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mercredi, 05 octobre 2005

L'auteur

L'auteur des textes de ce carnet de toile, unless otherwise specified, c'est moi... Assurément, cela me ferait plaisir d'avoir, de temps à autre, des remarques positives de la part des nombreux artistes que j'encense, et pas seulement des fort rares que je fustige. Si vous connaissez, chère Carole, Julien Duthu et Rémi Panossian, dites-leur en effet que je suis très admiratif de leur oeuvre, de ce disque de duo absolument splendide.

Pour ce qui est de la réaction de Yann Kerninon, je ne pense pas que l'on puisse me taxer de malhonnêteté, puisque j'ai justement critiqué le prière d'insérer en précisant que je n'avais pas lu le livre. Il s'agit donc d'une réaction à la présentation d'un livre. De même, si je vois annoncer un film "comique" avec Christian Clavier et Michaël Youn, je me doute, connaissant mes goûts, que je trouverais cela lamentable, et je ne cherche pas à voir le film. Cela s'appelle un pré-jugé, et même si les préjugés ont mauvaise presse et si une démarche intellectuelle profonde doit chercher à interroger les préconceptions, il existe aussi, bien souvent, une vérité des préjugés. En l'occurrence, mon pré-jugé se fonde sur une connaissance préalable du jeu des acteurs cités ci-dessus, ou, dans le cas de la présentation de l'ouvrage de M. Kerninon, sur une connaissance assez bonne de la critique littéraire et philosophique contemporaine, notamment américaine, pour laquelle les noms de Nietzsche, Deleuze, Heidegger ou Stirner ont valeur de tic d'écriture qui dispense souvent les universitaires de réfléchir. Cela étant posé, votre livre, M. Kerninon, échappe peut-être à ces travers, auquel cas j'aurai eu tort, et déjugerai mon pré-jugé.

jeudi, 29 septembre 2005

On me cache tout...

Comment??? Coetzee a publié un nouveau roman, et on ne me disait rien?

The Return (Gabrielle?)

Le film de Patrice Chéreau, qui sort ces jours-ci sur les écrans, comme on dit, et que je n'ai pas vu (pour l'instant?) est inspiré d'une nouvelle de Josep Conrad, The Return.

Corne de taureau, suite (enfin!)

J’ai oublié de reparler de L’Âge d’homme, de Michel Leiris, que, intrigué par une remarque de Simon, j’ai emprunté il y a deux semaines à la médiathèque de La Riche. J’ai manqué de temps pour relire ce remarquable texte. En revanche, j’ai pu vérifier que la phrase citée est en partie inexacte, peut-être à cause de la présentation de l’extrait proposé à la sagacité des charmants lycéens de Sainte Ursule. La phrase exacte est « Donc, je rêvais corne de taureau. » et se trouve au tout début de la troisième section de l’avant-propos écrit par Leiris en 1946, soit sept ans après la parution de L’Âge d’homme properly speaking, avant-propos archi-célèbre en effet, connu sous son titre « De la littérature considérée comme une tauromachie », et dans lequel Leiris revient sur certaines circonstances de l’écriture et précise certaines des références à l’art du matador qui émaillent le texte de son autobiographie.

 

Présenter ce texte, qui aborde certains points essentiels de l’écriture autobiographique (et qui a certainement pu taper dans l’œil (in familiar parlance) d’un collègue affairé à renouveler ou composer sa “séquence” sur le biographique, en première), présenter ce texte sans les deux pages qui précèdent revient à lui enlever presque tout son sens, ce que le Donc d’amorce signale assez, d’ailleurs. Toutefois, si cet incipit est suffisamment contextualisé, la suite du passage, qui illustre la volonté de Leiris d’être, comme « le matador qui tire du danger couru occasion d’être plus brillant que jamais » (Folio, p. 12), est très riche, passionnante, l’un des textes les moins complaisants qui soient sur l’acte d’écriture, la confession, l’introspection (à la base de laquelle toujours « il y a goût de se contempler », p. 13).

 

Quand Leiris écrit « Donc, je rêvais corne de taureau. », ce qu’il dit, d’un certain point de vue, c’est que son idéal d’écriture, étroitement lié à l’expérience onirique (rêver n’est pas nécessairement une métaphore), consistait, à ce moment d’imparfait, à vouloir affronter sa propre confession, sa propre vie, se coltiner cet autre en lui, comme le matador affronte le taureau.

 

Il a été beaucoup question, récemment, de la littérature qui serait question de vie ou de mort. Je ne saurais mieux souscrire à cette affirmation. Ainsi, se contenter de lire quelques phraseurs à la mode (le superficiel Houellebecq par exemple), sans jamais plonger au cœur de ce qu’a été l’écriture pour des maîtres anciens, c’est se satisfaire d’un rapport strictement ludique ou soi-mêmiste (comme dirait l’autre) à la littérature. Non étudier pour décortiquer, comme les mauvais professeurs, ni pour expliquer, ni seulement pour se divertir. Seul l’excellent, seul l’éternel. Cela, c’est la littérature goûtée à la profondeur des papilles, estomaquée, déroutante, qui fait perdre le sommeil.

 

*********

 

En écoute : Costanza tu m’insegni, e vuoi ch’io speri (air d’Astolfo dans l’Acte I de l’Orlando furioso de Vivaldi). Lorenzo Regazzo, Chœur ‘Les Eléments’ & Ensemble Matheus, Naïve 2004.

 

dimanche, 25 septembre 2005

Dimanche (de pelle à gâteau)

Après une soirée arrosée, avec trois collègues, dont l’une, Orléanaise en poste à Montpellier et qui vient de publier sa thèse, fêtait son anniversaire chez nous, et donc, sous l’effet (l’habitude perdue) des six ou sept coupes de champagne entrelardées de quelques verres de Marsannay, une nuit presque sans sommeil, & une journée mollassonne, avec un peu de travail tout de même (cours toujours), la gigantesque vaisselle, le ménage dominical, et fini de lire Train de nuit avec suspects de Yoko Tawada et Mastroianni-sur-Mer de l’inimitable Enrique Vila-Matas.

 

Aujourd’hui, comme c’était le jour des 20 kilomètres de Tours, il valait mieux ne pas chercher à s’aventurer dans les parages, ce qui faisait une autre bonne raison de rester un peu au calme.

 

Le vif plaisir, fauve, furieux, que je prends à lire toujours de nouveaux textes de Vila-Matas, comme lors (mais fort différemment) de ma lecture des Récits de la Kolyma, il y a un an et demi, c’est qu’il (Vila-Matas) ouvre sans cesse la croisée sur une bibliothèque infinie et baroque, universelle et bariolée.

 

Je manque en ce moment d’énergie pour sortir le nez, et même pour écrire. Même de la Toile je me tiens éloigné.

 

En écoute : Stir-fry (l’un de mes morceaux préférés de l’un de mes albums de jazz préférés, Let’s Hang Out du regretté et merveilleux tromboniste américain J.J. Johnson) – de quoi je ne me lasse jamais…

lundi, 19 septembre 2005

19.09.1909

Il y a quatre-vingt seize ans, pas un de moins, paraissait, dans Le Petit Journal, un poème humoristique sur la conquête du Pôle Nord.

mercredi, 14 septembre 2005

Insomnie et palindromes

Hier soir, ayant lu un bon tiers du Sujet monotype de Dominique Fourcade, lecture plutôt irritante (je m’expliquerai sur le choix de cet adjectif quand je reparlerai du livre, mais, dans tous les cas, il n’est pas à entendre en mauvaise part), à quoi s’est ajouté un chapitre des Wild Palms, je n’ai pas réussi à m’endormir, j’ai tourné viré dans le lit, finissant, étouffant de chaleur, par aller m’allonger sur le vieux canapé de la buanderie, recouvert seulement d’un peignoir, et, avec le frais, le froid, m’endormant enfin, mais non sans avoir passé presque une heure aussi à rouler, dans mon cerveau obsédé, des calculs et des formules complexes autour des nombres palindromiques à trois et quatre chiffres. (J’ai fait deux découvertes complémentaires à leur sujet, et, vérification faite cet après-midi dans les très rares ouvrages mathématiques auxquels j’ai accès, n’ai pas trouvé d’explication ou de théorisation ; comme toujours, il est évident que je n’ai rien inventé, que j’ai seulement retrouvé des cheminements maladroits sur des chemins déjà frayés, aussi n’écris-je jamais rien de mes ruminations arithmétiques, laissant la parole aux spécialistes. (Cette désistance, ce refus d’inscrire ici des traces de tout ce qui me préoccupe, cette restriction aux sujets pour lesquels je me sens une (même vague) autorité, est vraie aussi du domaine politique, légal, de la biologie, etc. Je me forme continuellement à des sujets dont je ne suis qu’amateur. Humaniste et prudent.))

 

Bref, voilà ce qui me taraude les nuits d’insomnie : des calculs infinis, des extractions de racines, des factorielles, etc. Moi qui n’ai pas fait de mathématiques au-delà de la terminale, quel ridicule.

 

J’ai tout lieu d’être mécontent ou honteux de moi, car la soirée avait très mal commencé, puisque j’ai regardé un match de football, en y prenant, au demeurant, un plaisir plutôt vif. Mais, s’il est des loisirs, des plaisirs agréables, dont la jouissance ne procure aucun mécontentement, celui-là, dans lequel je ne verse qu’environ une dizaine de fois l’an, me contraint à chaque fois à prendre en compte les côtés les plus abrutis de ma personnalité, et, si c’est peut-être une nécessaire expérience de ravalement de soi, elle n’est, tout simplement, à terme, pas plaisante.

 

De surcroît, il faudrait que je sois, vendredi, jour du poisson, frais comme un gardon !

 

Amiel et son journal

Que Philippe Lejeune et son site Autopacte soient remerciés de me permettre le copier-coller ci-dessous, qui démontre qu'il y a cent-cinquante-trois ans, pas un jour de moins, Henri-Frédéric Amiel s'interrogeait comme je ne cesse de le faire:

14 septembre 1852

 Je viens de feuilleter le cahier précédent de ce journal. L'ensemble m'a ennuyé. Ce parlage égotiste m'a paru efféminé, fastidieux, amollissant : il m'a pris trop de temps et de place. Puis il y a aussi trop de faits insignifiants. Cette vie virtuelle, ineffective, rentrée pour ainsi dire, m'a semblé dériver de la faiblesse, et prêter un oreiller à ma paresse d'action.

mardi, 13 septembre 2005

Le triomphe de la page blanche

Un monde, c'est, de se taire. Qu'un monde naisse, et serions-nous là, au spectacle des vignes, des tubéreuses, des fortunes diverses?

Quel affront, parmi les rochers!

Partie de cartes au milieu des bruyères, brumes matinales carillonnant dans le parc.

Homage to a Firing Squad

Il y a déjà longtemps que je veux écrire une note au sujet de ce roman de Tariq Goddard, que j'ai lu à la fin juillet et qui m'avait été offert. C'est un roman qui doit beaucoup à la structure des récits de Faulkner et à d'autres innovations surtout expérimentées dans les années 1950-60 en France, sans compter l'influence évidente du cinéma indépendant américain dans ce type de narration. Pas d'immense surprise donc du point de vue de la structure ou des différentes révélations de l'intrigue, mais de vrais bonheurs d'écriture, avec aussi, ce qu'il faut noter, ce qui est tout à fait remarquable, le choix d’un sujet historique très risqué et traité d'une manière extrêmement singulière.

 

L'intrigue n'est pas simple. L'histoire se passe pendant la guerre d'Espagne, ou pour être plus précis, pendant la guerre civile opposant les républicains ou aux franquistes. Quatre jeunes soldats plus ou moins professionnels font un trajet en voiture, avec pour mission d'assassiner un homme politique célèbre et controversé, Don Rojo ; toutefois, comme aucun d'entre eux n'a jamais assassiné personne, et comme trois d'entre eux connaissent bien l'homme politique, et surtout sa très admirable fille, dont ils sont épris, la mission est compliquée - d'autant plus que Don Rojo lui-même qui attend dans sa demeure, tenté par le suicide.

 

Comme l'intrigue n'est pas simple, elle n'est pas aisée à résumer non plus, et le paragraphe qui précède ne rend pas totalement justice aux différents épisodes de cette nuit de narration brusque et ambiguë. Les différents chapitres ou sections du récit s'ouvrent sur des notations de lieu et d'heures extrêmement précises, à la manière d'un script. Tout le dénouement, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il ne se résume pas à quelques pages vite bâclées, est passablement sanguinolent, mais sans que l'hémoglobine soit l'essentiel du propos.

 

Je ne pense pas que ce roman ait été traduit - ou, plus exactement, je n'ai pas retrouvé, sur le Web, de référence à une quelconque traduction, quoi que ce texte paru en 2002 ait été l'objet de nombreux éloges outre-Manche. Le mieux serait sans doute de donner quelques extraits de la prose dense de Tariq Goddard, mais je dois toutefois signaler ma seule réelle réserve à l'égard de l'écriture, dont plusieurs critiques semblent dire qu'elle repose sur une évidente économie de moyens, alors que, de mon point de vue, le romancier hésite constamment, de manière pas toujours satisfaisante, entre un style abrupt ou sec à la Hemingway et un style plus ample, à la Faulkner.

 

Il y a de véritables réussites dans le recours au monologue intérieur, comme dans ce passage du chapitre 11 :

“Unlike Ali, the captain was very much awake.  His blood was up and his heart felt like it was falling down a spiral staircase.  What was he doing here? The question was as belated as it was foolish.  This was what came of answering questions before they had even been posed properly; of thinking things would be easier to do when put on the spot.  Volunteering to kill the Don had been the most important thing he had ever agreed to do in his life, but, unfortunately to him, the moment of the impulse had already passed.  The captain glanced over at Ali, who seemed to be drifting between a coma and a trance.  The situation was becoming unnerving; what if the same thing was going through his friend's mind? But so what if it was? It was not the situation itself that was working away at them like a wound; it was what had brought them here."  (Tariq Goddard Homage to a Firing Squad.  London: Sceptre, 2002, page 198)

 

D'autres éléments du roman m'ont intéressé, à titre personnel, comme l'analyse extrêmement subtile du personnage de l'homme politique, qui n'est jamais véritablement au centre du récit mais qui est très chatoyant et, à certains égards, attachant. Le deuxième extrait que je cite ci-dessous a trait à l'obsession onirique de Don Rojo, qui me rappelle un certain nombre de pages très belles de Nuruddin Farah :

“For example, only a month earlier the Don had complained about the dreams he was experiencing.  He was, he claimed, suffering from a barren patch, with those dreams he could remember not being worth the effort of being dreamed of in the first place.  Salazar had had trouble concealing his delight.  Not only did he find the Don's habit of pontificating about his dreams at length unbearably pompous and dull, but the exercise drummed home the point that Salazar, if he had dreams (which he didn't), would have been able to make a much better job of holding forth on them than the Don did. More irritatingly, but still wholly true to form, the Don had rung Salazar a week later telling him that the situation was saved." (page 107)

samedi, 10 septembre 2005

« Je rêvais corne de taureau»: essai d'herméneutique apocryphe

Le commentaire nocturne de Simon, lu ce matin à l'aube, me laisse rêveur ou continue de me poursuivre (j'écris ces mots à l'encre, le samedi matin [3 septembre, NB], neuf heures et demie, mon fils, « directeur des petits », jouant à faire la classe à ses peluches).

 

J'ai recherché dans nos maintes bibliothèques (un de mes désirs, jusqu'ici en aucune de nos demeures assouvi, serait de rassembler tous les ouvrages dans une seule pièce) mon exemplaire de L'Âge d'Homme, un vieil exemplaire de poche, jauni et usé, à couverture noire, que je me rappelle avoir lu l'hiver 1996 à Oxford, une de mes années les plus boulimiques de lectures (dans la foulée, j'avais lu, entre autres lectures marquantes, tout Rabelais, la superbe trilogie de Céline, le superbe premier roman de Thomas Wolfe, Troilus and Criseyde de Chaucer, etc.).

C'est un livre qui m'a énormément plu. Je ne m'étais plongé, jusque-là que dans le versant le plus «verbal», ou lexical, ou verbonirique, de Leiris, et j'appréhendais L'Âge d'Homme, n'aimant guère, à l'époque, le genre autobiographique (mais m’étant bien rattrapé depuis), et nourrissant encore de fortes réticences idéologiques à l'égard de la métaphore tauromachique.

N'ayant pas retrouvé le livre, l'ayant lu il y a bientôt dix ans, que je ne me rappelle pas la phrase que tu cites, Simon, n'a rien qui doive étonner. Ce doit être la première phrase de l'extrait étudié en classe, plutôt que l'incipit du roman, non ?

 

Ce qui est le plus mémorable, pour moi, dans ce livre, c'est le long et magnifique développement sur la vision enfantine (ou préadolescente, comme diraient nos amis les sociologues et pédopsychiatres) des rapports entre l'homme la femme, aussi entre le fils et la mère, sous l'angle du mythe de Judith et Holopherne, élevé par Leiris au rang de «mythe personnel».

Pour ce qui est de la métaphore tauromachique, c'est elle qui (pour résumer à la serpette et dans mon vague souvenir) préside à une forme de révélation du sens de l'écriture pour Michel Leiris : écrire s'apparente à l'art du torero, qui risque tout en esquivant au dernier moment la corne, il ne tue qu'après avoir emporté le sujet dans sa danse ; inversement mais complémentairement, toute écriture ne se conçoit qu'on miroir de la propre mort du sujet qui écrit, dans ce risque permanent que constitue la mort du sujet. Pour citer André Clavel, auteur de la notice consacrée à Michel Leiris, dans le second tome du Dictionnaire des littératures de langue française (Paris : Bordas, 1984, p. 1272), on y «voit se déployer la chorégraphie tragique d'une tauromachique intime menacée par la corne acérée de la mort».

Ma réticence originelle à l'égard de cette métaphore provenait bien sûr de mon hostilité vis-à-vis de la corrida, qui me semble être particulièrement immorale, mais surtout de mon agacement à l'égard de ces écrivains qui, ayant célébré la corrida, offraient aux imbéciles et snobinards aficionados une forme de caution intellectuelle, phénomène dont, d'ailleurs, deux chansons populaires au moins se sont fait l'écho en en dressant la critique. La première est de Brel (Les toros), la seconde est de Renaud (Olé).

Mais j'ai fini par accepter, plus ou moins, cette métaphore, au nom de mon admiration pour l'écrivain mais aussi parce qu'elle a un sens très profond, très juste, et que ce que dit ici Leiris de l'écriture et de la littérature est source de méditation et d'inspiration.

 

Je reviens (avant un dernier mot sur le lien que je perçois, une fois encore, en ce carnet incessamment noirci (enfin... j'écris à l'encre bleue et le blog est sur fond vert) et le modèle leirisien) à la phrase «je rêvais corne de taureau». Je ne vois pas en quoi cette phrase est insensée; je n'ai pas le contexte en tête, ni le texte sous les yeux, mais il me semble que c'est une variation linguistique, certes déroutante mais d'une grande beauté, à partir de la phrase plus commune

Je rêvai d'une corne de taureau.

Ou :

J'ai rêvé d'une corne de taureau.

Ou :

Je rêvai de cornes de taureau.

 

Tout d'abord, par l'imparfait, cette phrase donne une profondeur temporelle inhabituelle au fait de rêver : le rêve imprègne la vie, c'est une impression qui n'est pas fugace et qui est vécue pleinement, qui ne se distingue pas de l'existence. Ensuite, par l'absence d'articles et l'emploi du verbe rêver comme d'un transitif direct: ainsi, voici l'objet porté au rang étrange d'image vague, ou de généralité abstraite. Tout cela est l'objet d'un pari, de ma part (confiance en l'exactitude de la citation par Simon, lectures de ces six mots hors de tout contexte assuré, etc.), mais je gage que cette phrase entre en résonance avec l'allégorie de la tauromachie et le caractère non transitoire du rêve.

 

***

Voici à présent le dernier mot, ou le dernier paragraphe de cette note, relatif à ce que dit, toujours dans la notice citée plus haut, André Clavel: «Au bout du compte, l'autobiographie leirisienne est une autobiologie : la vie n'explique pas l'oeuvre, c'est l'oeuvre qui, après coup, constitue le tissu du vécu.»

Suit une phrase ou Clavel abuse de l'homophonie je/jeu, puis ceci: «la méthode est toujours restée la même : déclin des noms du dictionnaire en y introduisant des ferments aléatoires capables de recomposer, sur l'Autre Scène, des syntaxes inouïes.»

Je n'ai même pas de scrupule à me réclamer, partiellement (car la rigueur de Leiris, cruellement, me fait défaut), d'une telle esthétique.

 

***

J'ajoute oralement une seule phrase à ce texte manuscrit daté de samedi dernier, moi qui me trouve en ce moment même (vendredi 9 en fin d’après-midi) à mon bureau, où je viens de le dicter; il s'agit de la première mouture, car je compte corriger quelques petites coquilles une fois rentré chez moi [c’est fait, NB].

 

samedi, 03 septembre 2005

Chantiers

Six heures dix, parfaite obscurité: pas de doute, on est en septembre. Entre 6 h 05 et 6 h 20, pas moins de sept tentatives pour démarrer la connexion Internet de ce --- de Macintosh. Pas la panacée, ces bécanes... Hier, avant de me pieuter presto pour poursuivre la lecture de The Wild Palms et avancer celle de Marelle, j'ai commencé d'écrire la note relative à l'exposition Badaire. Le chantier avance.

Le chantier de construction du nouveau bâtiment du site Tanneurs, qui va entraîner (et entraîne déjà) un énorme chaos dans le travail universitaire, lui, en est au creusement des fondations. C'est à peine si quelques géomètres semblent s'agiter, de temps à autre. Ils doivent attendre que les cours reprennent pour faire jouer du marteau-piqueur de huit heures du matin à sept heures du soir. Dépêchons, la rentrée des étudiants est dans trois semaines, quand même.

vendredi, 02 septembre 2005

Que lire de Gertrude Stein?

Je ne suis pas certain d'avoir la réponse magique à cette question de Julie70, mais ce que je peux affirmer, sans trop craindre de me tromper, c'est que The Autobiography of Alice B. Toklas, oeuvre sur laquelle repose grandement la réputation de son auteur, ne donne pas la juste mesure de l'écriture steinienne. C'est même, à mon avis, un malentendu.

Que conseiller, donc? Peut-être la série des Alphabets, très ludique, ou le livret d'opéra Four Saints in Three Acts, l'un de ses plus beaux textes. Si vous avez des difficultés à vous procurer ces ouvrages en anglais, je pourrai, pour que vous vous en fassiez une idée, chère Julie70, en photocopier un et vous l'envoyer, in kind homage.

Bienvenue, en tous cas, sur ce carnet de toile!

A lire...

Je voulais juste signaler, en une phrase, le blog de Dominique Autié, très bien conçu, illustré, écrit, et d'une structure très ludique.

jeudi, 01 septembre 2005

L’excellent critique

Si le bon écrivain est celui qui suscite l’envie d’écrire (comme Renaud Camus ou Enrique Vila-Matas, parmi mes lectures récentes, l’ont suggéré), le bon critique est celui qui fait naître le désir de lire les œuvres qu’il commente et les écrits théoriques sur lesquels il s’appuie : de ce double soubassement, naît en moi, à la lecture de Maupassant in the Hall of Mirrors, la soif de découvrir Pierre et Jean, mais aussi Narrative Fiction de Shlomith Rimmon-Kenan. Trevor Harris doit donc être un excellent critique, ce que chaque page de son livre confirme.

Une spirale de plus. Cet excellent critique me pousse à interrompre ma lecture pour écrire cette note: serait-il aussi un bon écrivain? oui, assurément. Comme il me donne aussi des idées pour reprendre, sur la question des personnages en particulier, mon activité de critique et de chercheur, passablement délaissée cet été, voici une autre spirale encore.

Mais il faut bien clore en notant, dans ce carnet à spirales, que, tout comme le critique, félin polyvalent, aux neuf excellences, il me faudrait, moi, pas moins de neuf existences pour accomplir tout cela.

mercredi, 31 août 2005

Le plus admirable...

Leiris, à la date du 9 avril 1932: "Grandeur (que j'imagine) de ce départ. Tristesse ardente (dont je suis incapable de dire à quel point je l'invente, à quel point c'est par elle que je suis inventé). Souvenirs : os rongés."

(L'Afrique fantôme. In Miroir de l'Afrique. Gallimard, Quarto, p. 405)

Espanté

Maintenant, c'est The Jolly Corner que je lis, et je suis espanté.

(Ironie, j'ai achevé hier, à minuit passé, de lire Pour en finir avec les chiffres ronds, et j'écris cela dans ce qui est mon 450ème message (dans l'ordre d'écriture (mais le 447ème dans l'ordre de publication)).)

mardi, 30 août 2005

Leiris, fidèle à l'appel

Je m'interroge beaucoup sur le devenir de ce blog, qui, sans étouffer le reste de mon existence réelle, me demande beaucoup d'énergie, a connu de sérieux revers en ce mois d'août finissant, et ce d'autant que j'ai déjà beaucoup de retard dans mon travail, pour de nombreuses tâches devant lesquelles je ne peux plus reculer, même s'il est préférable de penser à la théorie de l'oisiveté fertile façon Montaigne (quand je danse, je danse), et donc je m'interroge, je doute, je m'enfonce d'autant plus dans les lectures, qui appelent tant et plus d'écriture, de désir, l'appel du large, bref, je me surprends à reprendre, sur le colossal radiateur du salon (qui sert, hors saison froide, de lieu de stockage de certains livres en cours), L'Afrique fantôme, butiné au printemps, jusque au début juillet, et que lis-je sous la plume de Leiris, à la date du 4 avril (qui, décidément (pour ceux qui n'auraient rien d'autre à faire que de me lire in extenso, comme je semble moi-même n'avoir de vie que par ce blog, auquel je ne consacre pourtant guère plus de trois heures quotidiennes en moyenne), me poursuit) 1932?

Ceci:

"Dès l'origine, rédigeant ce journal, j'ai lutté contre un poison: l'idée de publication." (M. Leiris. In Miroir de l'Afrique, écrits africains rassemblés en édition Quarto, p.401)

Et, à la page suivante:

"Par le fait qu'il est passé au premier plan et qu'au lieu d'être un simple reflet de ma vie il me semble que, momentanément, je vis pour lui, ce carnet de notes devient le plus haïssable des boulets, dont je ne sais comment me débarrasser car je lui suis tout de même attaché par une quantité de superstitions." (op. cit., p.402)

Hormis les cinq derniers mots, je ne pourrais rêver plus belle, plus cruelle épigraphe à ma Touraine sereine.

A Round of Visits

I only wanted to write here that I have just read the last short story that Henry James ever wrote or published, and that it is magnificent. I will certainly write a note sooner or later (and in French for the benefit of my non-English-speaking audience), but this was to celebrate this multi-faceted writer to whom I always come back with high intellectual joy. Those of you who do not know the story and may be interested in reading A Round of Visits can also find plenty of other sources and uselful material in the link previously offered.

Codicille à "Un beau vers de Baudelaire"

Mon admiration pour ce poème de Baudelaire date de plusieurs années et ne s'est jamais démentie. Il m'accompagne, m'effraie ou me réjouit. Ce qui ne m'a pas empêché, sur la superbe musique composée par Léo Ferré, d'improviser parfois des parodies stupides à partir du premier quatrain.

.........
J'aimerais avoir des avis extérieurs sur les mises en musique de poèmes par Ferré; certaines me transportent, et d'autres me semblent effroyablement ratées (sa version de la Chanson d'automne de Verlaine, notamment, m'a toujours semblé pathétique).


.........

Tiens, une autre définition possible du beau vers: celui qui ne se laisse jamais mettre en musique. (Définition qui rejoint mon précédent commentaire sur l'appel à la répétition, à la redite, remouthing the line again and again)

Mallarmé, à Debussy qui lui annonçait avoir mis son Après-midi d'un faune en musique: "Mais c'était déjà fait." (Je cite de mémoire; il faudrait vérifier.)

Faire une scène…*

Eve s’excusa avec douceur. Mais la concierge tenait une scène, et, comme un sculpteur fait de sa glaise, elle voulait la parachever, la polir, en tirer une œuvre d’art qui embellirait sa journée. Eve fut soupçonnée de vol, de mendicité, d’espionnage, d’adultère** et de mille autres forfaits plus graves.

.

(Lise Deharme. Eve la blonde, p.256)

 

* Ce passage, séparé de ce qui suit, perd une partie non négligeable de son sens.

** J’aime bien la gradation ascendante : le pire crime imaginable, c’est l’adultère.

lundi, 29 août 2005

Leaves of Eve

A la devanture d’un photographe chez qui Eve faisait développer les innombrables clichés de feuilles d’arbre qu’elle prenait à longueur de journée, il y avait l’image flétrie d’une petite fille en robe de fée ; une robe longue, bordée d’une ruche. Elle tenait une petite baguette magique entre ses doigts frêles ; sur ses cheveux épandus, une étoile, une grande étoile.

(Lise Deharme. Eve la blonde, p.139)

Eve la blonde, de Lise Deharme (2)

Lise Deharme. Eve la blonde. Paris: Gallimard, 1952, 272 pp.

 

C’est le récit, en deux parties, de l’itinéraire atypique d’une femme parvenue à la quarantaine, qui se réveille dans une institution religieuse en ayant perdu la mémoire, avec quelques effets, dont une photographie. Persistant dans l’amnésie, qui lui plaît, elle mène une vie de bohême, de séductrice, choisissant, par anticonformisme, de s’enterrer dans une petite bourgade normande où il ne se passe rien. Le texte est cousu de petites descriptions, moments légèrement oniriques, dans un style intermédiaire entre les moments of being de Virginia Woolf (dans lesquels certaines voient l’une des caractéristiques de l’écriture féminine: l’attention portée à l’interférence entre le monde matériel proche et le corps (du délit? de l’écriture? de la femme-sujet?) et les tropismes de Nathalie Sarraute, mais avec plus de légèreté, comme une fuite en avant papillonnante au mépris du sérieux. Par une suite de coïncidences qu’Eve n’assume ni ne refuse, elle ne cesse de se trouver confrontée à des récits ou des souvenirs d’une famille qui aurait fort bien pu être la sienne, en particulier une petite fille danoise ou germanique qui a marqué les esprits. Le dénouement… ne disons rien du dénouement…

Quoique se situant à l’opposé de l’esprit de sérieux, le roman n’a rien d’aisé, et a même dû paraître, sinon avant-gardiste, à tout le moins trop lent et trop abstrait pour les critiques de l’époque (je n’ai mené aucune enquête, ne me suis livré à nulle recherche). Il m’a fait penser, je ne saurais pas forcément dire pourquoi, aux premiers textes échevelés de Robert Pinget, en particulier au Renard et la boussole, qui, si ma mémoire est bonne, date aussi de 1952. Même réflexion, mine de rien, sur petites et grandes choses, sur les causes et les effets du temps, une forme de roman existentialiste sur le mode mineur peut-être (les lecteurs nés après 1970, comme moi, ont sans doute tendance à sous-estimer l’influence énorme de l’existentialisme sur de nombreux écrivains eux-mêmes tombés dans l’oubli).

Pour celles & ceux que ces deux minces paragraphes laisseraient sur leur faim, je publierai prochainement des passages choisis du roman.

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En écoute : Heaven-Haven (extrait du cycle des poèmes de G.M. Hopkins mis en musique par Britten sous le titre général A.M.D.G. / Chœur Polyphony, sous la direction de Stephen Layton / Hyperion Records, 2000 – CDA67140)

Eve la blonde, de Lise Deharme

Cela fait bientôt deux semaines que j’ai lu, au cours d’une journée indécise, par à-coups ou petites touches, ce roman de Lise Deharme. Vous saurez que j’avais commandé ce roman auprès d’un libraire d’occasion, qu’il m’a coûté dix euros, port inclus, et que c’est une édition originale (ce que ne signalait pas la fiche descriptive du site Web (la cerise sur le gâteau en quelque sorte)). Comment m’était venue l’idée de lire un roman de Lise Deharme, qui ne m’était connue, jusque là, que de nom, sorte d’égérie des surréalistes, figure un peu dix-huitiémiste et salonnarde, une égarée, ou plutôt non, une intempestive – comment donc était née cette idée saugrenue? Dois-je l’avouer? L’idée m’en vint, ainsi qu’à ma mère, après la lecture d’un article du dernier Bulletin de la Société de Borda paru, car Lise Deharme passa quelque temps dans les Landes, à Tartas je crois (j’ai déjà tout oublié de cet article, et il est chez mes parents).

Au cours de ma lecture, je cornai certaines pages, fort proprement, comme je l’ai vu faire, afin de retrouver facilement des passages distingués, à mon ami F***, lors de nos années normaliennes, et mon respect des livres était tel que je trouvai cela sale, ou ne me convenant pas, avant de finir par adopter quelquefois ce système, par commodité, mais persistant, une fois les passages utiles notés ou employés, à décorner les pages, de sorte que, reprenant le livre longtemps après, la traque des pages distinguées est plus subtilement ardue encore, à moins que je n’aie préféré, comme il m’arrive, noter sur un morceau de papier les numéros de page, parfois assortis d’une notation brève, système auquel je viens d’avoir recours lors de ma lecture de Napoléon VII de Javier Tomeo, petit roman sur lequel je ne désespère pas d’écrire prochainement une note, en essayant de moins me perdre en oisives circonlocutions et inactifs préambules et ronds-de-jambe rhétoriques, comme pour celle-ci, que vous lisez, vous demandant, à quand Eve la blonde?

Elle arrive, justement. Je dirai peu de mots du roman, mais je recopierai ensuite quelques extraits de ce roman introuvable, qui correspondent aux pages cornées.

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En écoute : "God’s Grandeur" (extrait du cycle des poèmes de G.M. Hopkins mis en musique par Britten sous le titre général A.M.D.G. / Chœur Polyphony, sous la direction de Stephen Layton / Hyperion Records, 2000 – CDA67140)

 

Dominique et Dante

J’ai retrouvé avec plaisir, en rentrant ici, à Tours, mercredi dernier, notre demeure, et notamment ma table de chevet, plus chargée de livres que la barque de Dante. Justement, j’ai repris ma lecture, interrompue début juillet pour cause de vacances, de La Divine Comédie, dans l’édition bilingue parue il y a peu aux éditions La Différence (très belle traduction de Didier Marc Garin).

 

Jeudi soir, je lus les chants XXX à XXXIV de l’Inferno. Par une de ces coïncidences si fréquentes, et qu’accentue la lecture simultanée de quatre ou cinq livres au minimum (as is my wont), j’ai lu vendredi, le lendemain donc, l’opuscule de Dominique Fourcade, en laisse, dont le meilleur texte est d’ailleurs, à mon avis, celui qui donne son titre au recueil et s’inspire de l’une des photographies représentant les sévices subis par les prisonniers irakiens dans les geôles américaines. Fourcade cite à deux reprises le tercet suivant, extrait du chant XXXI :

Cercati al collo, e troverai la soga
che’l tien legato, o anima confusa,
e vedi lui che’l gran petto ti doga.*

 

On pourrait, je pense tenir un répertoire de ces coïncidences souvent frappantes, et qui éclairent les œuvres lues sous un jour nouveau, qui est peut-être celui, aussi, de la maigre existence du lecteur

 

* Traduction de Didier Marc Garin :

Cherche à ton cou, tu trouveras la sangle
qui le** tient attaché, âme confuse,
et vois-le** qui barre ton grand poitrail

** Les deux pronoms le font ici référence au cor de Nemrod, auquel Virgile ici s’adresse.

Fourcade, lui, traduit différemment, avec un faux-sens sans doute délibéré qui lui permet de relier, justement, ces beaux vers à la situation infernale que représente la photo du soldat irakien tenu en laisse comme un chien : cherche au cou tu trouveras la laisse qui te tient lié (Dominique Fourcade. en laisse. Paris: P.O.L., 2005, p.46).

Esprit, es-tu là ?

Hier soir, dans la courette sise entre la rue et notre maison, A., mon fils, jouait.

Confortablement installé dans un fauteuil de jardin, je feuilletais – quoi ? un numéro récent de la revue Esprit. Puis j’entrepris de lire le premier article, par un certain Jacques Dewitte, et consacré à la question du mal dans le dernier livre publié par Coetzee, Elizabeth Costello. Le sujet m’intéresse à plusieurs titres: la littérature africaine est mon domaine d’étude principal, et j’ai, à ce titre, publié plusieurs articles sur certains écrivains sud-africains, Breyten Breytenbach notamment; j’ai lu la plupart des grands romans de Coetzee, pour qui j’ai une admiration modérée et dont j’essaie toujours de comprendre pourquoi, aux yeux de la quasi totalité de mes collègues, c’est un tel géant des lettres; j’ai lu Elizabeth Costello, dès sa sortie, et donc juste avant l’attribution du Prix Nobel de Littérature 2003 à Coetzee, et c’est un livre qui m’a fasciné et tourmenté nettement plus que les autres textes de cet auteur, à tel point que, sous le coup encore de cette lecture, je fus presque convaincu, début octobre, que Coetzee n’avait pas volé son Prix Nobel (alors qu’il s’agit en partie d’une usurpation ou d’un malentendu).

Ultime raison de m’intéresser à cet article, j’avais vu, en parcourant la revue, qu’il était essentiellement consacré à la sixième "conférence" de l’écrivain imaginaire éponyme. Or, à l’automne 2003, ce texte-là avait d’autant plus d’intérêt pour moi qu’il y était longuement question de Paul West, que j’avais découvert depuis plusieurs mois, que je lisais assidûment, et que je finis par rencontrer en octobre 2003, à l’occasion du colloque qui lui était consacré à l’Université François-Rabelais (colloque organisé par ma brillante collègue américaniste Anne-Laure Tissut). De quoi titiller particulièrement ma curiosité, donc.

Pour résumer le propos de cette sixième partie du livre de Coetzee, Elizabeth Costello, écrivain entièrement fictif sorti de l’imagination de Coetzee et personnage principal du livre, s’apprête à donner, au cours d’un colloque, une conférence plénière sur la relation entre le Mal et l’esthétique. Sa conférence repose entièrement sur une lecture qu’elle vient de faire, et qui l’a hantée et tourmentée: il s’agit d’un roman de Paul West intitulé The Very Rich Hours of Count von Stauffenberg dont le sujet est le nazisme, et le personnage éponyme un tortionnaire nazi. Elizabeth Costello décide de dénoncer l’écrivain qui, en représentant le Mal, y participe et aggrave encore les crimes des nazis. Point de vue moral et esthétique qu’elle éclaire longuement, dont il est difficile de dire à quel degré Coetzee lui-même, l’auteur, le partage. Bref, si cette question vous intéresse (et elle mérite votre intérêt, ainsi que le livre de Coetzee dans son entier), le mieux est de se reporter au texte (en anglais, ou en français, comme M. Dewitte, qui, semble-t-il, n’a pas travaillé à partir de l’original).

Voici maintenant où je voulais en venir. Je lus donc l’article de M. Jacques Dewitte, qui me sembla enfoncer quelques portes ouvertes, décrire plutôt qu’analyser, autant dire qu’il n’apportait rien de neuf, aucun éclairage particulièrement saisissant, mais que, faisant le tour de la question, il s’agissait d’un article plus érudit qu’incisif, bref, un article de critique honnête. J’insiste sur cet adjectif (honnête), car je ne m’attendais en rien au coup de théâtre qui m’a cueilli à froid, à l’avant-dernière page de ce texte qui en compte vingt-et-une. Figurez-vous qu’après avoir consacré toute sa recherche au discours critique d’Elisabeth Costello (écrivain fictif et héroïne de Coetzee) sur un roman de Paul West, écrivain américain connu, reconnu, prolifique, traduit en français… eh bien, M. Dewitte écrit ceci :

"Il peut se produire chez celui qui lit une décharge d’énergie irréductible à une simple "représentation". C’est ce dont a fait l’expérience Elizabeth Costello, personnage imaginaire de J.M. Coetzee, en lisant le livre imaginaire de Paul West, autre romancier imaginé par Coetzee : un choc bien réel, une rencontre effective avec le Mal qui n’est pas seulement décrit, représenté, mais transmis par ce canal comme un courant électrique..." (J. Dewitte. "La dupe de Satan. Une réflexion de J.M. Coetzee sur le Mal". In Esprit, juin 2004, n°6, pp.24-5, gras ajouté)

Insensé ! Pour le coup, le choc bien réel, c’est moi qui l’ai subi de plein fouet. Ainsi donc, ce chercheur n’a pas cherché plus loin que le bout de son nez, et, par l’omission de ce qui devait lui sembler un simple détail, fait s’effondrer tout son échafaudage tel un château de cartes balayé par une porte claquée! C’est du joli, comme on dit familièrement. Paul West appréciera de devenir seulement un personnage de Coetzee. Je crois savoir, déjà, qu’il n’a pas tellement apprécié le point de vue avancé au sujet de son roman, ni le portrait peu flatteur que le texte brosse de sa personne (car West, et c’est là l’une des astuces de la sixième "conférence", est présent lors du colloque).

Comment, mais comment un critique peut-il s’atteler à un sujet dont il ne connaît pas le premier mot! Toute la subtilité du texte de Coetzee vient justement du fait qu’il mêle la lecture d’un écrivain célèbre fictif et d’un roman qui existe réellement. Si on ne voit pas cela (par défaut d’érudition, de curiosité intellectuelle ou peut-être d’intelligence), on ne comprend rien à l’argumentaire équivoque de Coetzee, qui attribue justement le discours éthique sur la réalité de l’effet d’une œuvre d’art à un personnage, et non à une personne réelle; la double pirouette réside dans l’objet de la critique costellienne, le roman de Paul West, qui existe, et dont le lecteur réel peut prendre connaissance afin de mieux comprendre la distance possible entre ce que dit Elizabeth Costello (ce que Coetzee lui fait dire) et le point de vue de Coetzee, lui-même créateur.

Dans la courette de gravier, j’eus le souffle coupé. Il va de soi que ma désapprobation n’épargne pas la rédaction de la revue Esprit, que je tiens pourtant en haute estime mais qui, semble-t-il, ne procède pas toujours à toutes les vérifications. A tout moment, dans une telle situation, l’affaire Sokal peut se reproduire… Errare humanum est, certes, mais les humanités sont tombées assez bas, quand même.