un sujet d’étude.

 

mardi, 10 juin 2025

10062025

 

 

Claire et moi avons renoué avec l’exercice – déjà tenté en 2024 – de l’unboxing au retour de Saint-Malo. Ça ne fait pas encore une série, mais enfin…

mercredi, 04 juin 2025

04062025

Trop de choses m’intéressent, et je m’ajoute sans cesse de nouvelles activités – ou des bricoles, comme je dis. C’est un peu dans une telle frénésie qu’est né ce blog il y aura vingt ans après-demain, surtout dans les mois suivirent et me virent tenter tant de choses en parallèle, dans cette frénésie d’écriture qui avait enfin trouvé un point d’ancrage. Et d’ailleurs, aujourd’hui, vingt ans plus tard, la volonté de marquer cet anniversaire fait partie des bricoles qui me tournent dans la tête.

 

Ce n’est pas pour parler de cela que j’avais commencé ce texte ; là encore, typique.

D’ailleurs, le texte que je voulais écrire, c’était pour dire pourquoi je m’étais arraché à la chaise longue où je m’étais installé depuis moins d’une heure, sur la terrasse, avec Featherhood de Charlie Gilmour. Ce matin, j’avais plein de choses à faire, côté travail, et je n’en ai pas fini, mais après le déjeuner j’ai regardé in extenso le quart de finale stupéfiant de la jeune Française inconnue Loïs Boisson, sans regrets (j’ai l’impression d’être très fatigué et d’avoir besoin de ce genre de coupure), puis je me suis installé dehors pour lire car je dois avancer dans Featherhood.

Et donc voici ce qui est symptomatique : je lis Featherhood car je vais servir d’interprète – première fois que je ferai cela, qui est un vrai métier et ne s’improvise pas, j’ai vraiment les foies – pour son auteur, Charlie Gilmour, lors des tables rondes de la Vegan Place, le 28 juin. En effet, Charlie Gilmour se verra remettre le Prix Maya 2025 catégorie Récits pour la traduction française de ce livre (Premières plumes en français).

 

Je pourrais me contenter de ça : lire le livre en anglais pour être capable de comprendre de quoi il retourne. Oui, mais le livre est bien écrit ; il m’intéresse. Donc me voici notant plusieurs passages dans lesquels Gilmour procède, par le langage – c’est-à-dire au moyen de métaphorisations, presque de jeux de mots –, à établir une continuité entre l’oiseau l’animal humain. Et me demandant comment c’est traduit. Mais Claire n’a plus son exemplaire de Premières plumes, de sorte que je devrai vérifier plus tard.

Et je note d’autres choses encore.

Au point de sentir le besoin irrépressible de m’échapper de la chaise longue pour raconter cela ici : après tout, j’ai trois jours de retard dans ces carnets, n’est-ce pas ?

Je m’épuise, non pas au sens fort / sérieux – mais : ma propre personne est un sujet d’épuisement, quand j’y pense.

 

Alors je pense que ce n’est pas possible que le traducteur français, Anatole Pons-Reumaux, ait réussi à conserver toutes ces images, ces jeux de langage, cette métaphorisation des humains en oiseaux, qui revient si souvent. Et d’ailleurs ça dépasse le domaine ornithologique, ça s’étend à l’oisellerie (et donc à la prédation ou à l’asservissement des oiseaux par les humains – I start to feel like I’m being hoodwinked, p. 108) et à d’autres animaux, à d’autres situations qui relèvent de la faune maritime, et là encore de la prédation, toujours en relation avec la figure du père biologique, le fuyant Heathcote Williams : when I try to fish for more details, he clams up.

Bien sûr, on peut essayer de traduire cela. I start to feel like I’m being hoodwinked > J’ai l’impression qu’il me prend pour une buse… [?] (Je précise que le hoodwink, c’est, à l’origine, le capuchon dont on se servait pour aveugler les oiseaux de proie captifs utilisés en fauconnerie.) When I try to fish for more details, he clams up. Quand j’essaie d’aller à la pêche aux informations, il se referme comme une huître. ––– On peut essayer, mais je ne suis pas sûr que je n’aurais pas moi-même opté pour des traductions démétaphorisantes moins lourdes. Je verrais ce qu’en a fait le traducteur. Or, tout de même, ici Heathcote Williams, le père démissionnaire, le père absent, c’est celui qui mettrait un capuchon d’aveuglement sur la tête de son fils pour le rendre docile ; cette image, ce n’est pas rien.

 

Bref, je m’épuise.

 

jeudi, 15 mai 2025

15052025 (cinq romans d'Afrique anglophone)

Un ami traducteur et écrivain, sachant que j'avais évoqué l'indigence du nouveau livre d'Adichie, m'a demandé de lui recommander cinq ouvrages récents d'Afrique anglophone que je trouve cent coudées au-dessus de ce fade brouet.

Comme je suis un critique militant, voici donc mon top 5 :

* Freshwater d'Akwaeke Emezi

* The Old Drift de Namwali Serpell

* Lákíríboto d’Ayọdele Ọlọfintuade

* The House of Rust de Khadija Abdalla Bajaber

* The Orchard of Lost Souls de Nadifa Mohamed

 

mercredi, 07 mai 2025

07052025 (comment peut-on encore être carnivore ?)

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Il y a, dans ce recueil de chroniques de Joseph Roth traduit par Stéphane Pesnel, un texte de 1923 (1923 !) qui s’intitule “Visite aux abattoirs de Sankt Marx” et qu’il devrait être impossible de lire sans être triplement horrifié : par ce qui y est décrit, par le ton, et par les analogies évidentes avec les génocides humains et la rhétorique génocidaire.

 

Une phrase : « Il règne une odeur de sang coagulé, depuis quatre-vingts ans le sang coule ici, pour le bien de l’humanité. »

 

Une autre phrase : « Ils avaient derrière eux bien des journées de voyage, des journées passées à l’intérieur de wagons exigus et sombres, dans lesquels, effrayés par le bruit inconnu des roues des wagons, ils frottaient craintivement leur corps les uns contre les autres. »

 

Et la dernière phrase, que je donne en allemand : „Die Rinder tötet man, die Kaninchen läßt man leben, und der Mensch bleibt ein schlachtender Herr der Schöpfung – Sinn und Zweck alles tierischen Lebens.“

 

vendredi, 18 avril 2025

18042025 (Theft, d'Abdulrazak Gurnah)

J’ai profité du voyage retour pour finir de lire Theft d’Abdulrazak Gurnah. Il demeure le plus britannique des écrivains africains : ce qui l’intéresse, ce sont des situations complexes qu’il effleure à petites touches. Il parle de masturbation, mais à peine – de masculinité toxique, mais en douceur – du néocolonialisme des ONG, mais en passant – de stratégies environnementales, mais c’est presque un gimmick pour “moderniser” une trame qui est, par ailleurs, celle de ses grands romans des années 1990-2000. Même l’agentivité des jeunes femmes au tournant du siècle reste en permanence à la marge, avec quelques affleurements aussi brusques qu’isolés : « She did not want to seem malleable and obedient, without an opinion or volition, just another mute daughter laid out for deflowering. » (p. 141)

Et pourtant le charme opère, car il en revient toujours à ses thèmes de prédilection, au monde des petits commerçants, à la question des relations entre pères et fils, au silence et aux personnalités taciturnes, à la puberté dans le monde musulman si particulier (et si multiculturel) de Zanzibar.

La structure est intéressante, car la manière dont il introduit brusquement certains personnages, sans que le lien entre les différentes histoires ne soit évident, permet de s’intéresser à chacun de ces parcours de vie de façon presque autonome, comme s’il s’agissait de fragments nouvellistiques, en quelque sorte. (Il faut que je relise Paradise, presque en priorité : le programme d’agrégation externe a été publié il y a une semaine, et ce roman est, sans originalité, au programme de l’option A.)

 

Theft, donc. Et bien sûr, je ne peux pas m’empêcher de penser à la traductrice qui doit déjà à être à l’œuvre : comment va-t-elle tenter de convaincre la maison d’édition française (Denoël, qui n’en a rien à faire de Gurnah et n’en a acheté les droits que par principe, sans envie de le défendre) de choisir un titre qui rende compte de la polysémie du titre anglais ? Il s’agit du vol, des voleurs (avec le « péché » originel du père de Badar), mais aussi de la dissimulation, et peut-être de la confiscation coloniale. Un des personnages les plus ambigus reste Karim, dont on ne sait s’il a « hérité » de l’insouciance, c’est-à-dire au fond de l’égoïsme, de sa mère, ou s’il y a une sorte de résurgence des traumas de la petite enfance, vu que, sans s’en souvenir, il a été le témoin de violences conjugales très marquées.

 

mercredi, 26 mars 2025

26032025 (l'éprouvante persistance du tokenism)

Malgré mon agacement en voyant Adichie en couverture de Télérama la semaine dernière, et surtout en lisant l’indigence de l’interview, je m’étais dit que je n’en parlerais pas. Ce matin, toutefois, en voyant un post de Patrice Nganang ironiser sur le « plan média » (comme je crois qu’on dit) de la susdite et dire qu’au vu du « conservatisme social avéré ces dernières années » de l’autrice il n’avait guère envie de lire le roman récemment paru et dont on nous rebat les oreilles, j’ai écrit ceci :

Adichie a perdu le rythme et le ton depuis Americanah. Je n'attends pas grand-chose de ce livre, hélas. Ici en France elle est en couverture de Télérama, pour un entretien dans lequel elle a débité des platitudes au kilomètre.

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Je me dois donc de préciser ce que je veux dire, et aussi d’expliquer pourquoi j’étais réticent à m’exprimer sur le sujet. La réticence est simple : en tant qu’africaniste, je devrais être heureux qu’une écrivaine nigériane bénéficie d’un peu de visibilité dans la presse culturelle, et ce d’autant que c’est une écrivaine dont les trois premiers livres sont très importants. Et aussi : critiquer une écrivaine africaine connue notamment pour ses deux brefs essais sur le féminisme peut donner lieu à des malentendus ou de faux procès.

 

Mais, mais, mais… Justement, la façon dont Adichie est médiatisée découle d’une première confiscation, qui a eu lieu avec la parution d’Americanah : ce qui légitimait Adichie, c’est qu’elle avait écrit le texte d’une chanson de Beyoncé  et, en France, qu’elle était adoubée par Marie Darrieussecq. Autrement dit, une romancière nigériane n’avait droit de cité qu’à condition d’être assimilée par l’industrie culturelle du Nord global (France, États-Unis), et aussi d’échapper à son statut strict d’écrivaine : parolière de Beyoncé et autrice d’un essai de cinquante pages qui va faire découvrir le féminisme aux adolescentes, voilà son vrai titre de gloire. Il y a aussi, comme mon commentaire Facebook de ce matin le laisse entendre – mais avec une certaine ambiguïté de la préposition depuis – qu’Americanah était un roman très décevant après les deux romans sublimes que sont Purple Hibiscus et Half of a Yellow Sun, ainsi que le recueil de nouvelles The Thing Around Your Neck. Très décevant, car en dépit de très bons passages sur le racisme capillaire notamment, et d’une interrogation intéressante sur les identités diasporiques, il était trop long, et surtout configuré pour le marché américain, appliquant les recettes des cursus de creative writing les plus conformistes.

Ainsi, pour les personnes qui lisent vraiment les littératures africaines, s’entendre dire « ah oui, j’ai lu Americanah », c’est comme « ah oui, Mabanckou, quel écrivain truculent, je l’ai encore entendu la semaine dernière chez Trapenard », cela va au-delà du phénomène de l’arbre qui cache la forêt : c’est l’arbre qui empêche de voir la forêt, comme si l’arbre était un vague fétu de paille et qu’il y avait juste au-delà toute une riche canopée qu’on déboise tranquillement ou qu’on laisse pourrir sur pied. Car il ne faut pas s’y tromper : l’argument du pied dans la porte, dans le genre « les gens qui ont lu Adichie vont aller lire Achebe, Yvonne Vera, Ken Saro-Wiva [je ne continue pas la liste, si vous me suivez vous connaissez les 30 ou 40 écrivain·es avec qui je vous bassine] », est globalement sans pertinence. Ce n’est pas comme ça que ça se passe. Ce qui se passe, c’est, dans toute sa puissance, le tokenism (ce concept tellement important qu’il n’a pas de traduction en français, vu que c’est une réalité qu’on refuse de voir – la patrie de l’universalisme bidon et du daltonisme racial érigé en principe démocratique) : on met Adichie en couverture, on reproduit ses propos totalement compatibles avec l’industrie capitaliste et la destruction de la planète et des droits sociaux, on évite de lui poser la question qui fâche (il ne faudrait pas qu’elle exprime clairement ses opinons transphobes*), on imagine que Gallimard (Gallimard, hein) vendra quelques milliers d’exemplaires du gros pavé qui luira sur les étagères à moins qu’il ne finisse dans la boîte à livres la plus proche, et on peut continuer d’ignorer l’immense volume de très riche création littéraire par les Africain·es et afrodescendant·es. Et d’ailleurs, depuis Americanah, Gallimard a globalement continué de regarder avec un souverain mépris tant et tant de projets éditoriaux concernant des auteur·ices africain·es dont l’œuvre reste inédite en français.

 

La question que je ne pose pas, sans doute car je n’ai guère de réponse, est la suivante : pourquoi les deux premiers romans d’Adichie sont-ils si évidemment meilleurs qu’Americanah, et pourquoi sont-ils aussi peu cités quand on parle de l’écrivaine nigériane ? Ils sont notamment meilleurs car ils sont plus profonds en termes de relations entre les personnages, et de décryptage de situations historiques héritées de l’époque coloniale, et aussi car ils n’ont pas été restructurés et rebidouillés ad nauseam par des agents littéraires et éditeurs américains dont le seul et unique critère est de faire rentrer les textes dans un moule prédéfini. Mais c'est là une hypothèse de réponse qui n'est qu'une esquisse. Comme ce dont parlent ces deux premiers romans requiert, de la part des lecteur·ices, de faire un réel effort de décentrement, il est plus facile de vendre un roman qui parle d’émigré·es et de la difficile intégration dans le tissu national états-unien** : les lecteur·ices ont déjà un horizon d’attente établi.

Il est vrai qu’en littérature et en art, je préfère être un peu (et même beaucoup) déstabilisé ; je préfère, aux livres déjà configurés par rapport à mes lectures précédentes – les livres à mémoire de forme –, les livres qui se nourrissent d’un terreau social et culturel complexe et discutent des contradictions entre différentes strates : les textes à forme de mémoire.

 

 

* Cette question mériterait mieux qu'une mention en passant, bien sûr. Je note seulement que le titre choisi par Télérama est particulièrement dégueulasse : Au nom de toutes les femmes. J'attends de lire le roman, mais au vu des déclarations embrouillées, au mieux, d'Adichie, y compris dans cet entretien avec Télérama, je suis sceptique.

** Qu’il soit clair que je ne parle ici que d’Americanah : je n’ai pas (pas encore – il faudra bien, obligation professionnelle, que j’y passe) lu le nouveau roman d’Adichie (et si ça se trouve, dans quelques mois, je publierai ici un démenti).